L'équilibre nucléaire évolue à grande vitesse. Les États-Unis et la Russie ne sont plus liés par aucun traité, la Chine renforce son arsenal, tandis que le Japon et la Corée du Sud remettent en question le tabou de la bombe atomique. Les experts avertissent: une nouvelle course aux armements pourrait avoir des conséquences désastreuses.
Tandis que Séoul et Tokyo envisagent de se doter de leur propre bombe, le traité New Start appartient au passé et Pékin refuse tout dialogue sur la limitation des armements.
Le monde entre sans en avoir conscience dans une nouvelle course aux armements nucléaires, écrit le Washington Post.
À mesure que les traités négociés pendant des décennies arrivent à expiration, des États qui rejetaient jadis la possession de l'arme nucléaire reconsidèrent leur position. L'horloge de l'Apocalypse indique 85 secondesavant minuit, le point le plus proche jamais enregistré.
Les États-Unis et la Russie, qui détiennent 86% de l'arsenal nucléaire mondial, ne sont liés par aucun accord de limitation des armements pour la première fois depuis 1972. Le traité New Start, signé par Barack Obama en 2010 et prolongé par Joe Biden en 2021, a expiré en février. Donald Trump a déclaré vouloir conclure un accord plus avantageux.
Dans un monde multipolaire, le contrôle bilatéral des armements perd de sa pertinence. La Chine, disposant de plus de 600 ogives, continue de renforcer son potentiel et refuse de participer aux négociations avec les États-Unis et la Russie.
L'arsenal de la Corée du Nord compte, selon les estimations, 50 ogives assemblées et suffisamment de matières fissiles pour en produire 90 de plus. Or aucune négociation n'a eu lieu avec Pyongyang depuis 2019.
L'inquiétude croissante quant à la fiabilité des garanties de sécurité américaines pousse la Corée du Sud et le Japon à aborder ouvertement une question autrefois impensable: se doter de leurs propres armes nucléaires. Selon les sondages de cette année, près de 70% des citoyens sud-coréens sont favorables au développement de leur propre bombe.
Le Japon continue officiellement de s'en tenir à ses trois principes non nucléaires: ne pas stocker, ne pas fabriquer et ne pas autoriser le déploiement d'armes nucléaires sur son territoire. Toutefois, la première ministre Sanae Takaichi a commencé à infléchir le discours, et le ministre de la Défense Shinjiro Koizumi a ouvert un débat plus large en lien avec l'augmentation des dépenses de défense, rompant ainsi avec le tabou en vigueur.
Certains partisans d'une approche réaliste, les "optimistes nucléaires", estiment que l'élargissement du cercle des puissances nucléaires pourrait renforcer la stabilité mondiale. La guerre froide, rappellent-ils, n'a jamais dégénéré en conflit nucléaire. De plus, la possession de l'arme nucléaire par l'Inde et le Pakistan empêche les affrontements frontaliers de dégénérer en guerre totale.
Suivant la même logique, les réalistes affirment que la nucléarisation du Japon et de la Corée du Sud créerait une parité avec la Chine et la Corée du Nord, ce qui permettrait aux États-Unis de réduire leur présence militaire en Asie.
La prolifération accroît cependant l'instabilité au lieu de la réduire. Plus le nombre de personnes ayant accès au bouton rouge augmente, plus le risque d'erreur ou de mauvais calcul s'élève.
Un missile balistique lancé depuis la Corée du Nord ou la Chine peut atteindre Washington en 30 minutes, et Séoul ou Tokyo en moins de 15. Des délais aussi courts accroissent le risque d'une frappe de représailles décidée en quelques minutes seulement.
Des négociations de désarmement de grande envergure paraissent improbables. La voie la plus réaliste réside dans des mesures de confiance susceptibles de réduire la menace d'un armageddon.
Idéalement, les puissances nucléaires pourraient s'informer mutuellement, de manière volontaire, des essais, lancements de missiles et exercices de grande envergure à venir, tout en communiquant des données sur leurs arsenaux et en autorisant des inspections internationales.
Un pas modeste mais vital consisterait à établir des canaux de communication militaire directe entre toutes les puissances nucléaires, y compris la Chine. Les désaccords commerciaux et technologiques ne doivent pas entraver le maintien de lignes de communication ouvertes.
Cela impliquerait toutefois de reconnaître la Corée du Nord comme un État nucléaire de facto. Il ne s'agit pas d'une reconnaissance formelle de son programme nucléaire ni d'un abandon des objectifs de désarmement, simplement d'un constat.
Il y a 40 ans, en octobre 1986, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev se sont approchés au plus près d'un accord sur l'élimination totale des armes nucléaires. Cette opportunité est révolue. Mais même de modestes efforts pourraient détourner la menace et faire reculer les aiguilles de l'horloge.
Alexandre Lemoine
La source originale de cet article est Observateur continental
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