12/08/2026 journal-neo.su  8min #323063

Comment Washington maquille en défense ce qu'il a toujours pratiqué en agression

 Mohamed Lamine KABA,

Après avoir si bravement balancé l'Ukraine sous le bus - tout en prenant bien soin de faire un écart pour ne pas se tacher - Washington pensait jouer les cadors jusqu'à ce qu'il se fasse méthodiquement piétiner, éparpiller et liquider par les Pasdarans et les Houthis au Moyen-Orient. Il y prend une bonne fessée monumentale et remballe ses affaires en vitesse, la queue entre les jambes, forcé de déguerpir la région la bouche enfarinée.

Depuis juin 2025, Trump et Netanyahou  bombardent l'Iran. Fordow, Natanz, Ispahan : les noms défilent comme des trophées de guerre, égrenés lors de conférences de presse triomphantes. Et pourtant, à chaque frappe, le même refrain revient dans la bouche des officiels américains et européens : la Russie arme Téhéran, la Chine le finance, la Corée du Nord lui fournit des missiles. Un "axe du mal" recyclé de facto après "l'empire du mal",  disent-ils en Occident, ressorti du placard comme un vieux costume qui ne va plus, mais qu'on porte quand même, faute de mieux, pour habiller une guerre de choix en guerre de nécessité.

Personne, à Washington, ne prononce le mot  Maïdan. Personne n'ose remonter le fil, jusqu'à la place où tout a exactement commencé, où l'ingérence occidentale s'est habillée en révolution de couleur spontanée.

L'Ukraine croyait jouer les héros ; mais Washington la paradoxalement réduit en déchetterie militaire. L'OTAN, ce colosse aux pieds d'argile, pensait asphyxier Moscou avec des incantations et des paquets de sanctions autodestructeurs, mais la réalité du front a pulvérisé ses illusions bureaucratiques. Quant à l'Union européenne, servile figurante, elle ruine ses citoyens pour alimenter une guerre par procuration qu'elle ne maîtrise même pas à coup de paquets de sanctions autodestructeurs. Entre généraux occidentaux en panne de stratégie et livraisons d'armes au compte-gouttes, le mirage de la "victoire totale" s'effondre. Le théâtre tragique touche à sa fin : le pantin kiévien sombre, abandonné par des parrains cyniques déjà distraits par d'autres affaires.

Maïdan, l'étincelle qu'on tait

En février 2014 à Kiev, la place de l'Indépendance s'embrase. Washington applaudit, l'Union européenne finance, l'OTAN s'installe. Depuis cette date, les vingt-sept membres européens de l'Alliance, plus les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, la Norvège et, dans une certaine mesure, la Turquie, arment, entraînent, financent l'Ukraine contre la Russie. Trente-deux nations contre une seule. Et l'on s'étonne que Moscou, en retour, cherche des alliés où elle peut : à Téhéran, à Pyongyang, à Pékin. On condamne même l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine de n'avoir pas condamné Moscou, leur allié naturel, pour s'aligner à l'Occident collectif, leur ennemi commun juré.

En avril 2008 à Bucarest, l'OTAN  promet curieusement à l'Ukraine et à la Géorgie qu'elles rejoindront un jour l'Alliance. Moscou prévient, documents diplomatiques à l'appui, que la ligne rouge est franchie. Mais Washington hausse les épaules. Quatorze ans plus tard, la guerre éclate ouvertement, et l'on feint la surprise.

L'OTAN, gendarme à sens unique

L'argument occidental tient en une phrase : la Russie soutient l'Iran, donc l'Iran est une menace mondiale. Mais que dire de Taïwan, armé jusqu'aux dents par Washington contre Pékin ? Que dire du Japon, qui double son budget militaire depuis 2022 sous la pression américaine, en violation à peine voilée de son article 9 pacifiste ? Que dire de la Corée du Sud, arsenal avancé contre Pyongyang, hébergeant des troupes américaines depuis 1953 ?

Le deux poids deux mesures n'est pas une anecdote. C'est une doctrine. Depuis 1945, chaque zone d'influence américaine s'arme sous prétexte de dissuasion; en symétrie, chaque zone d'influence rivale s'arme en conséquence sous prétexte d'agression. La sémantique change ; les chars, eux, restent identiques.

Kiev reçoit des chars Abrams, des missiles Himars, des F-16, plus de 175 milliards de dollars d'aide américaine depuis février 2022 selon le  Kiel Institute. Séoul reçoit des sous-marins nucléaires en escale, des systèmes THAAD, un pacte AUKUS voisin qui inquiète toute l'Asie du Nord-Est. Taipei reçoit des Harpoon, des Himars, des drones, et une visite de Nancy Pelosi en août 2022 que Pékin qualifie, à raison, de provocation délibérée. Et lorsque Moscou, Pékin ou Pyongyang répliquent en soutenant Téhéran, la presse occidentale parle de  complot mondial. Jamais de miroir. Jamais de symétrie assumée.

Téhéran, la cible qui répète l'histoire

L'Iran rejoue le scénario ukrainien, avec l'acteur principal en action ouverte, Washington. En 2018, Trump  déchire unilatéralement l'accord de Vienne, signé en 2015 par cinq puissances plus l'Union européenne. Il réimpose les sanctions. Il étouffe l'économie iranienne pendant sept ans. Puis, en 2025, il bombarde les sites que cet accord avait justement gelés sous contrôle de l'AIEA.

Autrement dit : Washington détruit d'abord le compromis diplomatique, puis frappe militairement la menace qu'il a lui-même laissée mûrir. Le même mécanisme s'est joué en Ukraine : promesses d'adhésion non tenues, accords de Minsk sabotés, puis surprise feinte devant l'opération militaire spéciale russe.

L'humiliation inscrite dans les chiffres

Les faits parlent. Le dollar recule dans les réserves mondiales, de 71 % en 2000 à moins de 58 % en 2025, selon le FMI. Les BRICS élargis représentent désormais davantage de PIB en parité de pouvoir d'achat que le G7. La Russie, sous dix mille sanctions occidentales, affiche une croissance supérieure à celle de l'Allemagne en 2024. L'Iran, isolé depuis 1979, tient encore et tiendra toujours Washington et Tel-Aviv en échec.

Chaque guerre par procuration américaine depuis 1945 a laissé une trace identique : Corée en 1953, sans victoire ; Vietnam en 1975, débâcle ; Afghanistan en 2021, fuite précipitée de Kaboul, hélicoptères sur le toit de l'ambassade comme en 1975 à Saïgon. L'Amérique gagne les batailles médiatiques, jamais les guerres longues contre des peuples qui refusent de plier. Le motif se répète avec une régularité presque mécanique : intervention justifiée par une menace exagérée, enlisement, retrait honteux, puis amnésie collective jusqu'à la prochaine guerre.

Le prix d'une guerre de trop

Frapper l'Iran ne détruira pas son programme. Cela le radicalise. Téhéran resserre ses liens avec Moscou et Pékin, accélérera son rapprochement avec les BRICS, et pourrait, à terme, franchir le seuil nucléaire qu'elle avait jusque-là évité par calcul diplomatique. L'histoire de la prolifération enseigne une leçon têtue : chaque régime bombardé sans être renversé accélère sa course à la dissuasion ultime. La Corée du Nord, humiliée par des décennies de menaces américaines, en est la preuve vivante.

Le détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, reste à la merci d'une fermeture iranienne. Au Yémen, les Houthis entre scène et ferment le détroit de Bab el-Mandeb. Les prix s'envolent, l'inflation américaine, déjà fragile, replonge le pays dans la récession que la Réserve fédérale redoute depuis 2023.

Et surtout : le monde regarde. Chaque capitale du Sud global, de Brasilia à Djakarta, de Pretoria à New Delhi, observe un empire qui prêche le droit international tout en le piétinant à chaque occasion. L'Iran bombardé pour anéantir son programme nucléaire. Au même moment, le programme nucléaire de l'Arabie saoudite est soutenu et financé à coup de milliards de dollars. Le crédit moral de Washington, déjà entamé par l'Irak de 2003 et Gaza depuis 2023, ne survivra pas à une troisième guerre de choix imposée à la région.

Pour Washington, cette humiliation qui s'additionne à bien d'autres colle à la peau, et est celle des mensonges accumulés depuis Maïdan, des sanctions qui isolent l'isolateur, des alliances qui se resserrent autour de Téhéran, Moscou et Pékin à mesure que Washington les pousse l'un vers l'autre. Chaque porte-avions envoyé dans le Golfe persuade un peu plus le Sud global que la puissance ne remplace plus la légitimité. Chaque sanction contourne un peu plus le dollar, chaque frappe recrute un peu plus d'alliés à ceux qu'elle prétendait isoler.

Trump gesticule, bombarde, menace. Mais l'histoire, elle, ne négocie jamais avec l'arrogance. Elle attend son heure, patiemment, comme elle a attendu celle de Rome, de Londres, de tous les empires convaincus de leur éternité. Et elle la prend toujours.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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