
Diego Cinquegrana
Source: facebook.com
« Les créatures mondaines craignent le fond. Elles l'évitent par tous les moyens. Mais le fond les ronge de l'intérieur, jusqu'à ce que l'âme entière soit dévorée. »
Alexandre Douguine - Les Templiers du Prolétariat.
Le ̷P̷r̷é̷s̷i̷d̷e̷n̷t̷ ̷d̷e̷ ̷l̷a̷ ̷R̷é̷p̷u̷b̷l̷i̷q̷u̷e̷ Démocrate-chrétien pro-atlantiste qui occupe le Quirinal, lors de la cérémonie de la « Journée mondiale contre la drogue », a parlé de la réinsertion des jeunes comme d'un patrimoine qui enrichit le pays.
La phrase est si noble qu'elle risque de devenir une nappe blanche étendue sur une latrine.
Nul ne nie la valeur de la réinsertion. Ceux qui œuvrent dans les communautés, les familles, les services, dans la rue, souvent avec peu de moyens et une patience de martyr, méritent le respect. Mais une République qui ne parle que de réinsertion alors que la machine du narcotrafic brasse des milliards, déplace des tonnes, corrompt les ports, finance des entreprises, achète des silences, engraisse les professionnels et compénètre banques, sociétés, bureaux de change et plateformes numériques, en dit bien trop peu.
Et en dire trop peu, face à la drogue, devient complicité.
Le mal est en haut. La drogue est une forme de domination économique, financière et anthropologique. C'est une pédagogie de la destruction : elle habitue le peuple à chercher le salut dans la substance, le plaisir dans la dépendance, la liberté dans l'anéantissement, la communauté dans la déchéance partagée.
Mais on ne peut pas combattre la drogue en restant identique au monde qui la produit.

Darya Douguina, en lisant Jünger, rappelait que « recourir aux forêts » ne signifie pas fuir dans la forêt, ni se soustraire physiquement à la ville, à la technique, au conflit. Cela signifie prendre ici et maintenant la décision de ne pas s'identifier à ce qui nous entoure. Le "recours aux forêts", c'est un NON. Un non irrévocable au paysage moral, économique et symbolique qui prétend être la norme uniquement parce qu'il domine.
Appliqué à la drogue, cela signifie une chose très concrète: il ne suffit pas de soigner la victime si l'on continue d'habiter, au fond de soi, le monde de la consommation.
« Recourir aux forêts » signifie construire une verticalité transcendante au sein même de l'espace contaminé. Cela signifie planter, au cœur du navire du libéralisme en phase terminale, une forêt verticale: discipline, limite, communauté, responsabilité, travail. Comme Dionysos sur le navire des pirates: quand tout semble livré aux pillards, la vigne grimpe sur les rames, le lierre enveloppe les planches, la nature sacrée envahit le bois de la captivité, et du taillis surgit le lion.
La drogue est le navire des pirates. La forêt est le NON de l'homme qui refuse d'être marchandise, toxico, consommateur, profil, client, déchet. Le lion, c'est l'État qui redevient forme.
Il ne suffit pas de sauver les jeunes de la drogue. Il faut sauver l'Italie de l'économie qui rend la drogue nécessaire, disponible, rentable et recyclable.

Le marché italien des stupéfiants représente plus de dix-sept milliards d'euros de consommation. La cocaïne reste l'axe stratégique, avec ports, conteneurs, courtiers, réseaux logistiques et complicités internes dans les terminaux. Nous faisons face à un secteur économique parallèle, doté de filières, de liquidités, de relations internationales, de capacités d'investissement et de pénétration dans l'économie légale.
La « coupole », aujourd'hui, ne doit pas s'imaginer comme une pièce sombre avec douze hommes autour d'une table. Ce serait trop facile, trop cinématographique, trop rassurant. La coupole contemporaine, c'est une filière.
Tout en bas, il y a le dealer. Au-dessus, le gérant du point de vente. Plus haut, le groupe qui organise la coupe, le stockage, la surveillance, la distribution. Puis viennent les grossistes, les courtiers, les référents dans les ports, les spécialistes des conteneurs contaminés, les intermédiaires entre clans et fournisseurs.
Ensuite vient le véritable sacrement noir : l'argent.
Car la drogue, tant qu'elle reste liquide, sent mauvais. Elle doit être lavée. Elle doit changer d'habits. Elle doit entrer dans un restaurant, une entreprise de BTP, une société de transport, une plateforme en ligne, un rachat d'or, un jeu télématique, un compte à l'étranger, un IBAN virtuel, une cryptomonnaie, un prête-nom, une fausse facture, un marché public, un bien immobilier, une discothèque, une salle de sport, une société « propre ».
C'est ici que les tatouages s'arrêtent et que commencent les boutons de manchette.


L'ennemi décisif est celui qui transforme la forêt en comptabilité. C'est le changeur occulte qui déplace des capitaux sans les déplacer. C'est la structure para-bancaire qui transfère l'argent sous la peau de la finance officielle. C'est le professionnel qui sait ne pas voir. C'est l'entrepreneur qui accepte le capital sale parce que « de toute façon le marché est difficile ». C'est le fonctionnaire qui ferme les yeux. C'est le port qui perd son étanchéité. C'est la société qui change de propriétaire et devient une "machine à laver". C'est le capital criminel qui devient investissement, emploi, consensus, respectabilité.
Le diable ne vient pas toujours avec un pistolet. Souvent, il vient avec un conseil.
Deux cas internationaux montrent clairement que le cœur de la drogue n'est pas seulement la substance, mais sa transfiguration financière.
Une enquête de 2002 relate un réseau de blanchiment lié aux cartels colombiens et composé de membres de la communauté hassidique new-yorkaise. Des hommes, apparemment intégrés dans un univers de discipline religieuse, de reconnaissance communautaire et de respectabilité morale, étaient désignés par les autorités comme blanchisseurs d'argent de la cocaïne. Jusqu'à 500.000 dollars à la fois déposés en espèces, argent issu des ventes de drogue, puis transféré en Colombie via des canaux apparemment légaux. Le masque de la respectabilité comme enveloppe opérationnelle.
L'argent sale cherchant des mains apparemment propres.
Encore plus instructive est l'histoire de Michal Kourani. Née en Colombie sous le nom de Marlene Navarro, élevée en Europe, diplômée en économie et en art à la Sorbonne, puis convertie au judaïsme, installée à Tel-Aviv et connue aussi comme Nora Estrella Ramirez, Kourani fut tout sauf une figure marginale du crime organisé.
Elle entra dans l'orbite de Carlos Alvarez-Moreno, parrain colombien actif dans le trafic de cocaïne vers les États-Unis, et devint l'une de ses opératrices financières. Sa fonction était simple : collecter l'argent de la cocaïne, le convertir, le transformer, le canaliser vers des circuits plus propres, surtout via des transferts et des comptes à l'étranger. L'argent arrivait dans des valises fermées, des sacs, des parkings, des cabinets d'avocats, des rendez-vous privés. De là, il était blanchi par des circuits financiers, des comptes, des changes, des chèques de banque, des sociétés-écrans et des canaux présentables.
Le coup de théâtre, c'est que l'un de ces circuits, Dean International Investments, était en réalité une société écran de la DEA dans le cadre de l'opération Swordfish. Kourani pensait avoir trouvé une blanchisserie sûre ; elle avait en réalité remis aux enquêteurs une carte de la finance du cartel.
Elle n'incarnait pas la violence visible du cartel, mais son intelligence financière. Elle savait évoluer dans les salons, les bureaux, les milieux diplomatiques, les interstices entre identités, langues, nations et systèmes bancaires. Après sa fuite au Venezuela, elle ouvrit une société de change, fréquenta des fonctionnaires, des hommes d'affaires, des milieux prestigieux, jusqu'à une relation avec René de Sola, figure éminente du monde juridique vénézuélien. L'argent de la drogue, lorsqu'il monte, change de peau.
La coupole n'est pas toujours le visage féroce du tueur ou du chef. C'est souvent un réseau de compétences. Ceux qui connaissent les passages. Ceux qui savent où déposer, à qui enregistrer, comment transférer, quand se taire, quelle couverture utiliser. Ceux qui offrent au crime ce qu'il y a de plus précieux: non pas le pistolet, mais la respectabilité.
Et la drogue est le marché parfait de l'anti-État.

Dans son livre « Les Templiers du Prolétariat », Aleksandr Douguine écrit que la foi dans le progrès est une fiction moderne. Le monde moderne appelle croissance ce qui est déclin, santé ce qui est maladie, norme ce qui est pathologie, homme ce qui est monstre, liberté ce qui est dépendance.
La drogue, c'est exactement ce progrès inversé.
C'est la chimie présentée comme évasion. Le marché présenté comme liberté. La déchéance présentée comme expérience. La dépendance présentée comme choix. La dissolution du corps présentée comme habitude. Le capital criminel présenté comme investissement. Le sang transformé en rente.
C'est pourquoi le narcotrafic n'est pas une contradiction du libéralisme terminal.
Le libéralisme dit: consomme. La pornographie dit: consomme le corps. La drogue dit: consomme-toi toi-même. Le blanchiment dit: consomme même la faute, transforme-la en patrimoine.
Voilà la véritable architecture de la domination : une société qui éduque l'homme à ne plus appartenir à rien, pour le rendre disponible à tout.
Le progrès, ici, ne libère pas l'homme. Il le prépare à la chaîne.
Il produit une communauté renversée : dépendance, dette, peur, excitation, rebut humain. Il produit un peuple plus fragile, plus vulnérable au chantage, plus fatigué, plus seul. Il produit des jeunes sans avenir et des adultes sans autorité. Il produit des familles réduites à des services d'urgence privés du naufrage social. Il produit des territoires où l'État n'arrive qu'après: après la vente, après l'overdose, après la dette, après l'arme, après les funérailles.
Et puis, dans la colonie, on tire la chasse d'eau.
On remercie les communautés. On célèbre les réinsertions. On parle de la personne dans son intégralité.
Que de beaux mots, grand-père Sergio.
Mais si la personne est intégrale, alors il faut la défendre intégralement.
Pas seulement quand elle chute. Avant. Plus haut. À la racine. Dans le travail, dans la discipline sociale, dans la souveraineté économique, dans la lutte contre le blanchiment, dans la confiscation des biens, dans l'assainissement des entreprises contaminées, dans la fermeture des circuits financiers déjà connus.
Sainte matraque.
C'est la matraque juridique, patrimoniale, politique de l'État quand il se souvient d'être un État.
C'est la saisie des biens. C'est la confiscation. C'est l'interdiction. C'est la démolition de la respectabilité économique du narco en costume-cravate. C'est le contrôle des secteurs à risque. C'est l'expulsion du capital criminel de l'économie légale. C'est la responsabilité pénale et patrimoniale de ceux qui prêtent compétences, licences, sociétés, comptes, couvertures, factures, identités et silences. C'est l'État qui ne se contente pas de soigner le toxicomane mais laisse prospérer le banquier occulte du poison.
Autant pour « échanger un signe de paix ».
Le signe de paix, face à cette machine, n'est qu'un geste hypocrite s'il n'est pas précédé d'un acte de séparation. Paix avec qui ? Avec le capital qui empoisonne ? Avec l'entrepreneur qui blanchit ? Avec le professionnel qui truque ? Avec le gérant du bar qui distribue ? Avec le consommateur respectable qui finance la filière ? Avec la bourgeoisie qui s'indigne du trafic mais sniffe dans les toilettes, investit dans les bars, rit dans les salons et ne réclame de l'ordre que lorsque la déchéance descend en dessous de chez elle ?
La guerre à la drogue commence par le consommateur respectable et le blanchisseur respecté.
La pornographie de la consommation et la drogue font partie de la même grammaire: rendre le corps disponible, immédiat, achetable, dégradable. Une société qui enseigne à tout consommer - images, corps, substances, temps, attention, émotions - ne doit pas s'étonner que ses enfants finissent par se consommer eux-mêmes.
Le nœud est patrimonial.

Chaque euro du narcotrafic doit devenir radioactif. Chaque société qui blanchit de l'argent doit être brisée. Chaque professionnel qui met son intelligence au service du poison doit perdre prestige, licence, carrière et liberté. Chaque secteur exposé doit être cartographié. Chaque territoire doit savoir où l'argent sale entre : BTP, logistique, restauration, jeux, or, import-export, transports, boîtes de nuit, immobilier, tourisme, fausses coopératives, plateformes numériques. Chaque communauté doit apprendre à voir le blanchiment comme elle voit le trafic : non comme une ruse, non comme un investissement, non comme un « tour de passe-passe financier », mais comme du sang mal lavé.
La drogue est une guerre financière contre le peuple.
Et un État qui veut être un État ne s'émeut pas seulement des victimes. Il remonte la filière et retire aux marchands de poison la possibilité de transformer la mort en propriété.
Sauver un jeune est une bonne chose. Mais détruire la machine qui en empoisonne mille est un devoir politique.
C'est pourquoi le discours ne peut que se clore là où il a commencé: dans la salle du Quirinal, entre cérémonies, remerciements et paroles policées.
Le Quirinal n'est pas seulement un palais. C'est une mémoire sacrée de souveraineté, de commandement, de fondation et de destin. Et lorsque, de cette colline, on parle au peuple comme depuis une chapelle de la compassion, lorsqu'on bénit la réinsertion sans nommer jusqu'au bout la filière de la domination, lorsqu'on console la victime sans frapper le bourreau, alors la colline est occupée et non gardée.
Et celui qui l'occupe sans la garder n'est pas père de la Nation.
C'est un usurpateur.

La colline sacrée n'appartient pas à celui qui administre le déclin.
Elle appartient à celui qui sait distinguer l'État de son sosie colonial.
Du Quirinal, on nomme l'ennemi. Et l'ennemi, c'est l'architecture qui transforme les enfants du peuple en marge biologique et leur poison en rente.
Le reste n'est que cérémonies et poignées de main.
Et celles-ci, lorsqu'elles couvrent les responsables, ne lavent ni les mains ni les consciences.