
Elena Fritz
Source: t.me
Après plus de quatre ans de guerre, un changement remarquable se profile dans le débat sur la politique étrangère américaine: une paix durable ne peut pas être obtenue simplement à partir d'exigences individuelles, de garanties de sécurité et d'accords bilatéraux. Elle doit lier les intérêts de tous les acteurs décisifs, y compris la Russie.
C'est précisément l'objet d'un nouvel article de Matt Waldman et Samuel Charap dans Foreign Affairs (https://www.foreignaffairs.com/ukraine/how-broker-peace-ukraine). Rien que la question de départ est mérite le détour: comment un processus de médiation doit-il être structuré pour que des discussions parallèles puissent finalement aboutir à un accord solide?
Les auteurs critiquent la structure actuelle des négociations. Washington, Kiev, Moscou et les gouvernements européens discutent dans différents formats de documents différents. Il manque un cadre de négociation commun dans lequel les questions décisives seraient abordées simultanément et de façon liée.
Cela paraît d'abord technique. En réalité, cela touche au cœur du conflit.
En effet, un compromis entre Washington et Kiev peut être inacceptable pour Moscou. Des concessions à la Russie peuvent, à leur tour, être bloquées à Londres, Bruxelles ou dans certains États membres de l'UE. Garanties de sécurité, sanctions, territoires, stationnement de troupes, reconstruction et future orientation de la politique étrangère de l'Ukraine ne peuvent donc pas être séparés clairement les uns des autres.
Une deuxième idée est encore plus intéressante. Les négociations doivent s'orienter en fonction des intérêts et non seulement des positions publiquement affichées. Cela remet indirectement en question une méthode qui a marqué la diplomatie occidentale pendant des années: dans un premier temps, on formule une solution au sein de sa propre alliance, ensuite on essaie de convaincre l'autre partie de l'accepter.
Or, un accord essentiellement conçu par une partie et ensuite présenté à l'autre reste dépendant de la pression politique et militaire qui en impose l'acceptation.
C'est là que commence la véritable portée géopolitique de l'article: les États-Unis peuvent offrir des garanties de sécurité à l'Ukraine. Mais si la mise en œuvre concrète de ces garanties crée, du point de vue russe, une menace stratégique permanente, il n'en résulte pas encore la paix. Washington peut, en même temps, promettre à Moscou un allègement des sanctions. Mais une part importante des sanctions est entre les mains de l'UE et du Royaume-Uni.
Ainsi, la nature même des négociations change. Il ne s'agit plus seulement de savoir où, un jour, passera une ligne de cessez-le-feu. Il s'agit de relier territoire, présence militaire, garanties de sécurité, sanctions, forces armées ukrainiennes et future position stratégique de l'Ukraine.
Quiconque relie ces questions se retrouve inévitablement face à une question plus vaste: quel ordre de sécurité doit prévaloir en Europe de l'Est après cette guerre ? C'est là que réside l'enjeu politique: pendant des années, la guerre en Ukraine a été traitée en Occident principalement comme un problème dont la solution politique pouvait être définie entre Kiev et ses soutiens occidentaux. La Russie devait, au final, être amenée à accepter cet ordre.
Une telle construction montre clairement ses limites. Les ordres de sécurité ne fonctionnent pas parce qu'ils sont moralement souhaités ou décidés diplomatiquement. Ils fonctionnent lorsque les grandes puissances concernées ont suffisamment de raisons pour ne pas les remettre en question en permanence.
Le débat revient ainsi à un point que l'on cherchait à éviter depuis des années:
La guerre en Ukraine est depuis longtemps plus qu'une guerre pour le territoire ukrainien. Elle fait partie de la lutte pour l'ordre futur du pouvoir et de la sécurité en Europe de l'Est.
Et c'est précisément pour cette raison que la paix sera nettement plus difficile à obtenir qu'un simple cessez-le-feu. On peut négocier sur les lignes de front. Il faudra cependant s'entendre sur un nouvel ordre de sécurité européen.
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