
Enrique Ravello Barber
Source: enriqueravello.com
Les Écossais revendiquent la paternité du rugby, un élément de discorde de plus avec leurs voisins du sud.
En 1872, un match se tint dans l'Inde britannique entre des militaires anglais et écossais à Calcutta. C'est l'origine de la Calcutta Cup, le plus ancien trophée du monde que se disputent chaque année ces loyaux ennemis.
"Rugby footbal: the real game of the two countries", avec cette formule, les Écossais défendent leur paternité du sport ovale, la plaçant au même niveau que celle des Anglais. Ils n'ont pas tort : les jeux issus du football médiéval avaient évolué dans le sud de l'Écosse en un jeu très similaire à ceux pratiqués en Angleterre et il n'est pas exagéré d'affirmer qu'au moment de codifier le rugby actuel, les apports écossais furent presque aussi importants que les anglais. En 1810 déjà, à l'Edinburgh High School, on jouait à un football aussi proche, voire plus, du rugby que celui pratiqué dans les écoles anglaises de l'époque. En 1867, soit quatre ans avant que la RFU n'édite un règlement commun pour les clubs anglais, les Écossais unifiaient les leurs, avec l'édition en 1868 de The Laws of Footbal as Played by the Principal Clubs of Scotland, et même si aucun exemplaire ne nous est parvenu, le premier match international entre l'Écosse et l'Angleterre s'est joué selon ces règles ; il est curieux de noter que dans celles-ci, les auteurs écossais n'utilisent pas le terme half-backs mais quarter-backs, d'où le football américain a tiré ce terme.

Le 27 mars 1871, l'Écosse affronta l'Angleterre pour la première fois à Édimbourg (tableau ci-dessus), date de naissance du rugby international, justement entre les deux pays qui avaient contribué à sa formation. Les joueurs et le public écossais comprenaient qu'il s'agissait de "défendre l'honneur de l'Écosse" face aux Anglais qui minimisaient leur apport au rugby, aussi préparèrent-ils minutieusement ce match ; à l'inverse, les Anglais arrivèrent la veille à Édimbourg et se contentèrent de se promener et de prendre des photos, sans même s'entraîner. Les deux sélections étaient entièrement composées de joueurs issus d'écoles des classes moyennes et supérieures ; le match fut une sorte de pèlerinage collectif de toute la haute société écossaise au stade de Murrayfield pour voir les leurs lutter contre les Anglais. L'Écosse présenta un pack d'avants plus fort et plus lourd que celui des Anglais, et ses trois-quarts étaient plus habiles que ceux du sud. Après cent minutes de jeu (50 par mi-temps) - jusqu'en 1926, c'était la durée d'un match - l'Écosse s'imposa, ayant marqué un drop et un essai, contre un seul essai pour les Anglais.
Ce match mettait en lumière les contradictions des classes aisées et moyennes écossaises quant à leur conception de la relation entre l'Écosse et l'Angleterre à l'époque victorienne, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. D'un côté, les Écossais envisageaient une assimilation totale - il y eut même des tentatives pour appeler l'Écosse North Britain - mais de l'autre, le sentiment de préserver l'identité écossaise n'avait pas disparu. La nostalgie des Highlands et des kilts se mêlait au désir d'être considérés comme des bâtisseurs à part entière de l'Empire britannique, à une époque où celui-ci dominait le monde. Notons que c'est le prince Albert, mari de la reine Victoria, qui s'est chargé de promouvoir toute la tradition écossaise - bannie après la défaite de Culloden en 1746 - et a revendiqué que la couronne britannique était autant écossaise qu'anglaise.
Le match suivant entre l'Écosse et l'Angleterre eut lieu à Londres en 1872, où l'Angleterre récupéra son honneur en s'imposant 3-0. En 1873, à Glasgow - traditionnellement la ville du football - le match se solda par un nul et inaugura une autre tradition qui marquera longtemps les confrontations anglo-écossaises : les beuveries des joueurs. Ainsi, un avant anglais, dont le nom n'a pas été retenu, fut trouvé ivre en train de conduire une carriole postale vers la gare aux premières heures du matin après le match ; ses coéquipiers le persuadèrent de retourner à l'hôtel avant que la police n'arrive. Tout aussi célèbres sont les célébrations écossaises où la Calcutta Cup est remplie de whisky, causant plus d'une fois quelques dégâts... il semble que le professionnalisme tue aussi cette tradition.

On ne peut évoquer ces confrontations sans parler de la fameuse Calcutta Cup. À Noël 1872, un match fut organisé à Calcutta - alors colonie britannique - entre une équipe d'Anglais et une autre de Gallois, Irlandais et Écossais, tous militaires en poste dans la ville. Le succès de ce match conduisit, en 1879, à l'institution de la Calcutta Cup, un trophée remis chaque année au vainqueur du match opposant désormais l'Angleterre à l'Écosse.
Dans les années 1890, l'Écosse connut le même phénomène qu'en Angleterre et au pays de Galles : le rugby cessa d'être réservé aux classes aisées et commença à être pratiqué par la classe ouvrière. Dans le cas écossais, Édimbourg et les clubs de Glasgow restèrent le centre du rugby classique, tandis que les clubs de la zone frontalière avec l'Angleterre commencèrent à imiter les clubs du nord de l'Angleterre, proches géographiquement et socialement. Ce qui les distinguait, c'est que les clubs du sud de l'Écosse commencèrent à jouer ce qu'on appelait le short game, c'est-à-dire avec des équipes de 7 ou 9 joueurs : c'est l'origine du "rugby seven", discipline olympique aux Jeux de Rio de Janeiro.
En mettant de côté la scission du Seven et les clubs de la frontière, l'Écosse devint, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la championne de la défense des valeurs du rugby et de l'amateurisme, de manière plus radicale et ferme que l'Angleterre elle-même. Des hommes comme H.H. Almond et James Aikman Smith, secrétaire de la Scottish Rugby Union de 1890 à 1931, l'incarnèrent, imposant aussi un style de jeu axé sur le pack et la mêlée. L'Écosse était la référence des valeurs traditionnelles du rugby et ses internationaux devaient jusqu'à payer eux-mêmes leur maillot, afin de ne concéder aucune entorse à l'amateurisme. C'est ainsi que l'Écosse et sa fédération n'ont toujours pas digéré la professionnalisation du rugby, ce qui explique bien des problèmes sportifs de l'équipe du chardon depuis le début du XXIe siècle.
La Scottish Football Union (SFU) devint la gardienne la plus zélée de l'amateurisme, allant jusqu'à mettre la RFU dans l'embarras. Pour les Écossais, le fait que lors de la tournée de 1905 les joueurs néo-zélandais aient reçu trois shillings par jour (!) pendant leur séjour dans les îles britanniques... faisait d'eux des professionnels (!). Quand, en 1908, ils apprirent que les Wallabies australiens touchaient aussi trois shillings par jour, les Écossais refusèrent de jouer contre eux. Plus offensés encore que les Anglais aient accepté de jouer contre Néo-Zélandais et Australiens, ils décidèrent de ne pas affronter l'Angleterre en 1909 pour "collaboration avec le professionnalisme". Ce n'est qu'après de nombreuses négociations que l'on convainquit l'Écosse de jouer la Calcutta Cup cette année-là, qu'ils gagnèrent 18-8, mais la SFU décida ensuite qu'il était impossible de combiner amateurisme et tournées internationales, si bien que l'équipe écossaise ne participa à aucune tournée et interdit à ses joueurs d'y prendre part individuellement ; lorsque l'équipe d'Angleterre-Galles proposa à l'Écosse une tournée en Océanie, l'Irlande refusa également l'invitation.


La SFU encouragea ses membres à s'engager dans la Première Guerre mondiale, avec autant d'enthousiasme que n'importe quelle sélection britannique. En un mois seulement, 638 joueurs écossais s'enrôlèrent dans l'armée britannique et toutes les compétitions furent suspendues. James Huggan (photo) fut le premier joueur écossais de rugby à mourir au combat, et le deuxième, tous pays confondus, le premier fut le Français Alfred Mayssonnié (photo). Huggan jouait ailier et avait marqué un essai contre l'Angleterre lors de la Calcutta Cup de 1914, la dernière avant la Grande Guerre; sur les 14 joueurs écossais de ce match, 11 périrent au front.
Durant l'entre-deux-guerres (1919-1939), l'Écosse gagna sept fois le Tournoi des Cinq Nations et la rivalité avec l'Angleterre s'intensifia. La Calcutta Cup de 1922 fut le premier match où les joueurs anglais portèrent des numéros sur leur maillot ; le roi George V, qui assistait régulièrement à Twickenham, demanda au secrétaire de la SFU, James Aikman, pourquoi ses joueurs n'en portaient pas, ce à quoi il répondit, fidèle à son conservatisme écossais, toujours réticent au changement : "Sir, my players are men, not cattle." L'Écosse n'adopta les numéros sur les maillots qu'en 1934, alors que les premiers à le faire furent les Néo-Zélandais lors de leur tournée de 1897 en Australie. Et il fallut attendre 1966 pour que le système de numérotation du 15 vers l'arrière - c'est-à-dire l'inverse du football et du rugby à XIII - soit imposé.
Après la Seconde Guerre mondiale, la SFU resta ferme dans ses principes: la fédération n'avait même pas de bureaux, ce qui aurait pu être interprété comme un signe de "professionnalisme". Cependant, sur d'autres plans, dès 1960, l'Écosse fit preuve d'innovation, étant la première nation britannique à tourner en Afrique du Sud (désormais "autorisée"), où elle perdit honorablement 18-10 contre les Sud-Africains. De plus, l'Écosse fut la première à instaurer un championnat de clubs.
Les années 50 et 60 ne furent pas favorables au rugby écossais. La principale cause, probablement la rigueur de son amateurisme, qui faisait que seuls les élèves de grandes écoles pouvaient se permettre de ne pas être payés, voire de dépenser pour jouer à l'ovale. Il y eut une "crise démographique" de joueurs, pour ainsi dire. Dans un monde où le sport s'ouvrait au professionnalisme, un amateurisme aussi strict était quelque peu contre-productif. À la fin des années 60, comme au Pays de Galles et en Angleterre, l'Écosse se renforça avec des diplômés en éducation physique, une nouvelle formation à l'époque ; la SFU accorda même de l'importance à l'entraîneur en recrutant en 1971 Bill Dickison comme sélectionneur national, mais fidèle à l'esprit amateur, la SFU lui donna le titre de "conseiller du capitaine" (entraîneur était trop "professionnel") et bien sûr, il ne fut pas rémunéré.

Les années 80 marquèrent le début d'un changement politique et sociologique en Écosse, qui eut d'importantes conséquences sur son rugby. Le sentiment nationaliste, en hausse depuis les années 1960, explosa dans les années 80, le SNP gagnant de plus en plus de voix jusqu'à devenir le parti majoritaire au XXIe siècle. De tout cela, 1990 devint l'année mythique du rugby écossais: lors du dernier match du Tournoi, l'Écosse battit l'Angleterre à Murrayfield, avec les Tukalo, les frères Hastings, Sole et une troisième ligne infatigable composée de Derer Whiter, Finlay Calder et John Jeffrey, le "requin blanc". Avec cette victoire, l'Écosse remporta tout: Calcutta Cup, Grand Chelem, Triple Couronne et Tournoi des Cinq Nations, son dernier Grand Chelem, et pour la première fois, l'hymne, comme revendication nationaliste, fut "Flower of Scotland", qui venait remplacer "Scotland the Brave". Le nouvel hymne évoque des références explicites:
And be the Nation again
That stood against him (England!)
Et une mention directe aux guerres d'indépendance contre l'Angleterre du roi Édouard Ier, immortalisées au cinéma grâce au film Braveheart.
And stood against him,
Proud Edward's Army
And sent him homeward
Tae think again
"Flower of Scotland" est l'hymne qui accompagne depuis 1990 l'autre symbole de la sélection écossaise, et qui - même si certains commentateurs se trompent - ne fait pas référence à ces guerres d'indépendance anglo-écossaises, mais à un autre événement historique survenu quatre siècles plus tôt. Lors des fréquentes incursions vikings sur les terres écossaises - qui finirent par des établissements scandinaves dans toute l'Écosse - l'armée viking, après plusieurs défaites, tenta d'attaquer les Écossais de nuit, alors qu'ils dormaient, mais dut traverser un champ de chardons inconnu d'eux ; avançant pieds nus pour ne pas faire de bruit, les chardons leur piquèrent les pieds et leurs cris de douleur réveillèrent l'armée écossaise, qui eut le temps de se préparer et de repousser l'invasion danoise.

Tandis que la sélection de rugby choisit le chardon, celle de football adopta le lion rampant rouge sur fond jaune, drapeau que l'on voit aussi parmi les supporters de rugby à Murrayfield ; c'est l'écu royal d'Écosse, la bannière étant la croix de Saint-André blanche sur fond bleu, utilisée en souvenir de la bataille du roi Angus II, picto-scot, contre les Angles en 832.
Pour une brève référence historique, les premiers habitants de l'Écosse étaient ce que les sources latines appellent les Calédoniens puis les Pictes ; du IIIe au Ve siècle, l'Écosse tombe sous la domination des Scots, tribu celte d'origine irlandaise, d'où le nom de Scotland (terre des Scots), qui dominèrent les Pictes, peuple celte très proche, imposant leur langue - identique au gaélique irlandais - et unifiant le royaume sous une couronne picto-scotte, pays qu'ils appelèrent Alba, nom actuel en gaélique. Rappelons que certaines sources latines, jusqu'au XVIIe siècle, appelaient l'Écosse Scozia Minor, alors que Scozia Maior était l'Irlande, terre d'origine des Scots. Au IVe et Ve siècle, l'Écosse subit également les invasions germaniques anglo-saxonnes au sud, surtout à Édimbourg, la ville anglo-saxonne d'Écosse. Tous ces peuples, avec l'apport viking du VIIIe au XIIe siècle, ont formé les Écossais d'aujourd'hui.

Concernant les drapeaux, il faut noter que, jusqu'à il y a peu, lors du match Écosse-Irlande à Murrayfield, le drapeau utilisé par les Écossais pour représenter l'Irlande était celui des protestants de l'Ulster, croix rouge sur fond blanc avec une étoile à six branches au centre, dans laquelle apparaît une paume de main. Représentant toute l'île, les Écossais ignoraient le tricolore de la République d'Irlande, manifestant ainsi leur solidarité avec les protestants d'Irlande du Nord, d'origine écossaise, les Ulster-Scots. Après les accords de paix en Irlande du Nord, cette question a été régularisée, comme nous l'évoquerons dans un article que nous avons consacré à l'Irlande.
En 1999, l'Écosse remporte son dernier Tournoi des Cinq Nations, qui, dès l'édition suivante, deviendra le Tournoi des Six Nations, totalement professionnel, dans lequel l'Écosse peine encore à trouver sa place, comme nous le notions plus haut, et selon plusieurs commentateurs, parce que la SFU ultra-conservatrice n'a pas encore digéré le "traumatisme" du professionnalisme. Pourtant, les performances des dernières années permettent d'espérer que l'Écosse puisse remporter le titre des Six Nations dans un futur proche.
Notons qu'en 2018 a été inauguré un nouveau trophée appelé Aud Alliance, pour le vainqueur du match Écosse-France, qui pour cette première édition est revenu aux Écossais. Le nom fait référence à l'alliance historique des Écossais et des Français contre l'Angleterre au Moyen-Âge et à l'époque moderne.
