14/08/2026 reseauinternational.net  4min #323234

J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie

par Olivier Field

À l'âge où Nizan lançait son brûlot contre la société bourgeoise qui contraignait sa jeunesse à s'inscrire dans un projet de ruine, Salomé Saqué publiait "sois jeune et tais-toi" (Payot 2023), enquête sur la condition de la jeunesse.

Sa lecture récente m'a impressionné. L'auteur-rice est fusionnellement alignée sur les intervenants qu'elle convie. Elle en est même innocemment une synthèse...

Une jeunesse incapable de positiver sa vie, son avenir et même... sa jeunesse sans les teinter d'une plainte vaine, exemple historiquement rare me semble-t-il. Alors qu'on a vu dans le passé des moments où être jeune était profondément plus compliqué. En 1943 quand le STO (Service du Travail Obligatoire) risquait de vous faire rafler et envoyer en Allemagne pour vous faire travailler dans des usines, les jeunes n'avaient de choix que de se plier à la politique des occupants pour essayer d'être du bon côté du manche ou alors rentrer dans le maquis et la résistance qui était éminemment plus anxiogène et dangereux... J'ai connu une femme qui avait 20 ans dans les années 30 et qui m'expliquait que les gens de son âge et les plus vieux encore plus bien sûr, dans la crise économique qui frappait l'Europe et donc la France, pas exempte de ses effets, n'étaient pas rares à avoir faim, cherchaient désespérément un travail, un emploi pour survivre. Ils avaient 20 ans.

Salomé Saqué lance ses assertions. Très fortes. Sur beaucoup de sujets. À son âge c'est naturel parce que l'on sait. Oui il est vrai que socialement l'anxiété née du peu d'offre de projections, de missions, d'espérance naïve, de facilités de construction réelle. Les vies à hauteur humaine semblent inaccessibles. Je n'ai guère d'inquiétude qu'elle aura gagné d'ici une trentaine d'années une autre sorte de maturité, peut-être même plus tôt si elle ne réussit pas à garder la main sur le gravy train qui la gâte aujourd'hui. Son futur regard sera amer ou caustique mais interrogatif sur sa vision actuelle qui ne vieillira pas bien.

Quelques angles morts lui paraitront flagrant, tel le féroce marchandage de l'être humain qui doit échanger ce qu'il a contre des moyens de subsistance, des moyens de vie et même des bonheurs dans la vie. L'être humain est composé essentiellement de trois choses, un corps, un cerveau et autre chose. Depuis la nuit des temps on en dispose pour acquérir de quoi se construire un présent et un futur le plus agréable possible. Longtemps le corps ; mais la mécanisation et tout ce qui a permis de réduire les besoins de toute cette force animale, de toute cette activité physique a amoindri son importance relative au profit de l'offre de son cerveau. Alors on a vendu son intelligence, ses capacités à aborder des choses complexes, à construire des raisonnements, à inventer et innover. Aujourd'hui l'intelligence artificielle met en risque absolu ce qui paraissait intemporel. Le recours à l'intelligence humaine, pour une grande part va vivre des temps difficiles même si perdureront une production intellectuelle. Donc il ne reste plus que le "autre chose", dont personne ne sait très bien ce que c'est... Est-ce une conscience, une intuition, une âme, une spiritualité ? Et qui sait comment ces choses seront échangeables contre des moyens de subsistance, et pas qu'alimentaires mais complètes. Cette transformation de société a bien l'importance justifiant une angoisse de la jeunesse surtout depuis qu'elle a renoncé à l'idée de produire, de construire...

Les diverses interviews viennent de chômeurs mais aussi illustrateurs, diplômés en histoire, en sociologie, métiers dont le sens se limite souvent au titre... Dans un monde effroyablement matériel et concret, tout est production, matière. L'appartement où l'on est, la table où Salomé Saqué mets ses coudes, le linoleum dans la cuisine, la voiture prise pour rentrer chez soi tard, etc. De moins en moins les terriens peuvent s'en passer et notre jeunesse qui a encore les moyens de la rejeter verbalement, ne veut pas participer, être dans cette chaîne.

Reste la religion les cultes, les croyances... Pas trop concrètes néanmoins et surtout difficiles à appréhender tout en restant flagrantes. Elle écrit une liste de certitudes, oui de certitudes numérotées. En 1 "il est certain et prouvé que le réchauffement climatique est à 100% la conséquence de l'empreinte humaine", en 2 "Que ses effets sont à 90% générés par l'industrie humaine".

Formidable parce que ces postulats ne sont absolument pas prouvés, ni même débattus souvent.

C'est très intéressant qu'elle fasse des livres et elle doit trouver un moyen d'occuper son temps, de préférence en en obtenant un retour en termes de position sociale, de confort de vie et de constitution patrimoniale. Ce n'était pas une idée sotte de faire ce livre et recueillir ces témoignages.

Nizan, mort à 35 ans en mai 40, n'a pas dépassé beaucoup sa jeunesse mais Saqué vit des temps doux et pourra y réfléchir... plus tard.

 Olivier Field

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