Par Alexandra Buste, Xavier Lalbin
L'intelligence artificielle, popularisée par ChatGPT, est régulièrement présentée comme la solution providentielle face à la crise climatique. Pourtant, derrière ce discours vertueux se cache une réalité inquiétante : cette technologie est un véritable ogre énergétique et hydrique, dont l'empreinte environnementale s'avère de plus en plus désastreuse. Plutôt qu'un remède aux maux de la planète, l'IA ressemble de plus en plus à un poison que les entreprises de la Tech nous dépeignent comme inoffensif.
Pendant l'été, Élucid vous propose de (re)découvrir certaines de nos analyses graphiques fondamentales sur différents sujets essentiels et toujours d'actualité (date de publication originale : 30 septembre 2025).
C'est le 30 novembre 2022 que ChatGPT met l'intelligence artificielle, l'IA, sur la place publique et médiatique. Le robot conversationnel est une intelligence artificielle générative développée par la société américaine OpenAI. En quelques jours, le million d'utilisateurs est dépassé et deux mois plus tard, ce sont 100 millions d'usagers qui sont référencés. En 2025, Sam Altman, le patron d'OpenAI, souligne la croissance très rapide des usages de ChatGPT : "quelque chose comme 10 % du monde utilise nos systèmes, et cela ne fait qu'augmenter".
Dans le même temps, la directrice du numérique au Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) se veut alarmante : "Nous ignorons encore beaucoup de choses sur l'impact environnemental de l'IA, mais certaines des données dont nous disposons sont préoccupantes". Avant d'ajouter : "Nous devons nous assurer que l'impact net de l'IA sur la planète est positif avant de déployer cette technologie à grande échelle".
Pour ses défenseurs, l'IA fait émerger des solutions innovantes à des problèmes environnementaux et sociaux complexes. Cependant, avec l'explosion de la puissance de calcul, l'IA est devenue un ogre qui engloutit de gigantesques quantités de données pour son apprentissage. Et ce dernier se fait au prix d'importants besoins en électricité pour son fonctionnement, en métaux rares pour la fabrication des matériels, ou encore en eau pour refroidir les centres de données ; avec le risque d'aspirer ainsi des investissements et des ressources critiques pour la transition climatique.
Pour autant, les applications liées à l'IA se multiplient, pour le meilleur et pour le pire. L'Union européenne, qui a récemment lancé le Règlement européen sur l'intelligence artificielle, vient d'interdire les assistants IA dans ses réunions. Ces robots informatiques agissent au nom des utilisateurs pour les aider dans des tâches comme assister à une réunion en ligne, prendre des notes ou réciter des informations.
Faut-il n'y voir qu'un écran de fumée ? Dans le même temps, Politico nous apprend que "En silence, Bruxelles se prépare à une ère où les agents d'IA participeront à la vie quotidienne et aux affaires". Il semble d'ailleurs que l'IA ait pris ses aises à la Commission européenne, au grand dam du Parlement. Certains de ses membres reprochent à l'exécutif européen d'utiliser une version propriétaire de ChatGPT pour répondre à ses questions. En cause en particulier, la faible qualité des réponses écrites de la Commission aux questions des députés.
C'est pourtant sur l'Union européenne que les espoirs reposent en ce qui concerne la régulation de l'IA. Mais le potentiel remède et son développement à large échelle ne sont-ils pas pires que le mal ?
Sous prétexte d'une solution vertueuse, l'intelligence artificielle se développe à grande vitesseDans son rapport sur l'intelligence artificielle, le mathématicien Cédric Villani la définit comme "moins un champ de recherches bien défini qu'un programme, fondé autour d'un objectif ambitieux : comprendre comment fonctionne la cognition humaine et la reproduire ; créer des processus cognitifs comparables à ceux de l'être humain". C'est également la "capacité d'un ordinateur à automatiser une tâche qui nécessiterait normalement le discernement humain".
Nés dans les années 1950, les modèles d'IA ne sont développés que récemment grâce au décuplement des puissances de calcul, à la baisse des coûts informatiques, ainsi qu'à la disponibilité et à la qualité des données.
De multiples applications (optimisation des procédés industriels, assistance à la décision, traitement de données, traduction, génération de textes et d'images, etc.) ont vu le jour, dont certaines accessibles par le grand public comme ChatGPT. D'utilisation simple, voire ludique, cette application consomme dix fois plus d'électricité qu'une recherche via Google. Créer une image en haute définition avec une IA consomme autant d'énergie que la recharge complète d'un téléphone portable. Et tout ceci est à multiplier par le nombre d'usages et d'usagers...
Reporter la faute de ces usages gourmands en électricité sur l'utilisateur serait toutefois malhonnête. Comme le remarque Noman Bashir, chercheur en informatique et impact climatique au MIT Climate and Sustainability Consortium (MCSC) :
"Un utilisateur lambda n'y prête pas vraiment attention [...]. La simplicité d'utilisation des interfaces d'IA générative et le manque d'informations sur l'impact environnemental de mes actions font qu'en tant qu'utilisateur, je n'ai guère envie de réduire mon utilisation de l'IA générative."
Certaines applications menacent directement les emplois des cols blancs, eux qui se croyaient à l'abri contrairement aux cols bleus de la génération précédente remplacés par des robots. Bien décidé à se battre, le collectif de traducteurs et traductrices "En chair et en os" a dénoncé la pression de l'IA sur ce métier et sa précarisation accélérée. Même combat pour les scénaristes d'Hollywood qui ont refusé que leurs scénarios servent à entraîner les IA génératives qui les remplaceront demain.
D'autres applications, celles qui sont le plus souvent mises en avant pour promouvoir l'IA, apparaissent porteuses d'espoir (voiture autonome, détection de cancer, gestion de la crise climatique, santé, etc.). On se souvient des déclarations enthousiastes d'Emmanuel Macron début février, et qui affirmait qu'avec l'IA, "on peut faire de très grandes choses : changer la santé, l'énergie, la vie dans notre société". Laurence Devillers, professeur à Sorbonne-Université/CNRS, chercheur en intelligence artificielle et spécialiste des questions d'éthique dans ce domaine, confirme ainsi que "si on soumet des millions de clichés de radiologie à une IA prédictive, la machine saura les interpréter, chercher des signaux faibles pour repérer des pathologies qui pourraient échapper à un radiologue".
L'Organisation des Nations Unies (ONU), quant à elle, ne tarit pas d'éloges sur les bienfaits de l'IA dans la gestion de la crise climatique. Pour valider son propos, l'organisme met par exemple en avant une plateforme à base d'IA pour surveiller les grands navires qui draguent du sable, des sédiments et des roches dans les mers du monde entier. Ce sont 6 milliards de tonnes de sable par an qui sont ainsi déterrées pour le secteur de la construction avec un impact sur la biodiversité, les communautés du littoral et l'agriculture. Autre exemple, qui repose sur le même principe : la traque des émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre (GES).
Le mouvement AI for Good, porté par des organisations comme les Nations Unies, promeut des applications de gestion de l'eau et de surveillance des déchets. L'Agence internationale de l'énergie (IEA) parle de prévisions météorologiques plus rapides, moins coûteuses et plus précises. Et ce développement permet d'anticiper la production des centrales éoliennes et solaires photovoltaïques. D'autres applications sont attendues dans la surveillance et l'optimisation en temps réel des lignes de transport, ou encore dans la découverte de nouvelles compositions chimiques de batteries.
Et si, comme le pense l'ONU, l'IA nous sortait du mauvais pas de la crise climatique ? L'Organisation brandit l'espoir d'une IA considérée comme une solution pour "la surveillance de l'environnement et aider les gouvernements, les entreprises et les particuliers à faire des choix plus respectueux de la planète", grâce à "sa capacité à détecter des tendances dans les données, telles que des anomalies et des similitudes, et à exploiter les connaissances historiques pour prédire avec précision les résultats futurs".
Bien entendu, les cabinets de consultants sont aussi au premier rang des promoteurs de l'IA, et ils n'hésitent pas à mettre en avant ses "bénéfices" pour l'environnement. Ainsi, d'après le cabinet Ernst & Young, d'ici 2030, l'exploitation de l'IA permettrait de réduire jusqu'à 4 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Cette estimation est attribuée au Parlement européen et la banque Société Générale la reprend volontiers dans sa communication. Difficile cependant de retrouver la trace de ces "bienfaits" chiffrés dans les écrits du Parlement.
En creusant davantage, on découvre que ce chiffre (4 %) provient d'une estimation des équipes de Microsoft et du cabinet de conseil PwC. Pourtant, ce chiffre a été repris sans recul par une députée européenne afin de promouvoir cette technologie dans le cadre d'un Avis sur la Loi sur l'intelligence artificielle de l'UE. La liste des bienfaits avancés par la députée, notamment dans le domaine environnemental, est longue comme un jour sans pain...
Ces miracles pour l'environnement laissent plus dubitatif le Comité spécial de l'Union européenne sur l'intelligence artificielle à l'ère numérique (AIDA). Dans son rapport sur "le rôle de l'intelligence artificielle dans le Green Deal européen", le comité souligne un document de Microsoft et PwC qui "manque généralement de transparence en ce qui concerne ses méthodes, ses hypothèses et les applications spécifiques de l'IA prises en compte". Il ajoute que "les effets quantifiés en tant qu'effets de l'IA sont souvent des effets très indirects de l'IA". À deux doigts de conclure que les hypothétiques gains attendus relèvent du vœu pieux...
Un même son de cloche sur les bienfaits écologiques de l'IA se fait entendre... chez Google. Dans un article de Fortune de 2023, la directrice du développement durable chez Google et le président du cabinet de conseil BCG n'y allaient pas de main morte :
"Des études montrent qu'en adaptant à grande échelle des applications et technologies actuellement éprouvées, l'IA pourrait réduire de 5 à 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre d'ici 2030, soit l'équivalent des émissions annuelles totales de l'Union européenne."
Jackpot pour les promoteurs de l'IA à tout crin ! Le chiffre fantaisiste de 10 % d'émissions évitables grâce à l'IA est néanmoins régulièrement repris dans des articles de presse ( 1, 2, 3, 4) ainsi que dans le rapport "Accélérer l'action climatique grâce à l'IA" produit par Google et BCG. Même le Conseil économique, social et environnemental (Cese) n'a pu s'empêcher de reprendre ce chiffre, trop beau pour être vrai, dans son avis de septembre 2024 sur les Impacts de l'intelligence artificielle.
En réalité, ces 10 %, tout comme les 4 % de Microsoft cités plus tôt, ne sont pas issus de modèles numériques complexes ni de savants calculs scientifiques. C'est la société de consulting BCG qui, dans un simple article de blog, s'est appuyée sur un "retour d'expérience client" : "D'après notre expérience avec nos clients, l'utilisation de l'IA permet d'obtenir des réductions globales d'émissions de 5 à 10 %, soit l'équivalent de 2,6 à 5,3 gigatonnes de CO2e si l'IA était appliquée à toutes les émissions". Deux ans plus tard, ce "retour d'expérience" s'est transformé en une "étude" considérée comme crédible et largement relayée.
Insistons bien : ces chiffres créés de toutes pièces ont même contaminé le CESE, soit une des trois chambres constitutionnelles de notre pays dont la mission est de "conseiller le Gouvernement et le Parlement dans l'élaboration des lois et des politiques publiques", et qui a repris sans aucun recul des chiffres issus d'une tribune - d'aucuns diraient un publireportage - publiée par Google et BCG dans le magazine Fortune. Il suffisait pourtant pour les rapporteurs du CESE (dont le directeur du développement durable de Schneider Electric) de consulter le rapport de 2021 du Comité AIDA qui donnait déjà son avis sur l'estimation de Google et BCG : "l'estimation a été publiée dans un contexte publicitaire pour l'entreprise et peut ne pas résister à un examen scientifique".
Tous ces constats ne peuvent que déconstruire l'espoir d'une IA sauveuse de l'humanité, mais ils n'empêchent pas pour autant les entreprises technologiques de capitaliser sur le potentiel perçu de l'IA. Ainsi, de novembre 2022 - date du lancement de ChatGPT - à fin 2024, sur les 16 000 Md$ de hausse de la capitalisation boursière des entreprises du S&P 500, les deux tiers venaient uniquement des entreprises liées à l'IA.
Le bilan carbone désastreux de l'IA face au greenwashing des entreprisesPour la directrice du numérique au Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) : "Nous ignorons encore beaucoup de choses sur l'impact environnemental de l'IA, mais certaines des données dont nous disposons sont préoccupantes". L'apprentissage et le déploiement des modèles d'intelligence artificielle s'effectuent principalement dans les " centres de données". Ce sont des sites qui regroupent des installations informatiques (serveurs, routeurs, commutateurs, disques durs...) chargées de stocker et de distribuer des données à travers un réseau interne ou via un accès Internet.
L' entraînement des IA requiert des milliards de données, et son essor a multiplié le nombre de data centers. Ils sont passés de 500 000 en 2012 à plus de 8 millions aujourd'hui. Et ces sites fonctionnent avec d'immenses quantités d'énergie électrique encore largement issues de combustibles fossiles.
En 2024, les centres de données comptaient pour environ 1,5 % de la consommation d'électricité mondiale, de l'ordre de 450 TWh par an, soit la consommation annuelle de la France de ces dernières années. S'ils ne sont pas totalement dédiés à l'IA, la demande de services liés à l'IA ne cesse d'augmenter et a quasiment doublé sur les cinq dernières années (+12 %/an). En conséquence, le nombre et la taille des centres de données ne cessent de croître. La puissance électrique de ces installations varie de 10 MW à 25 MW, mais elle peut atteindre les 100 MW pour les plus grosses. Ces dernières affichent une consommation annuelle équivalente à 100 000 foyers.
Pour l'AIE, la consommation d'électricité des centres de données pourrait doubler d'ici à 2030 dans son scénario de référence, et compter alors pour près de 3 % de la consommation mondiale totale. Cette demande sera cependant bien plus élevée si les usages de l'IA suivent une croissance forte. Dans ce cas, la projection anticipe un triplement des besoins en électricité de l'IA à l'horizon 2030 et un quadruplement en 2035, une demande telle qu'elle laisse envisager des conflits d'usage de l'électricité entre les centres de données et d'autres secteurs clés de la décarbonation (électrification de la mobilité, des procédés industriels, etc.).
Parallèlement aux conflits d'usage se pose le problème des émissions de carbone pour la production d'électricité nécessaire au fonctionnement des IA. À ce jour, l'AIE estime qu'un peu moins d'un tiers de l'électricité destinée aux centres de données provient de centrales à charbon, un quart des énergies renouvelables, un autre quart du gaz naturel et le reste du nucléaire.
Les projections à horizon 2035 voient les énergies renouvelables et de petits réacteurs nucléaires dédiés couvrir 60 % de la demande d'électricité des centres de données. Le reste sera couvert par le gaz naturel et le charbon, synonyme d'un surcroît d'émissions de gaz à effet de serre.
Pourtant, face au défi d'atteindre la neutralité carbone, les mastodontes de la technologie se veulent rassurants dans un contexte où les centres de données ont une forte consommation d'électricité en bonne partie carbonée. Microsoft, Google, Amazon, Meta ou encore Apple affichent ainsi une volonté en apparence de fer pour limiter et réduire les effets néfastes pour l'environnement de leurs activités, et se ruent dès lors sur le nucléaire.
C'est le cas de Microsoft. Avec l'essor de ChatGPT, le géant informatique a vu ses émissions de gaz à effet de serre (GES) bondir de presque un tiers entre 2020 à 2023. De quoi compromettre sa stratégie de neutralité carbone à l'horizon 2030, ou du moins son objectif de "zéro achat d'énergie à base de carbone d'ici à 2030". Pour se remettre en trajectoire et dans le but "d'aider à compenser l'énergie utilisée par ses centres de données par de l'énergie sans carbone", l'entreprise a signé un partenariat avec un géant du secteur de l'énergie, la société Constellation Energy.
Cette dernière, qui se proclame "producteur d'énergie sans carbone" (1), va alimenter en électricité d'origine nucléaire les centres de données de Microsoft. Il va pour cela remettre en service un réacteur nucléaire de plus de 800 mégawatts du site de Three Mile Island, en Pennsylvanie, un redémarrage qui fera par ailleurs bénéficier l'entreprise et son client d'un crédit d'impôt pouvant aller jusqu'à 100 M$ par an, et ce jusqu'en 2033, en vertu de l'Inflation Reduction Act (IRA) de Joe Biden.
La société Meta (propriétaire de Facebook, Instagram et WhatsApp) n'est pas en reste ; elle a aussi annoncé un partenariat avec Constellation Energy pour la poursuite des activités de la centrale nucléaire de Clinton dans l'Illinois. La centrale de plus de 1,1 GW, qui devait s'arrêter à la mi-2027 faute de rentabilité, voit sa production des 20 prochaines années achetée par Meta pour alimenter ses serveurs. Ici aussi, l'entreprise devrait bénéficier du crédit d'impôt de l'IRA pour un montant pouvant atteindre les 140 M$ par an jusqu'en 2033.
Sur le même modèle, Amazon a signé un accord avec l'énergéticien Energy Northwest pour la construction de quatre petits réacteurs nucléaires modulaires, pour une capacité totale de 320 mégawatts - de quoi alimenter en électricité plus de 250 000 foyers américains. Quant à la société Oracle, elle a obtenu le permis de construire aux États-Unis trois petits réacteurs modulaires pour une capacité totale d'un gigawatt.
Néanmoins, si ces investissements dans de l'électricité très faiblement carbonée semblent vertueux, cela ne compense pas la hausse continue des émissions du secteur. Même Google le reconnaît dans son rapport de durabilité de 2024 :
"Malgré les progrès réalisés, nous sommes confrontés à des défis importants que nous relevons activement. En 2023, nos émissions totales de GES ont augmenté de 13 % par rapport à l'année précédente (et 50 % par rapport à 2019, NDLR), principalement en raison de la hausse de la consommation énergétique des centres de données et des émissions de la chaîne d'approvisionnement."
Globalement, l'AIE prévoit que les émissions de CO2 liées à la production d'électricité destinée aux centres de données culmineront à environ 320 millions de tonnes (Mt) de CO2 en 2030, avant d'entamer une légère baisse vers 300 Mt de CO2 d'ici 2035... une trajectoire bien timide pour atteindre la neutralité carbone en 2050.
Gourmande en matières premières, consommatrice d'eau et polluante, l'IA accroît la pression sur l'environnementLes émissions de GES seules ne reflètent pas la totalité de la pression sur l'environnement du développement de l'IA. Pour Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT, un collectif d'experts de la sobriété numérique :
"Se focaliser sur les émissions de gaz à effet de serre comme unique indicateur de l'impact écologique du numérique, comme le font les GAFAM, c'est du pur greenwashing. Il faut prendre en compte le cycle de vie entier, de l'extraction des métaux jusqu'au béton utilisé pour la construction du data center."
Dans ce cadre, l'eau est une ressource particulièrement touchée. L'amélioration de l'efficacité des centres de données porte essentiellement sur la réduction de la consommation d'énergie et le recours accru aux énergies renouvelables. Minimiser la consommation d'eau est une préoccupation bien moindre. La situation pourrait cependant changer avec la mise en place par les États-Unis et l'Union européenne de procédures qui exigent plus de transparence sur la consommation d'eau et de ressources naturelles.
Ces premières réglementations contraignantes sont cependant fragiles dans un environnement international prompt à la dérégulation. D'un côté, c'est un Donald Trump arc-bouté sur son "drill baby, drill" qui démolit consciencieusement toutes les barrières protectrices de l'environnement des États-Unis. De l'autre, c'est une Union européenne soi-disant surcontrainte par un excès de réglementations environnementales et avide de se lancer dans une course à l'armement débridée qui remet en cause ses normes et ses perspectives environnementales.
Pourtant, un peu plus de transparence sur les usages de l'eau par le secteur de l'IA serait bienvenue. Car si les bienfaits attendus de l'IA sur la préservation de la ressource en eau de la planète sont largement diffusés, ses effets néfastes sont rapidement mis sous le tapis. Les promoteurs de l'IA mettent ainsi volontiers en avant les possibilités d'optimisation de l'irrigation agricole, d'amélioration du traitement des eaux usées ou encore la détection des substances chimiques nocives dans l'eau potable. En revanche, l'ensemble des besoins en eau des usages de l'IA reste peu documenté et étudié, notamment par les entreprises du secteur.
Pourtant, les centres de données consomment de grandes quantités d'énergie, ce qui génère d'importantes quantités de chaleur qu'il faut évacuer. Ce sont des systèmes de refroidissement à eau qui évitent la surchauffe des serveurs, mais qui, en contrepartie, demandent d'importantes quantités d'eau douce propre. Avec l'explosion des usages de type ChatGPT, les besoins sont décuplés comme l'explique Noman Bashir, chercheur en informatique et impact climatique au MIT Climate and Sustainability Consortium (MCSC) :
"Ce qui distingue l'IA générative (ndlr, type ChatGPT), c'est la densité de puissance qu'elle requiert. Fondamentalement, il s'agit simplement de calcul, mais un cluster d'entraînement d'IA générative peut consommer sept à huit fois plus d'énergie qu'une charge de travail informatique classique."
À l'échelle mondiale, les infrastructures liées à l'IA pourraient ainsi bientôt consommer six fois plus d'eau que le Danemark, un pays de 6 millions d'habitants. Aux États-Unis, les centres de données figurent parmi les 10 secteurs industriels ou commerciaux les plus consommateurs d'eau du pays. Dans le même temps, un quart de l'humanité n'a toujours pas accès à l'eau potable et à l'assainissement...
Pire, pour des raisons économiques, du fait de l'immobilier et d'une énergie moins chers, des entreprises technologiques implantent leurs centres de données dans des régions en développement, comme l'Amérique latine et l'Afrique subsaharienne. Des choix qui sont souvent guidés par des gestions locales de l'environnement plus laxistes que dans les pays riches, et qui épuisent davantage les maigres ressources en eau des pays hôtes.
Les IA grand public sont particulièrement gourmandes en eau. Des chercheurs de l'Université de Californie ont estimé en 2023 que l'entraînement de la version 3 de ChatGPT consommait plus de 5 millions de litres d'eau, l'équivalent de la consommation annuelle de plus de 25 000 foyers. Selon les scientifiques, suivant les utilisations, c'est ensuite un demi-litre d'eau qui est consommé pour produire entre 10 et 50 réponses de taille moyenne.
Ce demi-litre d'eau est à mettre en regard des 800 millions d'utilisateurs de ChatGPT revendiqués aujourd'hui. Avec seulement 2 questions quotidiennes par personne, c'est entre 6 et 30 milliards de litres d'eau qui sont consommés chaque année, une consommation du même ordre que celle d'une centaine de millions de ménages. Et ce chiffre pourrait être en réalité quatre fois plus important, comme l'a indiqué récemment un des auteurs de l'étude.
À mesure que les tâches demandées aux IA deviennent plus complexes, le besoin en puces électroniques spécifiques capable de gérer un plus grand nombre de données augmente. Ces puces nécessitent des terres rares, souvent extraites de manière destructive pour l'environnement à cause de leurs propriétés chimiques. Leur extraction est coûteuse en énergie, en eau et en produits chimiques, avec le risque de contaminer les ouvriers, qui parfois ne disposent pas d'équipements adaptés, mais aussi les habitants.
Le besoin en stockage mémoire augmente lui aussi. La Semiconductor Research Corporation est un consortium qui regroupe les principales entreprises de semi-conducteurs. Elle estime que si nous conservons cette trajectoire d'augmentation de quantité de données à stocker sur des mémoires en silicium, la quantité mondiale de silicium produite chaque année sera dépassée. Cette situation va perturber les chaînes d'approvisionnement et risque de pénaliser la transition énergétique en instaurant une compétition sur les usages, notamment avec l'énergie solaire, et cela alors même que les données inutilisées, les "dark data", représentent aujourd'hui déjà plus de la moitié du stockage au niveau mondial.
Les centres de données produisent aussi des déchets électroniques qui contiennent souvent des substances dangereuses, comme le mercure et le plomb. Ces résidus d'activité viennent s'ajouter au flux existant qui est déjà en forte croissance ( +80 % en 15 ans) et dont à peine un cinquième est aujourd'hui recyclé selon les services des Nations Unies.
Par ailleurs, certains experts craignent des conséquences inattendues et des effets rebond face au développement de nouvelles technologies associées à l'IA. On peut notamment citer le développement des voitures autonomes, qui pourrait inciter davantage de personnes à les utiliser plutôt qu'à faire du vélo ou à prendre les transports en commun, ce qui augmenterait les émissions de gaz à effet de serre. L'IA pourrait également être utilisée pour générer de la désinformation sur le changement climatique, minimisant ainsi la menace aux yeux du public. Yann Le Cun, directeur scientifique de l'IA de Meta, disait ainsi en 2023 : "Personne ne peut garantir que ce qui sort de la machine est factuel, non toxique, compréhensible".
Limiter les dégâts environnementaux de l'IA : des initiatives balbutiantesDevant le manque d'informations fiables sur les effets de l'IA sur l'environnement, le programme pour l'environnement des Nations Unies recommande aux pays d'établir des procédures normalisées pour mesurer l'impact environnemental de l'IA. Il s'agit d'obliger les entreprises à divulguer les conséquences environnementales directes des produits et services basés sur cette technologie.
L'idée est aussi de les encourager à améliorer l'efficacité des algorithmes d'IA, de réduire leur consommation d'énergie, leur empreinte carbone, de recycler l'eau et de réutiliser les composants lorsque cela est possible. Dans une première démarche commune, 90 pays ont adopté une série de recommandations non contraignantes sur l'utilisation éthique de l'IA, qui couvre l'environnement. L' Union européenne et les États-Unis ont aussi récemment adopté des lois visant à atténuer l'impact environnemental de l'IA.
Il est cependant de plus en plus flagrant que l'époque est à la remise en cause des règles trop contraignantes, dès lors que le gain politique ou économique n'est pas visible. Comme le souligne Golestan Sally Radwan, directrice du numérique au Programme des Nations unies pour l'environnement :
"Les gouvernements s'empressent d'élaborer des stratégies nationales en matière d'IA, mais ils prennent rarement en compte l'environnement et le développement durable. L'absence de garde-fous environnementaux est tout aussi dangereuse que l'absence d'autres garanties liées à l'IA."
Au-delà, certains esprits posent aussi la question de l'intérêt concret de l'IA, dont le grand public n'avait que peu ou pas connaissance il y a encore peu de temps. Depuis l'irruption de ChatGPT, cette technologie est mise en avant à toutes les sauces avec des bonimenteurs de tout bord qui promettent des solutions miracles à tous les problèmes. Or, pour le philosophe et astrophysicien Aurélien Barrau :
"La question n'est pas de savoir s'il faut ou non décarboner l'IA. La question est uniquement de savoir si nous voulons que des algorithmes, qui n'ont rien d'intelligent, produisent un réel prévisible, normé, calculé, sans exubérance et sans protubérance, sans bifurcation et sans imprévu, adapté à la surveillance de masse et formaté à la rentabilité. [...] Qu'on ne nous dise pas que l'IA pourrait apporter des solutions aux problèmes ; elle est le problème. [...] On ne peut pas justifier n'importe quel délire ingénierique globalement délétère au motif qu'il pourrait avoir quelques bénéfices marginaux en médecine."
Notes
(1) Constellation Energy se présente comme "le plus grand producteur américain d'énergie propre". L'entreprise met en avant son "parc de centrales nucléaires, hydroélectriques, éoliennes et solaires" pour une capacité de production d'environ 30 GW. Un parc composé à 60 % de centrales nucléaires (15 pour 18 GW), 30 % de générateurs fonctionnant aux énergies fossiles (15 pour 9 GW) et tout de même environ 10 % d'énergies renouvelables avec deux centrales hydroélectriques à hauteur de 1,6 GW accompagnées de 0,75 GW d'éolien et 0,24 GW de solaire. La production à base d'énergie renouvelable en 2020 a atteint les 5 % de sa production totale. C'est sans doute ce qui lui permet d'illustrer sa production d'électricité décarbonée avec des photos de panneaux solaires et d'éoliennes.
Photo d'ouverture : PeachY Photograph - @Shutterstock






