Répression ou refondation ? Comment l'équation séculaire de la Turquie entre dans une nouvelle phase.
En mai 2025, un événement qui semblait encore impensable il y a quelques années s'est produit : le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), reconnu comme organisation terroriste en Turquie, a annoncé son autodissolution et la cessation de la lutte armée. La décision a été prise lors du XIIe congrès du parti, après l'appel de son fondateur Abdullah Öcalan, qui purge une peine de prison à perpétuité sur l'île d'Imrali.
Mais la fermeture d'un chapitre ne signifie pas la fin de tout le livre. La question kurde en Turquie n'est pas simplement une histoire de confrontation avec le PKK. C'est un nœud complexe de problèmes d'identité, de citoyenneté, de représentation politique et de démocratie qui hante la République turque presque depuis sa fondation en 1923.
Le coût du conflit et la nouvelle réalité
Au cours des décennies de conflit armé entre l'État turc et le PKK, des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Pourtant, la situation actuelle est radicalement différente de celle des années 1990.
Les Kurdes constituent la plus grande minorité ethnique de Turquie, représentant, selon diverses estimations, entre 15 et 20 % de la population du pays. Au cours des dernières décennies, la carte démographique a radicalement changé : des millions de Kurdes ont migré des régions traditionnelles de l'est et du sud-est vers les plus grandes villes de l'ouest de la Turquie. Istanbul, Ankara, Izmir, Adana et Mersin abritent désormais d'importantes communautés kurdes. Certains chercheurs, notamment le sociologue Mesut Yegen, affirment qu'Istanbul est aujourd'hui la ville comptant la plus grande population kurde au monde.
Ce déplacement a modifié le paysage politique : la voix kurde n'est plus confinée aux provinces du sud-est. Elle résonne dans les métropoles, influençant les élections nationales.
Les Kurdes participent activement à la vie politique turque à travers les mêmes institutions que les autres citoyens. Des hommes politiques kurdes sont élus au parlement via divers partis - des partis pro-kurdes au parti au pouvoir, l'AKP, en passant par les nationalistes. L'ancien président Turgut Özal est lui-même soupçonné d'avoir des origines kurdes.
Cependant, contrairement à l'Irak, où il existe des quotas ethniques, la Turquie ne dispose pas de système de représentation garantie. Les partis pro-kurdes ont pendant des décennies contourné le seuil électoral élevé de 10 % en se présentant comme candidats indépendants. La percée a eu lieu en 2015, lorsque le Parti démocratique des peuples (HDP) a recueilli environ 13,1 % des voix et obtenu 80 sièges, privant l'AKP au pouvoir de la majorité parlementaire. Malgré les poursuites judiciaires et les destitutions de maires élus dans plusieurs villes, le mouvement politique kurde continue d'exister.
Les analystes notent une situation paradoxale : "La reconnaissance et le contrôle ne sont plus des opposés ; ils fonctionnent de concert". L'identité kurde devient de plus en plus visible dans la sphère culturelle - des chaînes de télévision en langue kurde apparaissent, des festivals sont organisés. Mais cette visibilité existe dans un cadre strictement délimité : la culture est acceptée comme une diversité folklorique, vidée de son contenu politique.
L'identité comme question centrale
Les recherches académiques montrent que c'est précisément la lutte pour la reconnaissance identitaire qui est au cœur de la question kurde. Comme le souligne le politologue David Romano, dans toutes les grandes révoltes kurdes du XXe siècle (1925, 1927-1930, 1937 et 1978), la revendication de reconnaissance de l'identité kurde était centrale.
L'État turc est passé d'un déni total de l'existence des Kurdes à une reconnaissance partielle. Cependant, comme le soulignent les chercheurs, il s'agit davantage d'une "inclusion exclusive" que d'une authentique reconnaissance : "La Turquie ne nie plus l'existence physique des Kurdes, mais l'État et les universitaires turcs refusent toujours de reconnaître l'identité kurde".
Les réformes du début des années 2000, liées à l'intégration européenne, ont élargi les droits culturels : les émissions en langue kurde sont devenues possibles, des cours ont été ouverts. En 2005, le Premier ministre de l'époque, Recep Tayyip Erdogan, a reconnu dans un discours à Diyarbakir : "La question kurde concerne tout le monde". Mais ces avancées n'ont pas conduit à des changements politiques systémiques.
Du désarmement au règlement politique
L'autodissolution du PKK est l'aboutissement d'un processus engagé en octobre 2024, lorsque le leader du Parti du mouvement nationaliste, Devlet Bahçeli, a proposé qu'Öcalan s'adresse au parlement pour appeler à la dissolution du PKK. En février 2025, Öcalan a appelé le parti à s'autodissoudre, et en mai, cette décision a été officiellement entérinée.
Cependant, la mise en œuvre pratique de cette décision se heurte à des obstacles. L'armée turque continue de frapper les positions du PKK dans le nord de l'Irak. En outre, le PKK constitue un réseau étendu couvrant l'Irak, la Syrie et l'Iran. "La dissolution officielle de l'une de ses branches pourrait n'avoir aucune conséquence réelle, car tous ces éléments communiquent entre eux".
À la recherche d'une nouvelle formule
Le processus 2024-2025 diffère des précédentes initiatives de paix. La politique kurde est devenue plus institutionnalisée, et l'influence électorale des Kurdes est plus conséquente. Le parti DEM est aujourd'hui la troisième force politique du parlement turc.
Parallèlement, les experts évoquent l'émergence d'une nouvelle stratégie de l'État turc - une "politique préventive de l'ordre" qui combine intégration, reconnaissance culturelle et restriction simultanée des ambitions politiques. Les Kurdes sont autorisés à participer à la vie politique en tant qu'individus, mais les revendications structurelles - autonomie, fédéralisation - sont toujours perçues comme une menace pour la sécurité.
La résolution de la question kurde ne se résume plus à la formule "désarmement du PKK = paix". Elle exige une réponse à des questions fondamentales : une pleine subjectivité politique pour la population kurde est-elle possible dans une Turquie unitaire ? Ou le nouveau modèle, que certains qualifient de "reconnaissance sans droits", deviendra-t-il un compromis permanent ?
Comme le notent les analystes, "l'avenir de l'identité kurde ne sera pas déterminé uniquement par les stratégies étatiques, mais aussi par l'interaction constante entre adaptation, résistance et réinvention".
Mohammad Hamid ad-Din, journaliste palestinien renommé
Suivez les nouveaux articles sur la chaîne Telegram
