13/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  9min #323204

L'Odyssée de Nolan, une fabrication dans une civilisation en phase terminale

Roberto Pecchioli

Source:  telegra.ph

On se demande ce qu'Homère - ou celui qui a écrit l'Odyssée - penserait du succès, trois millénaires après le poème, de la version cinématographique de Christopher Nolan d'un des textes fondateurs de la civilisation classique puis européenne. Le film a déjà engrangé un milliard de dollars : une affaire en or. La presse italienne s'empresse de rappeler que cette superproduction hollywoodienne a dépassé au box-office Buen Camino de Checco Zalone. Ce sont là les seuls critères de comparaison - quantitatifs, marchands, arithmétiques - d'une civilisation à bout de souffle, qui traite l'Odyssée plus ou moins comme une série Netflix, curieusement située dans un passé lointain, sur les mers chaudes de la Méditerranée. Ulysse n'est plus qu'un rusé, revenu de la ruse du cheval qui lui permit de vaincre les Troyens assiégés, en difficulté lors de son retour aventureux (dix ans, soit autant que la guerre victorieuse) à Ithaque, sa petite île dont il est le roi. Il lui arrive de tout, mais l'Odyssée n'est pas un roman d'aventures. Dans le film, tous les thèmes fondamentaux s'estompent, le sens des archétypes qu'Homère a sculptés génération après génération devient impalpable.

Le spectateur - différent par nature du lecteur - n'est pas amené à réfléchir sur les fondements de l'existence qu'Homère explore à la phase germinale de la civilisation. La nostalgie pour la patrie natale, l'amour conjugal, la relation avec le père et le fils Télémaque (lui-même en voyage à la recherche du père, c'est-à-dire des racines et de la légitimité), la souffrance, la violence, la mortalité et l'immortalité, le rôle du destin et des dieux, la guerre et l'apaisement de l'âme, la relation aux vices et désirs mis à l'épreuve dans la grande aventure du retour ; le sens de la limite violée (un des piliers du sens grec de la vie), le désir de "prendre le large", saisi par Dante dans la Comédie, formidable fresque de la vision chrétienne médiévale. Et puis la guerre, la haine, la violence, la lutte âpre contre les Prétendants, les rivaux au trône et à la main de Pénélope, le lit nuptial sculpté par le jeune Ulysse, dont la profanation serait un sacrilège aussi grave que l'usurpation du trône.

Laissons de côté les dérapages "woke", admettons d'emblée qu'il s'agit d'un produit bien conçu pour le public contemporain, mais regrettons la décente Odyssée de la Rai de la fin des années soixante, des trois réalisateurs (Bava, Rossi, Schivazappa, car l'entreprise semblait trop vaste pour un seul) interprétée par le visage dur et tourmenté de Bekim Fehmiu (Ulysse) et les traits intenses, profondément grecs, d'Irene Papas (Pénélope) (photo). Oublions aussi ce fait bien humain que toute œuvre comme l'Odyssée, au même titre que d'autres récits poétiques et littéraires qui ont façonné la civilisation - l'Iliade, l'Énéide, la Bible, la Divine Comédie, la tragédie grecque, le théâtre de Shakespeare, les romans de Dostoïevski - a autant d'interprétations qu'il y a de lecteurs. Reste l'amertume de voir sur grand écran une pierre angulaire de ce que nous sommes (ou étions) réduite à un divertissement pour un public gavé de pop-corn et de coca, invité non à réfléchir mais à s'émerveiller des effets spéciaux et de la maîtrise indéniable des images et des décors. Peut-être est-ce du passéisme, mais même les protagonistes - Matt Damon et Anne Hathaway - ne nous semblent pas à la hauteur d'autres acteurs qui ont incarné Ulysse et Pénélope.

Nolan a mis en scène un produit arrogant, sous-culturel, plein de grossièretés, avec un sens très faible de la composition, s'adressant de façon trop servile à un public dont le goût a été déformé par les séries télévisées, comme nous le disions, mais aussi par la réduction de tout à du spectacle, la recherche de l'émerveillement à tout prix, l'indifférence aux thèmes existentiels qui font d'Homère - qu'il ait existé ou non - le père d'une civilisation entière et d'une vision du monde. Les réflexions de spectateurs concernent le fait que la fin méritée de notre coin du monde n'est pas due à l'islamisation, mais à l'américanisation, à la réduction matérialiste, mercantile et superficiellement émotionnelle qui rend impossible la prise de hauteur et empêche de voir autrement qu'à travers les canons incapacitants du règne de la quantité. En ce sens, il faudrait applaudir l'Odyssée de Nolan, car c'est un succès commercial. Elle génère du profit, donc l'œuvre est réussie, voire belle, dans l'esthétique inversée qui est désormais dominante. Mais la négativité la plus profonde, selon nous, réside dans la réfutation d'Homère et de son poème à laquelle se livre le réalisateur.

Incapable d'en reproduire la grandeur, la délicatesse et en même temps la puissance évocatrice, il s'applique à la profaner. La beauté suprême de l'Odyssée réside dans le fait de nous montrer que nous, êtres humains, pouvons extraire le doux miel de la triste fleur de la vie ; que, même si les portes ténébreuses de l'Hadès nous attendent au tournant, nous sommes animés d'un feu qui triomphe de l'amertume et des destins les plus sombres. Homère raconte une histoire d'innombrables horreurs ; et pourtant Ulysse en sort plus riche de sagesse, plus endurci, plus magnanime : en un mot, plus humain. Et au cœur de l'horreur, l'étonnement refait surface comme une brise qui réconforte, sans priver la réalité de la moindre parcelle de sa dureté, en la parfumant d'une joie secrète et sereine.

L'apogée du poème se trouve peut-être dans le palais de l'hospitalier Alcinoos, roi des Phéaciens. C'est là qu'Ulysse raconte ses mésaventures, c'est là qu'il affronte la tentation la plus complexe : l'amour de Nausicaa, fille du roi, incarnation parfaite de la grâce virginale, pudique et exubérante, timide et séduisante. Elle aime le héros en secret et peut-être Ulysse en est-il aussi amoureux, mais il sait refuser - d'une manière à la fois subtile et tendre - un amour jamais exprimé avec des mots, un amour devenu rosée, un sentiment matinal qui, dans sa fraîcheur primitive, ignore les blessures du désir. Une œuvre qui ne parvient pas à saisir ce moment sublime (Nolan ignore Nausicaa) ne mérite pas d'être appelée adaptation de l'Odyssée. Cela constitue une sordide profanation. Il y a de nombreux moments mémorables amputés dans le film : incompréhension, soumission aux canons commerciaux, choix conscient qui abaisse l'épopée à une simple intrigue.

Ce que Nolan ne néglige pas, il le démolit, le déconstruit. Un exemple est le chant des sirènes - les voix du monde, des plaisirs qui détournent des grands objectifs - que nous n'entendons pas, étouffé par la voix agaçante du "je" narrateur, une pseudo-lyrique tirade à phrases de calendrier. Nolan nous prive de la plus sublime expérience acoustique de toute l'histoire. L'artiste sans esprit, au lieu de montrer, explique ; et c'est une lassante leçon d'impuissance créative. Il impose un monologue tonitruant au lieu de nous offrir le chant des sirènes. Au moins aurait-il pu nous montrer le changement qui s'opère ensuite dans l'âme du héros. La nature improprement poétique de Nolan n'y parvient pas, nous forçant à écouter un discours pompeux. Il nous prive aussi de l'humour malicieux d'Ulysse, de ses jeux de mots astucieux avec Polyphème : la rhétorique, l'intelligence, plus puissantes que la force brute du cyclope.

Le réalisateur nous ôte les larmes furtives d'Ulysse devant le noble Argos mourant, le vieux chien qui le reconnaît à Ithaque. On est surpris par la misogynie de Nolan qui maltraite et montre son incompréhension des personnages féminins mémorables comme Circé et Calypso, transformées l'une en femme négligée, l'autre en corps artificiel pour publicité de parfum. Le résultat est la perte impardonnable de la grandeur morale de l'œuvre d'Homère. Celui qui aborde l'Odyssée par le film ne comprendra rien aux raisons de sa force première, de sa valeur archétypale, de l'intemporalité de ses thèmes les plus profonds.

Pourquoi, enfin, Ulysse veut-il à tout prix retourner à Ithaque, jusqu'à refuser l'immortalité promise par la nymphe Calypso qui le retient des années ? Pourquoi Télémaque le cherche-t-il ? Pourquoi Pénélope lutte-t-elle pour se soustraire aux intrigues des Prétendants ? Ulysse ne fut jamais dans l'oubli total entre les bras de Calypso. Il resta l'homme qui, bien que succombant au charme et aux sortilèges de la nymphe, sut résister à ses offres d'immortalité. Nostalgique de sa terre pierreuse, avide de retrouver l'amour conjugal, il la repoussa ; la créature divine goûta alors l'amertume, profondément humaine, de la désillusion et de la défaite, fondant en larmes dans sa grotte couverte de vignes.

Nolan, obtus ou politiquement correct, ne sait pas représenter la cruauté des héros qui pillent les villes, tuent les hommes et se partagent les femmes, qui dans le film sont assassinées. Pourtant, chez ces héros ancestraux, il y a une noblesse tragique et de la compassion, la crainte de la colère divine, le sens de l'honneur, le don généreux de son sang, l'acceptation virile du destin. Dans le film, abondent nihilisme, brutalité et chaos. Personne ne se bat pour la gloire, personne n'est mû par des idéaux, tous agissent par peur ou intérêt. Une photographie du climat postmoderne, aussi vulgaire que l'époque qui est la nôtre. Le sommet du négatif est atteint en montrant presque avec complaisance Hélène - le prétexte de la guerre de Troie - le visage mutilé par Ménélas, roi et mari trompé : un acte inconcevable dans l'univers hellénique, preuve de la misogynie de Nolan, cachée derrière un féminisme de façade.

Ménélas a l'allure d'un catcheur télévisé ; les compagnons d'Ulysse appellent leur roi "bâtard chanceux". Les Prétendants ressemblent à des voyous de boîte de nuit, le roi Agamemnon est habillé non en guerrier mais en héros de bande dessinée façon Batman. La séquence où Ulysse massacre les Prétendants est d'une vulgarité absolue. Rien de l'enchantement vengeur du poème, seulement une scène d'action brute qui ruine la magie sanglante d'Homère, transformée en séquence pulp insistante. Ulysse ne combat pas les Prétendants, il les massacre rituellement, les laissant pétrifiés d'horreur. Lorsqu'il se débarrasse des haillons qui le déguisent, il bande son arc comme lui seul sait le faire et transperce la gorge d'Antinoos - chef des Prétendants - et alors les genoux et les cœurs des autres vacillent. Non devant un guerrier supérieur, mais face à un ennemi qu'ils croyaient relégué aux cauchemars les plus sombres.

Nolan nous fait passer plus de trois heures à démystifier (le triste travail d'un demi-siècle de décadence) les héros homériques, réalisant un clinquant fatras qui, à la fin, mythifie de la façon la plus grossière Ulysse, un être sans âme. Un gagnant dans le sens où il récupère le succès, le royaume, Pénélope, sans qu'il nous soit dit pour quelle raison, par quel moteur il fut poussé, à quels idéaux et impulsions spirituelles il répondit, assez puissants pour en faire l'éponyme d'une civilisation millénaire. Personne, peut-être, sinon le Hasard ou le Chaos. Vive Zalone, battu au box-office, qui se contente de nous faire rire et ne prétend pas réécrire maladroitement un poème-mythe, pierre angulaire qui demeure dans l'âme de quiconque s'approche de ses vers immortels.

"Muse, conte-moi l'homme aux mille tours,

qui tant erra, après qu'il eut renversé les murs sacrés de Troie ;

qui vit beaucoup de villes, connut l'esprit de tant de peuples,

et sur les mers souffrit maintes douleurs au fond du cœur."

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