17/08/2026 mondialisation.ca  7min #323517

Une affaire turque ou le parcours initiatique d'un avocat d'affaires

Par  Dominique Muselet

Le film de  Hüseyin Aydin Gürsoy,  Une affaire turque, remporte les suffrages des spectateurs mais pas ceux de la critique officielle. Si le film traite bien de deux des sujets favoris de cette dernière : le racisme et l'immigration, il n'en fait pas les ressorts du film et, surtout, il ne les approche pas de manière manichéenne (le racisme c'est mal, l'immigration c'est bien), comme l'exige la bien-pensance stipendiée.

Le ressort du film, c'est l'arrivisme, le carriérisme, sur fond de la corruption, à la fois morale et financière, qui caractérise l'Occident depuis le 19ième siècle (voir Balzac, Hugo, Barbey d'Aurevilly, Zola...) et qui est incarnée ici par l'Union européenne, la vache sacrée de l'establishment européen parce qu'elle est une grande lessiveuse d'argent mal acquis que les riches et leurs clients se partagent. C'est sans doute pour toutes ces raisons qu'Ouest France, entre autres, trouve le film «  caricatural », alors que les spectateurs, lassés des cyniques leçons de moraline à deux sous dont ces esclavagistes osent en plus les abreuver, l'ont grandement apprécié.

Une tragédie ?

Certains critiques, comme celui des Fi ches du cinéma, ont compris que ce qui fait la force du film, c'est l'implacable et tragique enchaînement de causes et d'effets, qui entraîne la

perte de ceux qui osent sortir des sentiers battus et défier le sort, mais c'est seulement pour lui en faire le reproche : « Voulant à tout prix mêler mécanique de l'engrenage et thriller politique, le film se banalise lui-même, tournant au polar aux codes éculés. »

Le public, lui, a gardé, malgré la propagande effrénée qu'il subit, un peu plus de bon sens, de sensibilité et d'honnêteté intellectuelle que ceux qui lui dispensent la bonne parole, autrefois l'Église, et, depuis le 19ième siècle, les médias, et il a compris, ou au moins senti, la portée sociale de cette fable. Matthieu/Mustafa, le héros du film, nous rappelle Lucien de Rubempré, le héros de  Splendeurs et misères des courtisanes. d'Honoré de Balzac qui, parti de rien, se propulse, telle une fabuleuse météorite, au sommet de la société, avec l'aide de son mystérieux protecteur, le faux prêtre Carlos Herrera (le bagnard Vautrin), avant de paniquer, quand ils sont arrêtés tous les deux, et de se pendre dans sa cellule de la Conciergerie.

Un parcours initiatique 

Matthieu/Mustapha, lui, ne se pend pas. Du coup, de tragédie, le film se transforme en parcours initiatique. Et c'est aux lumières de la philosophe et mystique Simone Weil qu'il faut recourir pour poursuivre l'analyse.

J'ai pris l'habitude pour occuper ma solitude plus ou moins choisie d'aller me promener dans le parc voisin en écoutant des textes de grands philosophes pour m'imprégner de leur sagesse et sauvegarder ma paix intérieure. En ce moment, j'écoute et réécoute les textes de Simone Weil sur le site  Alètheia, et je suis tombée sur son commentaire du Notre Père , la prière que Jésus a enseignée aux Apôtres, selon l' Évangile.

Il existe, explique Simone Weil dans ce texte, « une loi universelle de notre âme. Toutes les fois que quelque chose est sorti de nous, nous avons absolument besoin qu'au moins l'équivalent rentre en nous, et parce que nous en avons besoin nous croyons y avoir droit. Nos débiteurs, ce sont tous les êtres, toutes les choses, l'univers entier. Nous croyons avoir des créances sur toutes choses. ». En un mot, nous voulons voir nos efforts récompensés et nos investissements en amour, énergie, argent, produire des fruits dans l'avenir comme par le passé. Et c'est cela qui nous attache, nous lie, nous enchaîne, et parfois nous perd. Car souvent cela nous condamne au  toujours plus de la même chose dont parle Watzlawick...

Pour Simone Weil, la seule solution, qui est un arrachement, une forme de mort, c'est de renoncer « en bloc a tout le passé » et non seulement à tout ce que nous croyons avoir acquis mais même à notre personnalité, l'image que nous avons de nous-mêmes.

« La principale créance que nous croyons avoir sur l'univers, c'est la continuation de notre personnalité. Cette créance implique toutes les autres. L'instinct de conservation nous fait sentir cette continuation comme une nécessité, et nous croyons qu'une nécessité est un droit. Comme le mendiant qui disait à Talleyrand « Monseigneur, il faut que je vive » et à qui Talleyrand répondait « Je n'en vois pas la nécessité. »
Notre personnalité dépend entièrement des circonstances extérieures, qui ont un pouvoir illimité pour l'écraser. Mais nous aimerions mieux mourir que de le reconnaître. L'équilibre du monde est pour nous un cours de circonstances tel que notre personnalité reste intacte et semble nous appartenir ».

Source de l'image :  famillechretienne.fr

En renonçant d'un coup à tous les fruits du passé sans exception », nous pouvons espérer que « nos fautes passées ne portent pas dans notre âme leurs misérables fruits de mal et d'erreur ». En effet, « Nous ne pouvons pas nous attacher au passé sans nous attacher à nos crimes, car ce qui est le plus essentiellement mauvais en nous nous est inconnu ».

Renoncer volontairement à notre passé, notre image, nos croyances, notre position sociale, nos biens matériels et immatériels, à tout ce qui nous a fait et à quoi nous pensons avoir droit, peut parfois être le fruit d'une illumination ou d'une conversion, mais le plus souvent c'est la vie qui nous dépouille, qui nous prend tout et nous laisse nu : « C'est la pauvreté spirituelle, la nudité spirituelle, la mort. Si nous acceptons complètement la mort, nous pouvons demander à Dieu de nous faire revivre purs du mal qui est en nous ».

J'ai souvent pensé que c'est cela que symbolise la croix de Jésus : il faut accepter de mourir à soi-même pour renaître.

A la fin du film Mathieu/Mustafa n'est plus Mathieu ni Mustafa ni rien, ni personne. Il a tout perdu, jusqu'à l'estime de lui-même et celle de tout son entourage. Il est comme un bébé qui vient de naître et se retrouve sans aucun soutien. Et là, deux voies s'offrent à lui, accepter le dépouillement qui lui est imposé, se remettre en question et devenir la personne qu'il est vraiment, ou se braquer, accuser les autres de ses malheurs et s'enfermer dans la dépression, l'amertume, la victimisation, la haine, bref ajouter la mort spirituelle à la mort sociale...

Comme Lucien de Rubempré, Mathieu est beau, brillant, séduisant, mais hélas faible. Il est incapable de dire non à son patron, à sa famille, à personne. Il se donne un mal de chien pour faire plaisir à tout le monde, tant il a peur de déplaire. Son patron, son père, sa sœur se défaussent sur lui de tout ce qui les dépasse, et lui se décarcasse pour trouver des solutions qui n'existent pas... En fait, c'est une sorte d'innocent qui ne se rend même pas compte qu'on se sert de lui et qu'il est seul et malheureux...

Mais finalement tout s'écroule et c'est tant mieux car il ne vivait pas sa vie, il n'était pas lui-même, il n'était qu'un pantin dont d'autres tiraient les ficelles. Il me semble qu'à la fin du film, il a enfin compris dans quel monde il vivait, et comme il est intelligent, courageux et honnête autant qu'il est possible de l'être aujourd'hui, je parie qu'il va saisir la chance que la vie lui offre maintenant de découvrir qui il est et ce qui le rend heureux. En tout cas, c'est ce que j'ai fait quand moi aussi j'ai tout perdu, et c'est ce que je lui souhaite !

Dominique Muselet

Montreuil, 17 août 2026

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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