17/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  8min #323538

Les reportages européens de Drieu La Rochelle : à la découverte de la Hongrie, de l'Italie, de la Tchécoslovaquie

Les reportages européens de Drieu La Rochelle: à la découverte de la Hongrie, de l'Italie, de la Tchécoslovaquie

Entre 1934 et 1935, l'écrivain français visita trois pays européens et rédigea de longs articles pour l'hebdomadaire parisien Mariannedirigé par Berl.

par Sandro Marano

Source: https://www.barbadillo.it/132700-i-reportage-europei-di-drieu-la-rochelle-alla-scoperta-di-ungheria-italia-cecoslovacchia/

Le philosophe Henri Bergson soutenait que l'attention et l'élasticité sont les deux forces complémentaires que la vie nous offre et dont il faut tenir compte : la première nous permet de discerner les contours des situations, la seconde nous donne la possibilité de nous y adapter au mieux. En y regardant de près, attention et élasticité sont précisément les qualités requises d'un bon journaliste, particulièrement lorsqu'il est appelé à réaliser des reportages. Ces qualités, on les retrouve au plus haut degré dans les reportages européens que Drieu La Rochelle écrivit entre la fin de 1934 et le début de 1935, lors de sa visite en Hongrie, en Italie et en Tchécoslovaquie pour le compte de l'hebdomadaire illustré Marianne dirigé par son ami Emmanuel Berl.

1934 et l'adhésion au fascisme

Nous devons au chercheur Marco Spada et à sa passion pour l'écrivain français la traduction et l'édition de ces textes, précieux à bien des égards. L'année 1934, rappelle-t-il dans son introduction, est un tournant dans la vie de Drieu. C'est en effet cette année-là, après les mouvements anti-gouvernementaux de février qui virent manifester ensemble des camps politiques rivaux, nationalistes comme communistes, qu'il adhéra définitivement au fascisme. Le fruit le plus mûr de cette expérience fut ce superbe essai qu'est Socialisme fasciste.

Il s'agissait donc de comprendre à la fois l'apport de la révolution fasciste et son influence sur certains États d'Europe centrale nés de la dissolution de l'Empire austro-hongrois. Spada écrit: "Le choix des destinations n'était nullement fortuit: la Hongrie était gouvernée par Miklós Horthy, allié des Allemands depuis 1933 et révisionniste convaincu du traité de Trianon [traité de 1920 qui avait fixé les frontières de la Hongrie, réduisant son territoire et sa population]; la Tchécoslovaquie traversait la période de transition entre l'anti-bolchévique Masaryk et le gouvernement de Benes; tandis que l'Italie avait déjà lancé tous ces processus sociaux, politiques et environnementaux qui firent d'elle le phare de l'Europe, alors que celle-ci embrassait lentement l'idée fasciste".

Drieu journaliste

Drieu, dans son travail de journaliste, se montra scrupuleux, attentif, exempt de préjugés. Dans ses reportages, il décrit tous les aspects des nations visitées en partant de la géographie. En effet, comme il le précisera plus tard dans Socialisme fasciste: "Marx avait oublié, entre autres, qu'au-delà du matérialisme des forces de production existe aussi celui de la géographie (...), le matérialisme du climat qui a forgé les patries et qui n'a pas fini de les forger". Ainsi, géopolitique, économie, aspects sociaux et historiques s'amalgament dans une prose simple, fluide, parfois brillante, riche en détails.
La Hongrie

En visitant Budapest, l'écrivain français s'exclame: "Voici le double bonheur de Budapest: être traversée par le Danube et, sur la rive droite de ce beau fleuve, être d'abord Buda, avec ses belles collines". Il écrit aussitôt: "La nuit savourée sur les quais de Pest est le troisième enchantement de Budapest, mais qui se recombine avec les deux premiers (...). Je me promène à midi comme à minuit sur le boulevard. La vraie haute société n'y va pas ; mais, Dieu merci, je ne vis pas parmi la haute société. Il y a la bourgeoisie, qui aujourd'hui dirige ce pays, mêlée désormais aux innombrables restes de la gentry, de la noblesse moyenne ou petite - contrairement à nos préjugés qui nous font imaginer la Hongrie entre les mains de deux cents aristocrates". Et il ne pouvait manquer de remarquer, en "tombeur de femmes" qu'il était, la beauté des Hongroises: "Il y a des femmes. Je regarde les femmes. D'ailleurs, je ne ferai que les regarder. Je quitterai la Hongrie sans avoir connu les Hongroises. D'ailleurs, je suis fatigué des aventures fugaces et le voyage, en général, ne m'incline pas à l'amour (...). Et pourtant, la Hongroise est exactement mon type".

Le voyage de Drieu en Hongrie ne s'arrête pas à Budapest: il continue dans la vaste plaine magyare et dans d'autres villes: "J'adore arriver dans une de ces villes qui sont aux confins du monde. Le bout du monde n'est pas forcément lointain. Ce sont ces villes, grandes ou petites, dont on n'a jamais entendu parler, même quand on n'est pas complètement ignorant en géographie. Ce sont ces villes où l'on n'aurait jamais pensé venir, et dont on devient à jamais citoyen sentimental, simplement parce qu'on y a traîné ses souliers pendant trois jours".

Le reportage sur la Hongrie se distingue par le dialogue entre un noble hongrois, propriétaire de vastes domaines et aux tendances libérales, et Drieu lui-même. Ici, l'écrivain français propose l'idée d'une fédération danubienne regroupant les petits peuples vivant le long du fleuve, pour dépasser l'étroitesse des revendications nationalistes: "Vous pouvez redevenir grands en participant à un État danubien plus sain, plus stable et plus fort que l'État autrichien. Non pas un État hiérarchique comme l'ancien, mais fédératif".

La Tchécoslovaquie

Quant à la Tchécoslovaquie, Drieu loue surtout sa démocratie parlementaire et autoritaire, qui a su mener une vraie réforme agraire contre les grands domaines, réforme dont il décrit brièvement les points essentiels. Et, tout en reconnaissant que subsiste un problème de minorités allemandes qui conduira bientôt à la crise des Sudètes, ainsi qu'une séparation de fait entre les populations tchèque et slovaque, il ne manque pas d'adresser une critique voilée à la politique hitlérienne: "Ce peuple slave de Tchécoslovaquie a d'un bond atteint la"sagesse"politique de ces peuples d'essence germanique qui, dans les recoins d'Europe, démontrent - contre l'affirmation hitlérienne - que le germanisme peut s'accorder avec le système parlementaire".

La Bohême et la Moravie lui apparaissent comme des régions riantes, pleines d'eau et de forêts, qui le réjouissent. Et, pour le ravir également, il y a les petites villes: "Voici la première vision de ces petites villes tchèques ou moraves qui, à l'image des villes allemandes, offrent toujours une charmante place centrale. Ces places sont bordées de maisons d'un ou deux étages, étroites, posées sur des arcades modestes et un peu austères (...) qui présentent toujours quelque délicieux ornement de la Renaissance ou de la Contre-Réforme jésuite, deux époques joyeuses qui se font face aux marges du trou noir de la guerre de Trente Ans".

En comparant ensuite Prague à Budapest, il observe que si à Budapest la nature est plus vaste et généreuse, à Prague, le passé artistique est infiniment plus fort. Ce qui le surprend positivement, c'est "la rencontre, au cœur de l'Europe, entre la vitalité slave, la volonté germanique et l'intelligence latine et juive".

L'Italie

À l'Italie fasciste, Drieu consacre trois reportages datés respectivement du 26 décembre 1934, des 2 et 9 janvier 1935. L'écrivain français saisit aussitôt le caractère fondamental de la révolution fasciste, à savoir qu'il s'agit d'une révolution en marche, graduelle, qui "avait devant elle une tâche immense: faire passer un pays qui s'attardait dans les charmes nocifs ou vicieux d'une enfance retrouvée au XVIIᵉ siècle vers la rude discipline d'une nation mûre, s'exprimant dans un État moderne".

Il s'attarde alors, avec de nombreux détails, sur la forme sociale du nouvel État qui s'exprimait dans le contrôle exercé sur les banques, la lutte contre la tuberculose et divers instituts sociaux: des assurances contre les accidents à la prévoyance sociale, de l'ONMI (Œuvre Nationale pour la Maternité et l'Enfance) "qui assiste la mère pendant la grossesse, l'accouchement et la période post-natale" à la magistrature du travail et aux conventions collectives de travail qui sont une pièce de la construction corporative prenant racine dans la Charte du Travail de 1926.

Drieu visite l'université de Rome, "à la géométrie vivante, élégante", et assiste au fervent élan constructif de l'Italie fasciste, notamment aux travaux d'assainissement des marais Pontins et à la naissance de Littoria (aujourd'hui Latina), et il informe avec admiration de la valorisation de l'agriculture par le régime: "À la fin de 1933, l'État fasciste travaillait à l'assainissement de plus de quatre millions d'hectares sur seize millions de terres cultivables et y avait dépensé trois milliards et demi de lires. On a asséché et drainé les fonds; creusé des canaux; consolidé et terrassé les collines; reboisé les montagnes. La bataille du blé a été engagée et rapidement gagnée". Il ne manque pas de noter l'effort du régime pour réduire les grands domaines: "Ainsi avance un régime qui n'attaque le système capitaliste que de façon indirecte et qui doit s'occuper autant de panser les blessures que celui-ci provoque que de le frapper avec prudence".

En appréciant "l'intelligence réaliste" de Mussolini et "la puissance poétique" du nouvel État, Drieu conclut : "Ce qui est beau, c'est que le génie d'une époque et d'un homme élève un peuple au-dessus de lui-même ; ce qui est encore plus beau, d'une beauté fatale, c'est qu'un peuple, au moment où il est au-dessus de lui-même, reste encore lui-même".

Pierre Drieu La Rochelle, Marianne. I reportage europei (1934-1935), (= Marianne. Les reportages européens (1934-1935), édité par Marco Spada, Eclettica 2026, 153 pages, 14 euros.  
 

 euro-synergies.hautetfort.com