
par Pierluigi Fagan
Source : Pierluigi Fagan & ariannaeditrice.it
Veuillez m'excuser de revenir sur des choses déjà dites. Il y a quelque temps, nous avions souligné comment le quatuor AS-PAK-TUR et EGY (Arabie Saoudite, Pakistan, Turquie et Egypte), qui s'était lancé dans une médiation entre les États-Unis et l'Iran, constituait un prélude intéressant à quelque chose de plus conséquent. Il n'est pas utile de s'abreuver de nouvelles et d'analyses de pseudo-stratèges improvisés façon jeu de « Risk » que l'on joue en famille, il suffit de suivre la logique dans un contexte multipolaire.
Que le monde se dirige vers une forme pleinement multipolaire est évident, étant donné qu'il s'agit de 8,3 milliards (9,6 en 2050) d'individus répartis dans 200 États, avec des réalités et des trajectoires de croissance ou de contraction (démographique, économique, technologique, militaire) différentes. Il n'existe aucune forme de puissance capable de dominer une telle complexité, ni sous forme unipolaire, ni bipolaire.
Le système tendra et tendra toujours davantage à s'auto-organiser, même si les États-Unis exerceront encore longtemps un rôle opposé à cette tendance. Cependant, c'est en grande partie le propre déclin de la puissance américaine qui favorise ce processus.
Les États-Unis sont en déclin pour de nombreuses raisons évidentes, parmi lesquelles leur entrée dans une phase où leur extraversion d'antan est devenue antiéconomique. Sur le plan militaire, par exemple, les États-Unis ont incité par tous les moyens leurs partenaires alliés à réarmer par eux-mêmes, comme l'UE, l'Allemagne, le Japon, ces derniers s'engageant dans de nouveaux plans de réarmement inédits depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils ne peuvent pas faire autrement, même si, lorsque notamment l'Allemagne et le Japon auront atteint de nouveaux niveaux de puissance (dans dix à quinze ans au minimum), il est imprévisible de savoir quelle politique étrangère ils développeront.
Mais à notre époque, les stratégies doivent se projeter à court et tout au plus à moyen terme, au-delà on tombe dans l'incalculable à cause d'un excès de variables.

Le Pakistan et l'Arabie Saoudite étaient des alliés organiques des États-Unis, la Turquie est même membre de l'OTAN, l'Égypte historiquement proche tout en n'étant jamais très éloignée de la Russie. Entre le Pakistan et l'Arabie Saoudite, il existait déjà un pacte militaire de protection mutuelle ; la Turquie, en revanche (de facto alliée avec le Qatar, qui entretient de bons rapports avec l'Iran et partage avec lui le plus grand gisement de gaz du monde), non, ne participait pas à ce pacte pakistano-saoudien notamment en raison des différentes orientations dans le soutien à l'islam politique (salafiste pour les premiers, Frères musulmans pour les seconds). Par ailleurs, le Pakistan a de plus en plus de liens stratégiques avec la Chine. Ni la Turquie ni le Pakistan n'avaient de sérieux différends avec l'Iran. Avec l'Arabie Saoudite, la question était plus complexe, mais grâce à la médiation chinoise, les tensions se sont largement apaisées.
L'Iran a bien bombardé des cibles saoudiennes, mais en prévenant qu'il s'agissait simplement de représailles contre l'accueil de bases américaines, et l'Arabie Saoudite s'est à plusieurs reprises engagée auprès de Trump afin d'éviter une escalade militaire contre Téhéran. Au point de se brouiller définitivement avec les Émirats arabes unis, qui ont même quitté l'OPEP après soixante ans. Les Houthis se sont en réalité abstenus d'agir contre l'Arabie Saoudite, bien qu'ils soient en conflit gelé avec elle.
L'Arabie Saoudite ne veut ni ne peut, malgré ses nombreux liens militaires et économiques récents avec la famille Trump, adhérer aux Accords d'Abraham tant qu'une solution, même cosmétique, n'aura pas été trouvée à la question palestinienne. L'Arabie Saoudite abrite La Mecque et Médine: son rôle central dans l'islam est naturel. De plus, la majeure partie de la clientèle de ses réserves fossiles est désormais asiatique.
Le Pakistan est non seulement limitrophe mais également en friction ouverte avec son voisin indien, qui connaît en son sein une cohabitation de plus en plus difficile entre nationalistes hindous et musulmans (15 % de la vaste population indienne). L'Inde, bien que cliente pour les hydrocarbures du Golfe, a cherché à développer des liens toujours plus étroits avec Israël. Rappelons que l'Inde, le Pakistan et Israël disposent de l'arme nucléaire. Nous avons déjà évoqué l'étroite coopération entre le Pakistan et la Chine, laquelle, dans une logique pleinement multipolaire, tend à entretenir de bonnes relations avec tout le monde (Golfe, Iran, Pakistan, etc.) et, par principe, ne conclut pas d'alliances militaires formelles (mais peut cependant coopérer).

La Turquie est également un acteur pleinement multipolaire, une puissance moyenne asiatique-méditerranéenne-musulmane qui combine son appartenance à l'OTAN avec de bonnes relations avec la Russie, tandis que la question chinoise reste gelée en raison de la question ouïghoure. Elle a également des problèmes avec Israël, qui risquent de s'aggraver du fait de la volonté israélienne de s'étendre vers le nord (Liban), du soutien israélien aux Kurdes, et de l'invasion discrète de capitaux et d'entreprises israéliennes en Grèce, le point chaud de la région demeurant la Méditerranée orientale, riche en gisements fossiles (Égée, Chypre, côtes libanaises, etc.).
De là (et d'ailleurs, car tout est imbriqué à différents niveaux), l'alliance signée à Djeddah, incluant même un article 5 de défense mutuelle. Comme tout apprenti géopoliticien le rappelle, "le Pakistan a la bombe atomique, la Turquie l'industrie et l'armée, l'Arabie Saoudite l'argent". Mais cela ne devrait être que la base de nouvelles formes de coopération, à mesure qu'Israël devient de plus en plus menaçant, que Trump et les États-Unis deviennent de plus en plus imprévisibles et contradictoires (on se souvient du faux bruit selon lequel les États-Unis auraient promis à l'AS le développement du nucléaire), que le monde environnant devient plus chaotique, que le poids hégémonique sur l'islam croît.
Certes, les États-Unis sont en perte de puissance, mais le groupe qui occupe la Maison Blanche fait preuve d'une pauvreté stratégique impressionnante et est étouffé par des conflits d'intérêts étroits qui ne relèvent pas seulement de l'éthique, mais constituent une limitation du réalisme tactique et stratégique (voir Israël).
Le cœur de l'islam forme donc désormais son propre pôle: l'Arabie Saoudite emmène le Bahreïn et le Koweït, la Turquie le Qatar. Ils pourront à l'avenir se tourner vers l'Indonésie et les BRICS (l'AS n'a pas suspendu son adhésion, le Pakistan et la Turquie ont déposé une demande), l'Égypte (prudente et déjà membre des BRICS) observe avec intérêt, pour l'Iran ce n'est pas une mauvaise nouvelle, chiites et sunnites ne s'aiment pas mais cohabitent depuis des millénaires, mieux en cela que les Américains avec les Israéliens.
La nouvelle alliance musulmane n'est donc pas une mauvaise nouvelle pour la stabilisation de la complexité multipolaire et constitue un signe clair de l'époque.