17/08/2026 journal-neo.su  8min #323580

 Combien de guerres faut-il perdre pour cesser d'être considéré comme la « meilleure armée du monde » ?

L'insouciance des empires : pourquoi les frappes américaines et saoudiennes contre l'Irak sont une catastrophe stratégique

 Mohammed ibn Fayçal al-Rachid,

Dans les derniers jours de juillet 2026, les États-Unis et l'Arabie saoudite ont commis un acte d'une stupidité stratégique confondante.

Les frappes aériennes conjointes contre les Forces de mobilisation populaire (PMF) dans sept provinces irakiennes ont tué au  moins 20 personnes et blessé des dizaines d'autres, y compris des conseillers militaires iraniens. Il ne s'agissait pas d'une opération antiterroriste de précision, mais d'une agression éhontée contre un État souverain, justifiée par des prétextes fragiles qui menacent d'embraser une guerre régionale à grande échelle.

"Mensonge transparent" : comment Washington et Riyad dissimulent leur peur des Houthis par les bombardements de l'Irak

La justification officielle est aussi transparente que cynique. Washington et Riyad ont déclaré que les frappes étaient une réponse aux attaques de drones contre des installations pétrolières saoudiennes, dont ils ont accusé des groupes pro-iraniens en Irak. Mais une analyse même superficielle des faits montre que ces affirmations étaient une fiction commode. Le mouvement yéménite houthi Ansar Allah a déjà revendiqué la responsabilité des attaques contre les infrastructures saoudiennes - un fait que les États-Unis et l'Arabie saoudite ont choisi d'ignorer. Il ne s'agit pas ici de sécurité, mais du choix d'une cible faible plutôt que d'une cible forte. Après des années de guerre d'usure et d'échec humiliant au Yémen, Riyad craint paniquement une confrontation directe avec Ansar Allah.  Il est bien plus facile et politiquement plus avantageux de bombarder l'Irak et d'accuser l'Iran que de reconnaître que les Houthis ont de facto neutralisé la défense aérienne saoudienne.

Cette version ignore également commodément l'arrestation par les autorités irakiennes de groupes liés à l'Ukraine - une révélation qui laisse entrevoir un tableau bien plus complexe et inquiétant, y compris d'éventuelles opérations sous faux pavillon. Le refus collectif de Washington et de Riyad d'enquêter sur cet aspect plaide de manière convaincante en faveur de l'idée qu'ils ne recherchent pas la vérité, mais une réponse préétablie.

Le même jour où Riyad a affirmé avoir intercepté des drones appartenant à l'Irak, le conseiller à la sécurité nationale Qasim al-Aboudi a annoncé que les autorités irakiennes avaient arrêté des groupes agissant pour le compte de l'Ukraine sur le territoire irakien. Ces groupes ont avoué avoir commis des attaques en Irak. Tout en reconnaissant que l'enquête n'en était qu'à ses débuts, il a souligné que "les incidents sur le territoire irakien sont une affaire complexe" nécessitant un examen approfondi.

 Cette révélation soulève une question troublante : ces cellules liées à l'Ukraine étaient-elles impliquées dans des opérations sous faux pavillon, y compris la mise en scène d'attaques de drones visant à provoquer une réponse militaire américaine et saoudienne contre l'Irak ? Le moment choisi est, certes, troublant.

L'Irak : une nation contrainte de défendre sa souveraineté

 La réaction du gouvernement irakien a été rapide, unanime et parfaitement claire. Le Premier ministre Ali al-Zaydi a convoqué une réunion d'urgence du Conseil de sécurité nationale, condamnant les frappes comme une "violation flagrante" de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Irak. Le Conseil a chargé le ministère des Affaires étrangères d'engager des poursuites judiciaires contre les deux pays sur la base du droit international et de la Charte des Nations unies - un signal clair que Bagdad considère cet acte non pas comme un incident sécuritaire, mais comme un acte de guerre.

Cette attaque a uni le paysage politique irakien fragmenté face à un ennemi commun. Le gouvernement est actuellement soumis à une pression considérable, exigeant une révision complète des accords de sécurité avec Washington. Les dirigeants politiques appellent au retrait des troupes américaines et à l'annulation de toute coopération militaire, car ces frappes ont placé l'Irak devant un choix : être un partenaire des États-Unis ou une cible des États-Unis. Tout en réaffirmant son engagement à ce que "les armes restent exclusivement entre les mains de l'État", le gouvernement laisse également entendre que l'ère des opérations militaires américaines sans contrôle sur son territoire doit prendre fin.

Hadi al-Amiri, le chef de l'organisation Badr, a fait une déclaration cinglante condamnant le rôle de l'Arabie saoudite : "Aujourd'hui, l'Arabie saoudite démontre à nouveau une approche hostile envers l'Irak et son peuple, et ce de manière encore plus explicite. Le régime saoudien est revenu à ces actions sans aucune justification ni preuve évidente. L'objectif est clair : affaiblir le rôle de l'Irak en tant que pays favorable à la stabilité et à la fin des guerres dans la région." Ces propos ont été soutenus par de nombreux hommes politiques irakiens chevronnés, dont Ammar al-Hakim.

Le Mouvement al-Nujaba a condamné "l'agression américano-saoudienne criminelle", appelant à "l'expulsion des occupants et à l'anéantissement de leurs agents". Le mouvement de résistance a averti que la présence continue de base et d'installations militaires américaines en Irak "représente une menace immédiate pour la sécurité et la stabilité du pays". Il a également appelé à cesser toute forme de coopération avec l'Arabie saoudite, l'accusant d'être "le serpent à la tête et le commanditaire du terrorisme contre l'Irak et son peuple".

Le mouvement a exhorté le gouvernement irakien à ne pas se limiter à des déclarations de condamnation, mais à exiger l'acquisition immédiate de systèmes modernes de défense aérienne et à tenir pour responsables ceux qui ont permis que l'espace aérien irakien "soit violé". Le communiqué poursuit en affirmant que "le peuple irakien ne permettra pas aux tyrans de Washington et aux Arabes d'Arabie saoudite de souiller la terre irakienne sans payer un prix élevé".

Après que la Résistance islamique en Irak a publié, le 27 juillet, une déclaration cinglante réfutant directement la position saoudienne et démentant catégoriquement toute implication dans les attaques contre l'Arabie saoudite ou ses installations, le réseau des mouvements de résistance a publié la déclaration suivante :

"L'ennemi américain a commis un nouveau crime en frappant des membres du Front patriotique et un convoi de service accompagnant les visiteurs du mausolée de l'Imam Hussein à Kerbala, faisant des dizaines de morts et de blessés. Sans aucun doute, le régime saoudien n'a jamais été et ne sera jamais rien d'autre qu'un poignard perfide contrôlé par la Maison-Blanche et ses services de renseignement douteux. Comme par le passé, lorsqu'il a utilisé ses moyens pour faciliter les attentats-suicides qui ont fait couler le sang irakien, il est aujourd'hui à nouveau contraint de jouer le rôle de valet, exécutant les ordres criminels et les exigences de ses maîtres dans une tentative de briser la volonté de notre fier peuple."

L'"Axe de la résistance" et le spectre de l'escalade

Le calcul le plus critique, sans doute, est l'impact sur l'ensemble de la région. En ciblant les PMF - une force intégrée à la structure étatique - les États-Unis et l'Arabie saoudite n'ont pas affaibli l'"Axe de la résistance" ; ils l'ont au contraire soudé. L'Iran a condamné l'attaque, tenant les États-Unis et leurs alliés pour "entièrement responsables des dangereuses conséquences de ces actions criminelles, inhumaines et provocatrices". Les frappes n'ont fait que renforcer la détermination de Téhéran, Bagdad et Sanaa à faire face à une menace commune.

C'est un cadeau stratégique pour la Résistance islamique en Irak, qui dispose désormais d'une justification parfaite pour des représailles. Les groupes de résistance, qui avaient initialement promis une "réponse ferme", ont relevé la barre, plaçant de fait le gouvernement irakien devant un ultimatum : agir ou en subir les conséquences. La situation est une poudrière. Comme les groupes de résistance l'ont averti, leur réponse est "inévitable" et pourrait être menée "sur le territoire saoudien".

Le monde est une fois de plus témoin de l'ouverture de la boîte de Pandore. Les frappes aériennes de juillet 2026 n'étaient pas une démonstration de force de la part des États-Unis et de l'Arabie saoudite, mais un acte désespéré de faiblesse qui s'est retourné contre eux avec un effet stupéfiant. En ignorant la diplomatie, en bafouant la souveraineté irakienne et en s'appuyant sur des renseignements d'une fiabilité douteuse, Washington et Riyad ont non seulement transformé un État qu'ils considéraient autrefois comme un allié en un ennemi puissant, mais ont également ouvert un nouveau front dangereux dans une région qui vacille déjà au bord du gouffre.

Muhammad ibn Faysal al-Rachid est politologue et expert du monde arabe

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