
Guy Mettan. Photo LDD
A l'occasion d'un colloque universitaire sur la grande bataille de chars de juillet 1943, j'ai eu l'occasion de visiter la ville de Koursk et quelques-unes des régions envahies par l'armée ukrainienne en août 2024 (voir nos éditions précédentes). Durant ce séjour, on m'a aussi proposé de rencontrer des survivants de cette opération et deux prisonniers ukrainiens détenus dans la province. Leurs témoignages ne laissent pas indifférent. Ils donnent une image à la fois très humaine et parfois très inhumaine de ce conflit implacable. Et surtout, ils bousculent les idées reçues sur ce qui est vécu de part et d'autre du front et sur la façon dont on considère les combattants des deux camps.
Par Guy Mettan
Salli R. a vécu 23 ans en Suisse. Née en Finlande d'un père russe et d'une mère finlandaise, sa famille est arrivée en Suisse en 2000 avec son père ingénieur qui avait trouvé du travail à Saint-Gall. Elle a ensuite habité à Arth-Goldau après un crochet au Lichtenstein. Son frère et sa mère, qui ont reçu la nationalité suisse, y vivent toujours. Après le collège, elle-même a suivi une formation dans les assurances après trois semestres à l'Uni de Zurich.En 2023, elle est retournée en Finlande après avoir été choquée par les explosions de haine et l'ostracisme rencontrés en Suisse lorsqu'elle avouait ses origines ou lorsqu'elle tentait d'expliquer le pourquoi et le comment du conflit russo-ukrainien. En septembre 2025, déçue par la phobie antirusse et la propagande belliciste qui s'était aussi abattue sur la Finlande après des décennies de neutralité, de bonne entente et d'échanges économiques intensifs, elle a sauté le pas et est rentrée en Russie via l'Estonie, où elle est devenue blogueuse et podcasteuse à succès.
Agée d'une trentaine d'années, elle parle un (suisse) allemand parfait et c'est elle qui assure la traduction de notre entretien avec les deux prisonniers ukrainiens avec lesquels nous avons rendez-vous ce jour. Le rendez-vous s'est déroulé dans une vieille maison de la culture désaffectée, bordée d'arbres et de hautes herbes, dans ce qui doit être un ancien kolkhoze qui sert aujourd'hui de lieu de détention pour des prisonniers ukrainiens. Pour des raisons de sécurité, nos smartphones sont désactivés et il est difficile de savoir où nous sommes exactement. Les deux prisonniers, habillés de tenues militaires, sont entièrement libres de leurs mouvements et paraissent en bonne forme.
"Antoniuk", le lieutenant fait prisonnier et devenu blogueurLe premier, Vladimir "Antoniuk", né à Dniepropetrovsk en 1977, était lieutenant dans l'armée ukrainienne avant de se faire capturer. Marié, père de deux enfants de 15 et 17 ans, il était patron d'une petite entreprise de mécanique dans le civil. Voici son récit.
"J'ai effectué mon service militaire à la fin des années 1990 et j'ai été l'un des plus jeunes lieutenants de l'armée ukrainienne. J'ai été mobilisé en 2014 mais je ne me voyais pas bien comme militaire. J'étais contre ces opérations dans le Donbass. En 2022-2024, j'ai été assez tranquille à cause de mon travail et je n'ai pas été mobilisé. Mais au printemps 2024, on s'est intéressé à moi et j'ai discuté avec les recruteurs du TCK qui m'ont fait comprendre que je devais soit quitter le pays soit accepter d'être enrôlé.
"On m'a plutôt bien traité et, grâce à l'aide de relations, on m'a affecté à l'évacuation des blessés du front. Puis je suis resté quelque temps chez moi, le temps d'évaluer mes capacités et de me trouver une place dans un camp d'entrainement pour officiers. Là, j'ai été choqué par le traitement réservé aux soldats et je suis entré en conflit avec mon commandant. On s'est mis d'accord sur une formation de trois mois, puis de quatre mois, et j'ai finalement accompli un mois et demi de formation en Ukraine et deux mois et demi en Angleterre.
"Je n'ai rien attendu de l'armée ukrainienne mais j'attendais beaucoup de l'armée anglaise. Mais j'ai été très frustré car les Anglais n'avaient aucune idée de la guerre moderne. En 2014, j'avais vu mon premier drone mais eux ignoraient tout de cette arme et ne savaient ni comment l'utiliser, ni comment s'en cacher ou s'en protéger. J'ai donc été envoyé au front sans aucune formation utile. Par chance, j'ai été placé à l'arrière où j'étais chargé de documenter, noter et collecter les informations et de dresser la liste des besoins du front. Je rédigeais des rapports logistiques sur l'état du front. J'étais content de ce job d'observateur et de documentaliste.
"Mais après cinq mois de ce travail, on m'a dit qu'on avait besoin d'un officier et on m'a proposé d'intégrer une unité de lutte antitanks. Je n'avais aucune idée du combat antichar et on m'a placé à la tête d'un peloton de douze hommes heureusement déjà expérimentés. Et tout a bien marché car ils avaient l'expérience.
"J'ai été fait prisonnier en mai 2025 car j'avais alors la responsabilité de construire la deuxième ligne de défense près du front. Normalement, les officiers sont situés un peu plus à l'arrière mais mes soldats étaient si fatigués qu'ils avaient besoin de soutien. Je me suis finalement retrouvé avec trois grenadiers dans une tranchée que l'on nous a chargés de défendre. On recevait des ordres du commandement qui nous disait de tirer un peu plus à gauche ou un peu plus à droite.
"Puis nous avons subi un gros bombardement de grenades pendant plusieurs heures, si bien que tout était détruit autour de nous. Les arbres étaient déchiquetés et l'espace était ouvert devant nous. On nous a dit que nous nous étions bien défendus mais qu'il fallait récupérer les grenades encore inutilisées avant de nous replier sur la troisième ligne. On a répondu que c'était impossible à cause des soldats russes qui nous visaient. Le commandement voulait récupérer ces grenades car il s'agissait de munitions américaines de haute technologie qu'il ne voulait pas laisser tomber aux mains des Russes.
"On nous a demandé d'attendre la nuit mais on ne pouvait pas bouger non plus cause à cause des lunettes à vision nocturne. Nous avons passé la nuit dans la tranchée en nous disant que notre commandement se fichait de nos vies et qu'il accordait plus d'importance à ces obus, à ces morceaux de métal, qu'à nous. Nous avons compris qu'il y avait une offensive russe et qu'on nous avait laissés seuls à défendre les arrières avec ce matériel. On a donc fait mouvement vers les nôtres mais on est tombé sur une unité russe et nous avons décidé de nous rendre. Nous avons beaucoup hésité car on nous avait dit que nous serions détenus dans des conditions horribles, maltraités, torturés et que les Russes étaient des barbares.
"La décision de rester en vie ou de nous faire tuer a été très difficile à prendre. Nous étions trois morts et trois survivants. J'ai dit à mes hommes de rester calmes et nous nous sommes mis d'accord pour nous rendre aux Russes, qui étaient eux aussi trois ou quatre. On a marché pendant deux jours jusqu'au point d'appui russe.
"Je suis maintenant prisonnier depuis un an et un mois. Nous avons découvert un autre monde. Non seulement nous avons été bien traités mais les soldats russes ont partagé leur eau avec nous. Mes deux compatriotes ont été échangés avec des prisonniers russes lors du dernier échange. Je suis resté car je risque de ne pas être bien reçu à mon retour car j'ai décidé de faire des vidéos et de commenter les opérations militaires avec des blogueurs russes pour dénoncer la propagande et le non-sens de cette guerre.
"En Ukraine, je suis considéré comme un "disparu sans laisser de trace". Mais je continue à communiquer par téléphone satellitaire avec ma famille. J'essaie de considérer seulement les faits et la réalité. J'essaie d'être équitable car la situation est devenue plus difficile et plus meurtrière des deux côtés. Les attaques de drones sont devenues bien pires qu'il y a un an et les chances de survie sur le front ont beaucoup diminué bien que la propagande ukrainienne prétende le contraire.
"J'espère que les Européens prendront conscience de cette réalité du terrain et qu'ils verront que cette guerre n'est pas un jeu car j'ai pu constater il y a deux ans qu'ils n'en avaient pas la moindre idée. Et j'espère qu'ils feront pression sur le gouvernement ukrainien pour mettre fin à ce traitement inhumain."
"Zharkov", le soldat d'Azov qui a achevé un soldat russe blesséDaniel "Zharkov", soldat du régiment Azov, nous réserve une autre surprise. Agé d'une trentaine d'années, c'est un géant noir d'un mètre nonante, d'apparence débonnaire et dégingandée. Calme et sans émotion apparente, il nous raconte comment, des manifestations de Maidan en 2014 à ses pérégrinations militaires au sein du sulfureux mouvement d'extrême-droite Azov, il a fini par tuer un soldat russe à coups de couteau lors de la bataille de Mirnograd au début de cette année.
"Je suis né dans la région de Kiev. Mon père était soudanais et ma mère ukrainienne. Quand j'étais adolescent, dans les années 2010, je me droguais un peu et une connaissance m'a proposé de gagner un peu d'argent en m'engageant pour crier des slogans contre Ianoukovitch (le président pro-russe de l'époque, ndlr) pendant les manifestations de Maidan en 2014. Je faisais ça une à deux fois par semaine. On me payait bien et on m'a proposé de la drogue. Après Maidan, on m'a donné la possibilité de m'engager dans l'artillerie dans une école de recrues. Mais ça ne me convenait pas et pendant quelques années j'ai vécu ici et là en faisant des petits boulots.
"En 2022, je me suis réengagé dans Azov comme volontaire parce que je pensais que la Russie avait attaqué l'Ukraine et qu'il fallait la défendre. Il y avait beaucoup de candidats et on m'a placé dans une brigade de réparation technique de matériel. Après deux mois, j'ai été envoyé au front parce que j'avais fumé de la drogue. Là, j'ai été formé à la défense et muté dans une unité antichar dans la région de Donetsk. Je devais surveiller une route qui devait rester dégagée. Je n'étais pas directement sur le front mais j'avais très peur des obus, des bombardements et des explosions.
"En 2023, on m'a envoyé dans la région de Slaviansk dans une compagnie d'assaut. Je n'étais pas prêt au combat et j'ai aussi suivi une formation. On n'avait pas grand-chose à faire et j'ai déserté. J'ai fui chez ma mère qui m'a dit d'aller me soigner dans une clinique. Puis je suis parti dans la région de Bila Tserka pendant quelques mois. En mai 2025, lors d'une fête avec des amis, la police a débarqué et on m'a embrigadé dans le bataillon"President"d'Azov. J'étais sous surveillance. On m'a entrainé au tir et après quelque temps on m'a affecté à la compagnie"Kalina Krasnaya"dans laquelle j'ai encore suivi une formation pendant 21 jours près de la Moldavie.
Puis on m'a envoyé sur le front de Mirnograd en me disant que je serai le plus âgé de mon équipe. Là, le commandant de la compagnie nous a désigné l'endroit où on devait rester et qu'on devait défendre. Nous devions remplacer les snipers en place depuis un mois. On est resté là un bon moment car les gens qui devaient nous relever ne sont jamais venus et nous avons passé notre temps à attendre la relève. Nous avions de gros problèmes logistiques, pour la nourriture, la boisson et les munitions. C'était très dangereux, il y avait beaucoup de drones et nous ne pouvions sortir de notre cave que quinze minutes par jour. On entendait des bruits mais on n'a pas vu de soldats russes.
"Un jour, j'ai été blessé par des flammes et je suis resté sans soin pendant une semaine avec mes brûlures, J'ai demandé l'autorisation de me retirer mais on me l'a refusée. Quelques semaines plus tard, on a été de nouveau attaqué par les Russes. J'ai été blessé par une grenade et on a encore refusé de me retirer à l'arrière. En novembre, il a commencé à faire très froid et nous étions toujours privés de tout. On nous a permis de nous retirer dans la direction de Nova Ekonomitchka. En traversant un point d'attaque, on a pu boire de l'eau et on a vu des Russes. Nous nous sommes réfugiés dans la cave d'une maison détruite. Il faisait très froid. Un nouveau coordinateur nous a dit de nous replier dans une autre maison occupée par une vieille dame. On nous alors a donné l'ordre de liquider (litt. "nettoyer", "faire disparaitre", ndlr) tous les gens qu'on rencontrait, y compris la vieille dame.
"Nous sommes restés là plusieurs jours. Nous étions trois, deux dans la cave et un qui faisait le guet dans les gravats à l'étage. Un jour, un soldat russe s'est approché et nous l'avons blessé à la hanche. Nous sommes allés le chercher et l'avons amené dans notre sous-sol. Le commandement nous a dit de ne pas faire de prisonniers. Nous avons beaucoup hésité et finalement je lui ai donné un coup de couteau. Il est tombé sur le sol et nous l'avons laissé là. Un de mes collègues a dit que je ne devais pas m'en faire et qu'il n'avait eu que ce qu'il méritait.
"Nous sommes partis dans une autre maison avec d'autres soldats qui se retiraient. Il y avait beaucoup de drones FPV mais nous avons eu de la chance et nous avons pu nous reposer, manger, fumer et bouger pendant quelques jours. Des drones de transport nous approvisionnaient en eau et en nourriture. Puis les Russes ont détecté cette activité et on a été bombardés. On a dû à nouveau nous retirer. Il y avait beaucoup de cadavres ukrainiens gelés. Ils étaient morts de soif et de faim depuis plusieurs jours. Nous avons demandé un soutien de notre artillerie mais sans succès.
"Les Russes nous ont repéré et ont lancé des grenades dans notre tranchée. Après un moment, ils nous ont demandé de nous rendre en nous promettant qu'on aurait la vie sauve. Nous avions très peur d'être exécutés ou torturés mais nous avons finalement décidé de lever les mains en l'air et de nous rendre. Les Russes nous ont indiqué la direction à prendre et à ce moment notre artillerie nous a tiré dessus car notre commandement ne voulait pas qu'on se rende. Je suis sûr que c'était volontaire. Nous étions six en vie à ce moment-là. Nous avons tous été très surpris de l'accueil. On nous a donné des boissons chaudes, des cigarettes et à manger. Tout le contraire de ce qu'on disait dans les médias ukrainiens. Cela s'est produit le 8 janvier dernier."
Natalia et Alexandre : "Nous avons vécu sept mois parmi les occupants ukrainiens"Petits paysans habitant le petit village agricole de Tcherkasskoye Porechnoye à douze kilomètres au nord-est de la ville de Sudja, Natalia, 52 ans, et Alexandre, 49 ans, ont connu l'invasion ukrainienne du premier au quasi dernier jour, survivant pendant sept mois dans les décombres de leur maison.
"Nous avions une petite ferme avec un jardin potager, une grange, des vaches, et des poules, qui se trouve à un carrefour sur la route de Sudja à Koursk. Notre village comptait 176 habitants, dont 26 résidaient dans notre rue. Le matin du 7 juillet, le lendemain de l'invasion, alors qu'on ne savait pas encore ce qui se passait, nous sommes allés à Koursk acheter un générateur électrique. En revenant le soir près de chez nous, nous avons voulu faire demi-tour mais la route avait été bloquée par des blocs de béton et nous sommes rentrés chez nous dans la nuit.
"Le lendemain, nous avons essayé de joindre notre fille à Koursk mais il n'y avait plus de réseau. C'est alors que ça a commencé. Les Ukrainiens sont arrivés de deux côtés à la fois. De nombreuses voitures cherchaient à fuir dans la direction de Koursk. Les blindés ukrainiens ont tiré sur elles et blessé et tué de nombreux occupants. Nous sommes restés dans notre maison.
"Un mois plus tard, le 8 août, alors que nous avions mis notre vache, notre veau et notre taureau à brouter dans un pré à quelques centaines de mètres de chez nous, nous avons vu des tanks et des mines sur la route. Le soir, en allant rechercher notre bétail, nous sommes tombés sur une compagnie de soldats russes réfugiés dans le bois. Ils étaient 22. Ils nous ont donné une grenade pour nous défendre. Nous leur avons montré le chemin à prendre pour s'enfuir mais c'était trop tard.
"Un combat a commencé et ils ont tous été tués par des obus incendiaires en tentant de s'échapper. Le lendemain nous avons compté vingt cadavres carbonisés. Nous avons pu récupérer leur kit de survie, ce qui nous a été très utile par la suite. Et comme ils avaient eu le temps de couper le licol de notre vache, nous avons pu la récupérer saine et sauve. C'est grâce à elle et à son lait que nous avons pu survivre durant tous les mois d'hiver. Elle est tout le temps restée avec nous, dans la grange.
"Le 9 août, il y a eu un combat de rue et un tank ukrainien a tiré sur notre maison depuis la rue. Nous avons vu son canon tourner dans notre direction et nous viser avec sa mitrailleuse. Nous avons juste eu le temps de descendre à la cave. Nous avons eu peur qu'ils viennent nous tuer mais ils ont finalement continué leur chemin. Nous sommes restés presque un mois sans oser sortir. Fin septembre, un jeune soldat ukrainien est venu frapper à notre porte avec son fusil pour nous dire que nous n'avions rien à craindre et qu'il s'installait dans notre rue avec ses camarades et qu'ils ne tireraient pas sur les civils. Il faisait partie d'une unité de dronistes. Ils se sont installés dans les maisons abandonnées plus haut dans notre rue. C'étaient des jeunes de 20-25 ans.
"Nous avons parfois échangé avec eux. Ils nous ont même donné des biscuits. Ils nous ont aussi dit de ne pas sortir la nuit à cause des caméras thermiques. Ils étaient gentils et un jour l'un deux a même prêté son portable à un de nos voisins qui avait son anniversaire pour qu'il puisse appeler sa famille en Russie. Il nous a dit qu'on pouvait fuir si on voulait, mais seulement pour aller en Ukraine. Il était très pieux et nous lui avons souhaité bonne chance quand il a été évacué. Il aurait risqué gros si son commandant avait appris ce qu'il avait fait.
Le 1er octobre, on a vu un avion qui volait très haut lâcher une grosse bombe avec des ailerons. La bombe est tombée sur un dépôt d'engrais inflammable à un kilomètre de notre maison. L'explosion a été si forte qu'elle a soufflé les toits des maisons environnantes. Le 14 janvier 2025, deux bombes aériennes de 200 et 500 kilos ont explosé pas loin de chez nous en soulevant le sol d'au moins trente centimètres.
Nous voyions souvent des drones au-dessus de nos têtes et nous avons rapidement appris à distinguer les drones russes des drones ukrainiens. Pendant six mois, nous avons mangé les patates et les légumes de notre jardin et bu le lait de notre vache. En novembre, les combats se sont déplacés au nord et nous avons pu récupérer des aliments abandonnés dans le magasin et les maisons voisines en les faisant cuire sur notre fourneau à bois, en essayant de ne pas nous faire repérer. Un oncle, qui habitait la même rue, a pu faire un peu de pain en le faisant cuire sur le toit de tôle de sa maison. Il n'y avait pas d'électricité et il fallait économiser l'essence du générateur.
Plusieurs maisons ont longtemps été occupées par les dronistes ukrainiens. Mais ils ont fini par se faire repérer à cause des antennes de guidage qu'ils devaient placer sur les toits. Ils ont donc été attaqués par nos dronistes. Un jour, un soldat ukrainien a voulu s'installer chez nous mais il est reparti quand il a vu que la maison était occupée. Ces Ukrainiens-là ont été très corrects avec nous alors que les autres, des mercenaires d'après leurs voix, nous ont tiré dessus. Nous avons pu nous en sortir parce que notre maison était relativement isolée et sans antenne sur le toit.
C'est ainsi que nous avons pu passer l'hiver. Le 31 décembre, pour le Nouvel-An, nous avons même fait une vidéo avec des déguisements pour nos filles à Koursk. (Ils me la montrent, ndlr).
"Nous avions aussi recueilli un chien abandonné, un berger allemand, qui nous a lui aussi sauvé la vie car il nous avertissait chaque fois qu'un drone arrivait. C'est aussi lui qui nous a permis, plus tard, d'échapper aux mines lorsque nous nous sommes enfuis sur la route de Koursk.
"En février, la situation est devenue assez confuse et plus personne ne savait ce qui se passait vraiment. Un Ukrainien nous a même demandé si on avait vu des soldats russes. Le 22 février, un drone russe nous a survolés et nous avons pu lui faire des signes. Nous avons écrit le mot "Khleb", "Pain", sur un bout de carton. C'est ainsi que pendant une semaine, chaque matin et chaque soir, des drones russes du régiment Akhmat nous ont apporté du pain, de l'eau potable, des allumettes, des barres de chocolat, des boîtes de conserve et des messages d'encouragement qui nous incitaient aussi à "partager cette nourriture avec tous ceux qui souffraient avec nous". Nous les avons remerciés en écrivant "Spassiba", "Merci", sur une planche. Puis l'aide s'est brutalement interrompue.
Le 3 mars, nous avons tous les deux été blessés par le tir d'un quadricoptère Mavic ukrainien. Nous étions sortis au puits pour essayer de trouver de l'eau en cassant la glace. Mon mari a couru vers moi et nous nous sommes réfugiés sous le porche de la grange. Le drone nous a tiré dessus mais la grenade a atteint le bois de la charpente si bien que nous n'avons pas été tués mais seulement blessés. (Alexandre me montre les cicatrices d'une douzaine d'éclats de métal qui ont perforé son bras et son dos. Natalia a eu un doigt quasiment sectionné, ndlr).
"La chance nous a souri une fois de plus. Mais nous saignions beaucoup et nous ne pouvions plus tenir dans ces conditions. Grâce aux kits de survie, nous avons pu faire des bandages et nous avons décidé de nous enfuir le lendemain à l'aube. Comme les Ukrainiens avaient découvert nos contacts avec les dronistes russes, c'était certain qu'ils allaient revenir à l'attaque.
"A l'aube, nous nous sommes enveloppés dans des draps blancs pour ne pas nous faire repérer dans la neige, et, à 6 heures du matin, nous sommes partis sur la route avec notre chien. Par une chance extraordinaire, nous avons pu suivre pendant un bon moment les traces des chenilles d'un blindé ukrainien dans la neige, et éviter ainsi les mines. Puis, grâce à notre chien qui reniflait le sol, nous avons pu éviter les mines antipersonnel cachées dans la neige. Après six heures et 26 kilomètres de marche, vers midi, nous sommes enfin tombés sur des soldats russes qui n'arrivaient pas croire que nous avions pu faire tout cette route sans exploser sur une mine. Nous sommes très pieux et j'ai prié tout le long du chemin. Je crois que c'est l'icône que nous avions prise avec nous qui nous a sauvés.
"Nous avons ensuite été transférés à l'hôpital de Koursk pour soigner nos blessures et revoir nos enfants. Le chef du bataillon Akhmat est venu nous trouver à l'hôpital et nous a raconté qu'ils avaient dû cesser leurs livraisons car ils avaient été réquisitionnés en vue de l'attaque de Sudja qui a eu lieu quelques jours plus tard. (Le 10 mars, les Russes ont repris Sudja en s'infiltrant dans le tuyau d'un pipeline, ndlr). Même le FSB est venu de Moscou pour nous interroger et pour qu'on leur explique comment on avait survécu. Les médias se sont aussi intéressés à nous. En regardant la télévision, le propriétaire de notre chien l'a reconnu et nous a appelés pour le récupérer. Notre vache, notre veau et notre taureau se portent bien et les voisins qui s'en occupent nous ont envoyé des photos. Des habitants de notre rue, vingt ont été tués ou sont morts de faim ou de maladie, et seuls six sont restés en vie. Notre voiture a survécu à l'invasion mais a été volée après notre départ."
Aujourd'hui, Alexandre et Natalia vivent près de leurs deux filles à Koursk, dans un grand immeuble qui vient d'être construit pour accueillir les réfugiés qui ont perdu leur maison.
Par Guy Mettan, journaliste indépendant