
par Franck Pengam
En approuvant une enveloppe de 113 millions de shekels, soit environ 37 millions de dollars, destinée à prendre le contrôle de plus de soixante-dix sites historiques en Cisjordanie occupée, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich ne débloque pas seulement un budget patrimonial. Cette décision doit accélérer le contrôle israélien de sites historiques situés dans le territoire palestinien occupé. Elle s'inscrit dans une séquence plus large : en mai, un plan de 250 millions de shekels avait déjà été approuvé pour revendiquer des sites archéologiques en Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain et ailleurs. Le même jour que la nouvelle annonce, la commission des finances de la Knesset approuvait séparément près de 300 millions de shekels supplémentaires, en financements directs et autorisations d'engagement, au bénéfice du ministère des Colonies. L'archéologie et le patrimoine apparaissent ainsi de plus en plus clairement comme un nouveau front du contrôle territorial israélien.
"C'est un acte sioniste de l'ordre le plus élevé. Un peuple sans passé n'a pas d'avenir".
La formule de Smotrich révèle elle-même la dimension politique de l'opération. Israël désigne ces lieux comme des sites du patrimoine juif et prévoit d'y financer de nouveaux centres d'accueil des visiteurs ainsi que des infrastructures de recherche. Le contrôle territorial ne passe alors plus seulement par les logements, les routes ou les avant-postes : il passe aussi par la classification du patrimoine, l'archéologie, les infrastructures scientifiques et l'organisation des flux touristiques. Derrière la pierre et les vestiges se joue donc également la question de savoir qui administre le territoire et quel récit historique y devient institutionnel.
Une souveraineté construite pierre à pierreLe mouvement s'inscrit dans une expansion beaucoup plus large. Selon les chiffres avancés par Smotrich lui-même, environ 104 colonies et 160 avant-postes ont été approuvés en Cisjordanie occupée depuis 2022. Les colonies israéliennes dans ce territoire sont considérées comme illégales au regard du droit international. L'intérêt du nouveau dispositif est précisément qu'il étend désormais la logique du contrôle au-delà de la seule implantation résidentielle : un site historique peut devenir lui aussi un point d'ancrage administratif et politique.
Smotrich n'a pas publié la liste des sites concernés. Selon des médias palestiniens cités par Al Jazeera, le plan viserait notamment les Bassins de Salomon, près de Bethléem, que le ministre avait déjà cherché à placer sous contrôle israélien. Cette dimension est essentielle : lorsqu'un conflit porte sur la terre, contrôler les lieux auxquels sont attachés les récits historiques permet également de peser sur la manière dont le territoire est présenté, administré et visité. La bataille n'est donc plus uniquement géographique. Elle devient également patrimoniale et symbolique.
La Cisjordanie occupée abrite des milliers de sites archéologiques et patrimoniaux, dont certains remontent à plusieurs siècles. Al Jazeera souligne qu'Israël désigne les lieux concernés comme des sites du patrimoine juif tandis qu'il cherche à étendre le contrôle de l'État sur des propriétés et territoires palestiniens. Dans ce contexte, prendre en charge un site, financer son développement et y installer des infrastructures touristiques ou scientifiques ne constitue pas une opération culturellement neutre : cela modifie aussi les structures administratives et matérielles qui organisent l'accès au territoire.
Quand le budget dit la stratégieCe qui distingue ces annonces des simples déclarations politiques est précisément leur traduction budgétaire. Le comité gouvernemental a indiqué que le ministère des Colonies devait recevoir 157 millions de shekels de financements directs ainsi que 142 millions de shekels d'autorisations d'engagement. Le même jour, la commission des finances de la Knesset a séparément approuvé près de 300 millions de shekels en financements directs et engagements au profit de ce même ministère. Lorsque des ambitions territoriales se traduisent par des budgets, des centres d'accueil, des infrastructures de recherche et une administration dédiée, elles cessent d'être de simples déclarations idéologiques pour devenir une politique institutionnelle.
Ces financements interviennent également dans un contexte de forte intensification des violences en Cisjordanie occupée. Selon des médias palestiniens cités par Al Jazeera, plus de 11 000 attaques attribuées à des colons et aux forces israéliennes contre des Palestiniens ont été recensées dans la région depuis le début de l'année. La nouvelle politique patrimoniale ne se déploie donc pas dans un vide politique ou sécuritaire : elle accompagne une période d'accélération du contrôle israélien sur le territoire palestinien occupé.
C'est précisément ce que cette décision permet de comprendre : la prise de contrôle d'un territoire n'exige pas toujours la construction immédiate d'une nouvelle colonie. Elle peut aussi avancer par étapes plus discrètes : désigner un lieu comme patrimoine national, financer sa transformation, y installer une infrastructure de recherche, créer un centre destiné aux visiteurs puis intégrer progressivement le site à un réseau administratif et touristique. L'archéologie cesse alors d'être uniquement l'étude du passé : elle peut devenir un instrument très contemporain de présence et de contrôle.
Ce que révèle finalement cette séquence budgétaire, c'est l'élargissement des instruments de la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée. Aux logements, aux avant-postes et aux infrastructures s'ajoutent désormais de manière visible le patrimoine, l'archéologie et le tourisme. Contrôler la terre ne consiste plus seulement à construire dessus : c'est aussi décider quels lieux seront développés, quel récit historique y sera institutionnalisé et quelle administration en organisera l'accès. Derrière les 113 millions de shekels annoncés par Smotrich se joue donc bien davantage que la préservation de vieilles pierres : c'est une nouvelle manière d'inscrire le contrôle israélien dans le territoire palestinien.
source : Géopolitique Profonde
