
par Serge Van Cutsem
Une secte, une prophétie ratée, et une découverte dérangeanteCette histoire aurait pu être le scénario d'un film à gros budget, comme Hollywood pouvait en faire. Pourtant ce que je vais expliquer ici est la réalité, et la raison pour laquelle elle m'a intéressé, c'est parce qu'elle explique, du moins en partie, comment a pu réussir ce que je décris en détail dans mon livre Contrôle, Servitude & Déclin.
Tout commence en 1954, quand un psychologue nommé Leon Festinger infiltre une petite secte dirigée par une femme, Dorothy Martin, persuadée de recevoir des messages extraterrestres. Était-elle honnête et réellement dérangée, ou était-elle consciente de cette escroquerie intellectuelle ? Nous ne le saurons jamais. Le dernier message est précis : le 21 décembre, un déluge doit engloutir la civilisation et, bien entendu, seuls les fidèles seront sauvés, embarqués à minuit dans une soucoupe volante.
Minuit arrive, et bien entendu rien ne se passe. Pas plus de déluge que de soucoupe volante.
Ce que Festinger observe alors va devenir l'une des découvertes les plus importantes de la psychologie du XXe siècle. Les membres du groupe ne quittent pas la secte, ils ne se sentent pas trahis. Quelques heures plus tard, un nouveau message tombe : c'est grâce à leur foi que le monde a été épargné, ils viennent de sauver la planète, et ceux qui avaient le plus sacrifié (argent, famille, travail) sont ceux qui y croient désormais le plus fort.
Festinger appellera ça la dissonance cognitive : quand la réalité contredit ce que nous avons cru, notre cerveau ne cherche pas d'abord la vérité, il cherche à éteindre cet inconfort. Il y a cinq réactions possibles : changer d'attitude, ajouter des justifications, minimiser l'enjeu, changer de comportement, ou tout simplement éviter l'information qui dérange. C'est très souvent la dernière option qui est choisie, car elle est la plus commode, la plus rassurante, mais aussi la plus dangereuse, car elle nous rend aveugle par choix personnel.
Ce mécanisme explique bien plus qu'une simple secte, car ce réflexe n'a rien d'exceptionnel. Il tourne en vous, chaque jour, à propos de choix bien plus ordinaires qu'une prophétie de fin du monde : un achat qu'on regrette, une relation qu'on n'ose pas questionner, une opinion qu'on défend plus fort parce qu'elle est contestée.
Des décennies d'expériences ont confirmé et affiné cette découverte. Plus un engagement a été coûteux, en argent, en souffrance ou en sacrifice, plus il devient difficile d'admettre, après coup, qu'il ne valait rien. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, un niveau d'instruction élevé n'immunise nullement contre ce mécanisme ; il peut même fournir davantage d'outils intellectuels pour rationaliser après coup une conviction déjà acquise. C'est un mécanisme neurologique aussi puissant qu'une réaction à la douleur physique : des chercheurs ont montré, par imagerie cérébrale, que les mêmes zones s'activent face à une incohérence et face à une menace.
Ce mécanisme peut être délibérément exploité, et il suffit de quatre ingrédients : une initiation difficile, des engagements publics de plus en plus soutenus, l'isolement progressif de toute information contradictoire, et quand la réalité dément malgré tout la croyance, surtout ne jamais reculer, mais en rajouter une couche. C'est très exactement la recette d'une secte, et c'est aussi, presque trait pour trait, la manière dont un algorithme de réseau social vous garde captif de votre propre bulle : non pas en vous manipulant consciemment, mais en vous servant, jour après jour, avec la juste dose de narratif afin qu'il ne déclenche jamais l'alarme de la dissonance cognitive. (1)
Et si ce mécanisme expliquait aussi notre servitude collective ?Voilà la question qui m'a interpellé en creusant ce sujet. Parce qu'un mécanisme qui explique pourquoi un individu s'enferme dans une croyance qu'il a des raisons objectives d'abandonner, c'est aussi un mécanisme qui peut expliquer pourquoi une société entière continue d'avaliser, année après année, des renoncements à sa propre liberté.
Chaque nouvelle mesure de contrôle, une loi de surveillance votée "pour protéger les enfants", une identité numérique présentée comme un simple confort, une monnaie programmable vendue comme une modernisation technique, etc. s'accepte rarement si on emmène tout en un seul bloc, car cela allumerait des alarmes dans tout cerveau normalement constitué. Mais quand elle s'installe par petits engagements successifs, chaque renoncement rend le suivant plus facile à avaler, pour une raison précise : revenir en arrière obligerait à admettre qu'on s'est trompé, qu'on a laissé faire, qu'on a même parfois applaudi. Or admettre cela crée exactement le malaise que notre cerveau est programmé pour éteindre, non pas en changeant de position, mais en se convainquant, comme les fidèles de Dorothy Martin, que tout cela avait un sens.
C'est ainsi qu'un continent peut, pièce après pièce, renoncer à sa liberté, à sa puissance et à son avenir. Non pas parce qu'une majorité de citoyens l'a consciemment voulu, mais parce que le mécanisme même qui nous protège de la paralysie du doute devient, à grande échelle, l'outil le plus efficace de notre propre docilité, c'est du moins l'hypothèse que je défends.
Il me reste d'ailleurs une intuition que je développerai ailleurs : ce que l'on appelait autrefois le "bon sens paysan", autrement dit la confrontation permanente des idées à l'expérience concrète, constitue peut-être l'un des antidotes à ce mécanisme.
En conclusion, il est essentiel de voir les chaînes qui s'enroulent autour de vous avant de ne plus pouvoir s'en défaire.
C'est exactement le point de départ de mon livre, Contrôle, Servitude & Déclin*. Il ne raconte pas une théorie abstraite : il assemble, fait après fait, ChatControl, euro numérique, désindustrialisation, désarmement alimentaire, militarisation d'un continent qui rappelle étrangement les années 30, tous ces sujets que les médias traitent séparément, pour montrer qu'il ne s'agit pas d'une accumulation d'indignations isolées, mais de la démonstration d'un seul mécanisme, observé sous tous ses angles. J'ai conçu et écrit ce livre comme une sorte d'arme à libération passive.
Avant toute libération, encore faut-il voir ses propres chaînes. C'est tout l'enjeu de ce livre : non pas vous demander de croire sur parole, mais vous donner les moyens de vérifier, et de douter encore, car c'est précisément là que commence la liberté.
* Contrôle, Servitude & Déclin - Pourquoi et comment l'Europe a renoncé à sa liberté, à sa puissance et à son avenir, de Serge Van Cutsem, disponible en broché et format Kindle sur Amazon.