
Komla YAWO
À Durban, la mémoire de la lutte contre l'apartheid s'est invitée au cœur du 46e sommet de la Communauté de développement de l'Afrique australe ( SADC). Dimanche, le président sud-africain Cyril Ramaphosa et plusieurs dirigeants de la région ont déposé des gerbes devant la statue d'Oliver Reginald Tambo, à South Beach. Un geste hautement symbolique, à la veille de l'ouverture du sommet régional. La cérémonie devait honorer son rôle dans la lutte pour la libération de l'Afrique du Sud, mais elle renvoie également à une histoire plus large, celle de la solidarité entre les pays d'Afrique australe face à l'apartheid.
Oliver Tambo, l'homme qui a maintenu la lutte en vie depuis l'exilNé le 27 octobre 1917 dans l'actuelle province du Cap-Oriental, Oliver Tambo appartient à cette génération de militants qui ont transformé le Congrès national africain (ANC) en une force politique de masse. En 1944, aux côtés notamment de Nelson Mandela et Walter Sisulu, il participe à la création de la Ligue des jeunes de l'ANC. L'objectif est alors de donner un nouvel élan à la lutte contre le système de domination raciale.
Tambo n'était pas seulement un militant politique. Juriste de formation, il ouvre en 1952 avec Nelson Mandela le premier cabinet d'avocats noirs d'Afrique du Sud. Le droit devient alors une autre arme contre les lois ségrégationnistes du régime. Mais son rôle historique va surtout prendre une nouvelle dimension lorsque l'ANC est interdit en 1960.
Envoyé à l'étranger pour organiser la mission extérieure de l'ANC, Tambo passe près de trois décennies en exil. Il devient progressivement l'un des principaux visages internationaux de la lutte anti-apartheid et dirige l'ANC pendant une grande partie de cette période. Depuis Londres, il s'emploie à maintenir l'organisation, obtenir des soutiens diplomatiques et mobiliser l'opinion internationale contre Pretoria.
Son combat dépasse ainsi largement les frontières sud-africaines. Tambo comprend que la chute de l'apartheid ne pourra pas être obtenue uniquement à partir de l'intérieur du pays. Il faut construire une coalition internationale et, surtout, compter sur les pays africains voisins.
L'apartheid, une lutte sud-africaine devenue une cause régionaleC'est précisément ici que le symbole de Durban prend tout son sens. Avant même la naissance de la SADC, plusieurs pays d'Afrique australe s'étaient organisés au sein des "Frontline States", les États de première ligne, pour soutenir les mouvements de libération et coordonner leur opposition au régime d'apartheid.
La Tanzanie, la Zambie, le Botswana, l'Angola, le Mozambique, le Lesotho, le Swaziland, aujourd'hui Eswatini, et plus tard, le Zimbabwe, ont joué un rôle dans cette solidarité régionale. Ces États ont notamment offert des espaces de refuge, de transit et de soutien aux mouvements de libération de la région.
La création de la SADCC en 1980, ancêtre de la SADC, s'inscrit dans cette même dynamique. L'organisation avait notamment pour objectif de réduire la dépendance économique des États membres vis-à-vis de l'Afrique du Sud de l'apartheid et de favoriser une stratégie collective d'émancipation. En 1992, la SADCC devient officiellement la SADC, avec une ambition élargie d'intégration régionale.
Autrement dit, l'histoire de la SADC est intimement liée à celle de la lutte contre l'apartheid. L'Afrique du Sud n'en deviendra membre qu'en 1994, après les premières élections démocratiques.
Rendre hommage à Tambo à la veille du sommet revient donc à rappeler aux dirigeants actuels que l'intégration régionale n'est pas née uniquement d'une volonté économique. Elle possède aussi une mémoire politique; celle d'États qui, malgré leurs propres vulnérabilités, ont choisi de soutenir collectivement la libération de leurs voisins.
De la solidarité de libération aux défis de la SADC actuelleLe choix d'Oliver Tambo comme figure centrale de cet hommage constitue également un message adressé à la génération actuelle de dirigeants. La SADC n'est plus l'organisation de résistance au régime de Pretoria qu'elle fut à ses débuts. Ses priorités sont désormais le développement économique, les infrastructures, le commerce, l'industrialisation, la sécurité, l'agriculture et l'exploitation des ressources stratégiques.
Mais les dirigeants de la région semblent vouloir rappeler que ces nouveaux objectifs reposent sur une histoire commune. La SADC s'est construite autour d'une idée forte c'est à dire aucun pays d'Afrique australe ne pouvait véritablement assurer seul sa liberté et son développement.
Le message est particulièrement significatif dans un contexte régional marqué par des défis sécuritaires, économiques et géopolitiques. Les questions de paix et de sécurité demeurent au cœur du mandat de l'organisation, tout comme l'intégration économique et la recherche d'une plus grande autonomie régionale.
À travers Tambo, c'est donc une certaine conception du leadership africain qui est également célébrée, celle d'un dirigeant capable de travailler au-delà des frontières, de bâtir des alliances et de maintenir une cause collective dans les périodes les plus difficiles.
Oliver Tambo est mort en 1993, un an avant que l'Afrique du Sud ne connaisse ses premières élections démocratiques. Il n'aura donc pas vécu l'aboutissement politique du combat auquel il avait consacré une grande partie de sa vie. Mais son héritage demeure profondément associé à cette transition historique.
À Durban, son hommage prend ainsi une double dimension. Il s'agit de saluer un héros de la libération sud-africaine, mais aussi de rappeler aux dirigeants de la SADC que leur organisation porte encore l'empreinte d'une bataille menée collectivement contre l'injustice et la domination.
La statue de Tambo, face à l'océan Indien, devient dès lors plus qu'un lieu de mémoire. Elle sert de trait d'union entre deux époques, celle des luttes de libération et celle de l'intégration régionale. Une manière, pour la SADC, de regarder son passé avant de discuter de son avenir.