12/08/2026 reseauinternational.net  6min #323042

Le petit personnel des tyrans

par Geoffrey Delavallée

Si vous lisez correctement la Boétie, vous savez que les tyrans s'entourent de gens qui les servent par intérêt, tant que ça leur profite. Sans leurs hommes-liges, les tyrans sont "nus". Car la force brute est toujours limitée : un homme fort peut à la rigueur dominer deux hommes faibles mais certainement pas cinq. Les chefs de bande ont donc toujours des lieutenants qui surveillent leurs arrières, qui veillent durant leurs sommeils. En général, des cousins à eux.

Et ce qui s'applique au niveau local (petits villages japonais (1), quartiers mal famés de mégapoles modernes, campagnes éloignées de toutes "civilisations"...) vaut aussi pour les états modernes/capitalistes (2) : l'exercice du pouvoir implique une savante architecture d'allégeances clientélistes. Les tyrans ne dominent pas le Peuple, ils contrôlent juste leurs séides (3). Eux contrôlent le Peuple ! Il faut y voir là une sorte de système à vases communicants, fait de poids et contrepoids (4), le tout accusant une forme de pyramide. C'est qu'il en faut des gens, pour gouverner un Peuple : des magistrats, des commissaires de police, des inspecteurs du fisc', des journalistes, des recteurs d'universités, des huissiers, des directeurs de prison, des préfets...

Tout ce qui fait l'élite politique d'un pays. Ou presque❌ (5). (5)

Posons comme hypothèse (heuristique (6)) que ces élites sont des mafieux et le Peuple sa victime. Mais de quel Peuple parlons-nous ? D'un Peuple-monolithe, uni par une même doctrine et les mêmes idéaux ? Certainement pas ! Idéologiquement parlant, le Peuple est fragmenté :

  • Il y a en premier lieu les imbéciles heureux : de grands amateurs de jeux télévisés où on peut y gagner pleins de cadeaux !
  • Il y a ensuite les résignés, les fatalistes : pourquoi essayer de changer ce qui ne peut être changé ?
  • Puis viennent les idéalistes-pouèt-pouèt (7) : ils militent pour le changement mais démocratiquement..., car ils refusent toutes les formes de violence.
  • Et enfin, il y a les collabo'. Deux tendances chez eux : les cyniques et les imbéciles malheureux. Les premiers sont du genre psychopathe : eux et leurs proches (parents, enfants) sont importants à leurs eux, pas les autres (càd le reste de la société). Ils s'efforcent d'améliorer leurs conditions de vie matérielle essentiellement aux dépens des plus faibles. Les seconds sont en phase avec les valeurs darwinistes des élites mafieuses. Ils disent oui à la hiérarchie, aux inégalités et à une certaine violence virile, tant en géopolitique qu'en rue (8). Ces gens pensent être victimes d'une injustice car ils estiment mériter plus et mieux.

Vous l'aurez compris, le petit personnel des tyrans est issu de cette dernière tranche de la population. Elle a tout pour leur plaire : intéressée, pas trop regardante sur la morale ni l'éthique (9). Et elle ne demande qu'à être recrutée !

Certes, les cercles du pouvoir sont fermés aux non-initiés. Non parce que ces derniers seraient incompétents : ça n'a rien à voir ! Tout y est question d'allégeance : si vous n'êtes pas un complet imbécile ('faut pas déconner non plus), c'est votre obéissance qui vous vaudra une promotion, pas vos capacités. Ni même vos idées (10) ! Plus vous monterez dans la hiérarchie des responsabilités administratives de l'État, plus les cadres (les "lieutenants" du caïd local) devront veiller à votre fidélité. Car la perte de contrôle est leur hantise. Ils lui préfèreront toujours l'incompétence.

Et à un certain niveau d'autorité/responsabilités, ça devient sérieux : les promesses et autres serments ne sont plus de mises → il faut d'autres garanties. Lesquelles ? Et bien on amène la "victime" à commettre une crime quelconque (11) : détournement de fonds ou de mineur(e)s. Son baptême du feu dans la cour des "grands", en quelque sorte. Mais c'est surtout un moyen de pression : si on n'est pas satisfait de lui, un coup de fil au "cousin" magistrat est vite donné ! Ainsi sa carrière avec un grand "C" est-elle lancée : il a pris le pli, il va continuer à obéir, à servir. C'est son intérêt, de toute façon.

Conclusion

Oubliez l'homme/femme providentiel(le) ! Le président omnipotent, sauveur de la Nation : "ils" ne permettront jamais qu'une personne - fût-elle élue - dérange leurs plans ! Cette personne devra faire allégeance si elle veut prétendre (12) à la magistrature "suprême".

Il n'y aura pas non plus de combat unique, où tout se joue sur un seul lancer de pierre, façon David contre Goliath. Pas d'acte héroïque à espérer, la geste du héros solitaire et mystérieux.

L'action sur le collectif est toujours - par définition - collective. C'est-à-dire qu'elle implique le Peuple (ou sa frange la plus éclairée). Pour lutter contre une tyrannie il s'agit d'analyser en détails sa structure, qui est celle d'un réseau mafieux d'allégeances clientélistes : ses failles, ses limites, ses incohérences. Tant qualitatives (compétences contre-insurrectionnelles ?) que quantitatives (combien de divisions ?). Déjà, pas d'honneurs ni du sens du devoir chez ces gens-là. C'est en soi rassurant : les partisans (13) d'une cause font les plus terribles des soldats !

Une Révolution, c'est comme détricoter un pull de laine : avec méthode, maille par maille. On en refait une boule pour pouvoir tricoter autre chose (chaussettes, écharpe...). Faire la Révolution consiste donc à déshabiller les tyrans, à leur enlever un à un tous les éléments de leurs armures : police, médias, juges, "Renseignements"... Qu'ils finissent à la merci du Peuple en colère. Prêts à être jugés et condamnés (14) par Lui !

Un "jeu" qui met à l'épreuve la patience des participants. C'est un marathon, pas un sprint ! Ça se prépare. Ça se pense. Puis ça s'exécute.

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