
Circulo Pyr
Source: circulopyr.substack.com
Ce monde, le même pour tous, n'a été créé ni par aucun des Dieux ni par aucun des hommes, mais il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, qui s'allume et s'éteint selon une mesure - FR30
Héraclite d'Éphèse est l'un des philosophes les plus complexes qui aient existé. D'emblée, il ne rentre pas dans la catégorie moderne de ce qu'est un philosophe, et d'autre part, ses fragments paraissent à première vue "faciles" à comprendre. Cela a entraîné une grande confusion autour de lui et il n'existe toujours pas de conclusions claires sur ce qu'il a voulu nous dire (ce qui n'est pas forcément négatif).
Cet article vise à rapprocher le penseur de nos lecteurs et à proposer une brève introduction aux éléments principaux de sa théologie. À travers le regard de différents auteurs modernes, nous allons montrer les diverses formes de compréhension qu'il a suscitées. Il serait bien plus facile de présenter Héraclite du point de vue des auteurs anciens, à partir de la manière dont ils l'ont cité et inclus dans leurs propres œuvres (Philosophes Présocratiques - Éditions Gredos). Mais cela nous éloignerait de l'objectif de cet article, qui n'est autre que de montrer que, lorsque quelque chose est caché, il faut le découvrir de façon directe, et non à travers un échafaudage qui ne fait que se chercher lui-même.
Le Sombre d'Éphèse
Dans l'Antiquité, il était connu comme ho Skoteinós, "le Sombre". Diogène Laërce rapporte qu'il déposa son livre dans le temple d'Artémis et qu'il l'écrivit délibérément de façon obscure, afin que seuls ceux qui étaient préparés s'en approchent et ainsi afin d'éviter le mépris de la foule¹. Cicéron disait la même chose: il aurait caché sa pensée à dessein².
Héraclite - Le Feu comme principe universel
À son style d'écriture s'ajoute le fait que son traité sur la nature ne s'est pas conservé. Il nous reste environ 130 fragments, des citations éparses recueillies par Platon, Aristote, Sextus Empiricus, Clément ou Hippolyte. Cela rend la reconstruction plus difficile, car il faut distinguer le commentateur du commenté et leurs implications. Aristote remarquait :

"En général, ce qui est écrit doit être facile à lire et à comprendre, ce qui revient au même, et cela se produit lorsqu'il y a beaucoup de conjonctions ; ce n'est pas le cas lorsqu'il y en a peu, ou lorsqu'il n'est pas facile de ponctuer, comme dans l'œuvre d'Héraclite. En effet, l'œuvre d'Héraclite est difficile à ponctuer, car il n'est pas clair où il faut le faire, avant ou après un mot, comme au début du livre. Là, il dit :"Bien que cette raison existe toujours, les hommes deviennent incapables de la comprendre."Il n'est donc pas clair si le"toujours"se rapporte à ce qui précède ou à ce qui suit". Aristote, Rhétorique III 5, 1407b
Robinson souligne qu'Héraclite écrit avec une densité linguistique remarquable : une seule phrase porte plusieurs idées à la fois, et ses fragments résonnent ensemble, répétant des images qui s'enrichissent lorsqu'on les lit ensemble³. Il joue avec la position des mots et l'homophonie (bíos [vie] et biós [arc]). Son fragment sur la nature est très connu :
"La nature des choses aime à se cacher" FR1234
Ou encore sur la dissimulation du Dieu de Delphes :
"Le Seigneur dont l'oracle est à Delphes ne révèle ni ne cache: il indique" FR93
Tout cela nous place déjà devant une exégèse compliquée, voire impossible. Nous utilisons le mot impossible car le philosophe moderne ne parvient qu'à effleurer d'un doigt une manière de penser pré-moderne comme celle d'Héraclite. Ses textes doivent être objet de méditation dans le cadre du travail spirituel des jeunes Européens, non une matière à analyser intellectuellement.

Cela étant dit, Guido Calogero ("Eraclito", in "Giornale critico della filosofia italiana", 1936) attribue cette difficulté à une structure mentale archaïque, dans laquelle le plan du langage recouvre complètement la logique et l'ontologie: le mot n'agissait pas comme un simple symbole de l'objet, mais comme sa manifestation réelle, faisant des contradictions linguistiques de véritables tensions existentielles. Dans son ouvrage sur Héraclite, Spengler met en avant l'absence d'un lexique scientifique systématique à l'époque et relie la brièveté aphoristique d'Héraclite à son tempérament individuel: une irrévocable fierté aristocratique qui le conduisit à une existence solitaire et à contempler la foule à distance⁵.
Jaeger s'approche un peu plus de la réalité d'Héraclite et souligne qu'il ne parle pas le langage d'un maître ou d'un érudit, mais celui d'un prophète qui veut éveiller les hommes⁶.
Le Feu
Le cosmos est
"Ce monde, le même pour tous, n'a été créé ni par aucun des Dieux ni par aucun des hommes, mais il a toujours été, est et sera un Feu éternellement vivant, qui s'allume et s'éteint selon une mesure" FR30
Cette phrase contient toute la philosophie d'Héraclite, et aussi toute sa problématique, car chaque mot admet des lectures incompatibles.

Contrairement aux penseurs ioniens précédents, qui plaçaient le principe originel — l'archè — dans des éléments matériels comme l'eau, l'air ou l'indéterminé, Héraclite rompt radicalement avec cette tradition. Spengler souligne qu'il fut le seul philosophe grec à comprendre le cosmos comme un phénomène purement dynamique et énergétique, un processus pur (immatériel) et conforme à la loi⁷. Sous cette perspective, le Feu ne constitue pas une substance première, mais l'incarnation du changement constant et de la métamorphose pure, une tropé qui s'oppose radicalement à la notion statique de l'archè, offrant l'expression esthétique suprême de la mobilité et de la tension⁸. Le choix du Feu répond, selon Spengler, à une motivation quasi religieuse; il affirme que le Feu est la plus terrible et puissante des forces élémentaires, celle qui domine véritablement la nature. C'est pourquoi il l'aimait⁹.

Heidegger va encore plus loin et rejette toute lecture physique. Il associe le Feu, le pyr, à l'éclair, le keraunos, qui dirige le tout¹⁰.
"Tout est gouverné par l'éclair" FR64
Il affirme que kósmos et pyr disent la même chose¹¹. Le Feu n'est pas un élément chimique : il est l'embrasement instantané qui ouvre la clairière — la Lichtung — où les choses émergent du caché et apparaissent avec leurs contours. Le Feu est l'alètheia, le dévoilement qui se retire à nouveau vers l'occulté.
Robinson affirme que le Feu fonctionne comme un étalon d'équivalence cosmique:
"Le feu change tout et se change en tout, de même que les marchandises en or et l'or en marchandises." FR90
Il note également que les mesures du fragment 30 sont les lois inébranlables de la physique¹². Jaeger, pour sa part, doute que ce Feu soit même l'archè, et il lui semble évident que même dans l'Antiquité il n'y eut pas d'affirmations héraclitéennes claires sur une destruction du monde par le Feu¹³.
Face à cela et aux doutes que cela génère, la question est: qu'est-ce que ce Feu ? Cependant, pour y répondre, il faut d'abord répondre à d'autres questions.

La première: est-ce une substance ou un processus ? Le débat sur le fait de savoir si le Feu constitue une substance ou un processus divise les spécialistes: d'un côté, les interprètes naturalistes comme John Burnet et Heinrich Gomperz y voient la matière primordiale ou Urstoff du cosmos, Robinson l'identifie à l'éther ou au feu purifié des régions célestes, défendant qu'il agit à la fois comme constituant matériel, principe physique et force directrice rationnelle, rejetant ainsi qu'il ne soit qu'un simple symbole¹⁴. En sens inverse, Spengler nie catégoriquement cette nature substantielle en affirmant qu'Héraclite ne connaît pas la substance, ce qui est pour lui le facteur décisif pour comprendre sa pensée¹⁵.
La deuxième: est-ce un Dieu ? Pour Gomperz, le Feu s'unifie avec la raison universelle et représente Zeus, l'intelligence cosmique. Robinson associe le Feu divin (l'éclair) à "la seule chose sage", le to sophon, la divinité suprême qui
"L'Un, la seule chose sage, veut et ne veut pas recevoir le nom de Zeus" FR32
Dans sa lecture, ce principe suprême, l'éther, l'éclair et le "Feu toujours vivant" sont une seule et même chose: le Feu ne symbolise pas seulement, il est cette justice ou sagesse qui gouverne le monde¹⁶. Il y a même un jeu caché dans le grec, car Zeus sonne comme zēn, "vivre", et le principe suprême est justement ce qui maintient l'univers en vie¹⁷ (le jeu Zeus/zēn).

Spengler indique que le Feu est la totalité unifiée du cosmos, mais non un dieu particulier, ni l'âme, ni le logos. Pour lui, dans la bouche des Grecs Theós est un concept physique ; le Dieu d'Héraclite n'est pas une personne, c'est la nécessité et la puissance absolues du logos¹⁸.
La troisième: le Feu est-il la Loi, le logos ? Par influence stoïcienne, on a souvent répété que le Feu et le logos sont identiques. Jaeger nuance cette fusion plus qu'on ne le reconnaît habituellement: pour lui, le divin est la loi unique du cosmos, et le logos selon lequel tout arrive... est la loi divine elle-même, au point qu'avec Héraclite apparaît pour la première fois dans la pensée philosophique l'idée de "loi"¹⁹.
Le Feu s'approche du divin non parce qu'il est la matière première, mais par son pouvoir de gouverner: le fait que le Feu d'Héraclite ait le pouvoir de gouverner ou de piloter le rapproche étroitement de la sagesse suprême, même si ce n'est pas tout à fait la même chose que Dieu²⁰.

Spengler le nie catégoriquement: entre le Feu, mode d'apparition du devenir, et le logos, loi formelle qui le régit, une identité est impossible en principe, car le logos ne désigne pas une force, et encore moins une intelligence; il désigne une relation, une mesure²¹. Par ailleurs, Heidegger va dans une autre direction: le cosmos et le Feu sont la même chose, et le Feu ne se soumet pas à une mesure extérieure, il est lui-même "donneur de mesure" — de metron —, une mesure qui n'est pas un étalon quantitatif, mais la clairière d'ouverture où les choses viennent à la présence. Dans sa lecture ultime, Alètheia, Physis et Logos "sont la même chose": l'Un qui réunit et conduit tout²².
Panta rhei et la tension des opposés
"Ceux qui entrent dans les mêmes fleuves sont baignés par des eaux toujours nouvelles" FR12
Ce fragment a été profondément déformé dans la pensée sur Héraclite, la permanence de la structure et la mutation de la substance ne sont pas des termes antagonistes, mais complémentaires²³. Quant à Spengler, il situe le devenir dans une dimension plus radicale ; il précise qu'il ne faut pas concevoir tout dans un flux constant — ce qui impliquerait une catégorie statique de l'être —, mais que l'essence primitive du phénomène doit être entendue comme un pur dynamisme et un réseau de tensions²⁴.

Pour les opposés, il se passe quelque chose de similaire, tout n'est qu'une question de perspective :
"Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont un et le même" FR60
Le chemin ne change pas, seule change la direction de celui qui le parcourt. Spengler combat un malentendu habituel à ce sujet : loin d'être identiques, les opposés partagent une même origine et n'ont de sens qu'en interdépendance ; on ne connaîtrait pas le concept de justice s'il n'existait pas l'injustice²⁵.
"Ils ne comprennent pas comment ce qui diverge converge : harmonie de tensions opposées, comme celles de l'arc et de la lyre." FR51
Arc et lyre accomplissent leur destin grâce à la tension des forces opposées qu'ils contiennent ; c'est, selon Héraclite, la véritable harmonie. L'unité réside dans la lutte, et cette lutte est la justice souveraine. Le cosmos ne fonde pas son équilibre sur le repos, mais sur une auto-régulation continue de forces en lutte, qui se traduit par une harmonie invisible par nature, parce que :
"L'harmonie invisible est supérieure à l'évidente" FR54
La guerre comme loi du cosmos
"La guerre est le père de tous, le roi de tous ; à certains elle montre qu'ils sont dieux, à d'autres qu'ils sont hommes ; elle fait des uns des esclaves, des autres des libres." FR53

La guerre, le pólemos, n'est pour lui ni un conflit destructeur ni une affaire simplement humaine ; Héraclite la voit comme la force créatrice de l'univers. C'est elle qui établit les distinctions et les limites du monde. Et loin d'être une anomalie, elle est la règle :
"Il faut savoir que la lutte est universelle et que la discorde est justice ; tout naît de la discorde et de la nécessité." FR80
Jaeger souligne qu'Héraclite l'"intronise comme le maître même de l'univers" et qu'elle devient "son expérience philosophique primordiale"²⁶.
Le logos divin est en lui-même la "loi de la guerre" qui unifie les tensions nécessaires. Spengler note que le monde est un terrible et éternel agôn, gouverné par de strictes lois du conflit²⁷. De cette même racine naît son mépris pour l'érudition :
"L'érudition n'instruit pas l'esprit: sans quoi, elle aurait instruit Hésiode et Pythagore, et même Xénophane et Hécatée." FR40
La guerre entre les hommes reflète la structure de l'univers et justifie les hiérarchies : libres contre esclaves. Il n'existe pas de valeurs éthiques absolues et statiques ; les relations humaines doivent être sans cesse mesurées et refaites à travers la lutte. Et cette position s'étend à son eschatologie :
"Les dieux et les hommes honorent ceux qui sont tombés au combat" FR24
et
"Plus la mort est grande, meilleure est la destinée" FR25
La mort au combat, mort "sèche", de feu, assure à l'âme une destinée divine: les âmes de ces héros ne se dissolvent pas dans l'eau comme dans la mort ordinaire, mais montent comme gardiens immortels et vigilants des vivants et des morts.
Nous devons admettre qu'il existe deux espèces de sacrifices; l'une propre aux hommes complètement purifiés, ce qui, comme le dit Héraclite, n'arrive que rarement à un homme ou à quelques rares personnes (Jamblique, Des mystères, V, 15).
Heidegger évitait de réduire la discorde héraclitéenne, l'éris, à une guerre au sens vulgaire. Pour lui, la discorde est l'aller et retour entre l'occultation et le dévoilement de l'Être, une tension originaire dans laquelle les opposés se tournent l'un vers l'autre dans une appartenance mutuelle, empêchant ainsi que l'Être ne devienne un absolu plat et sans vie²⁸.
"Les contraires s'accordent, et de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout procède de la discorde." FR8
Rester éveillé devant le Feu
"Le caractère de l'homme est son destin" FR119
On ne peut guère ajouter plus à ce fragment pour conclure l'article. Il existe deux approches possibles d'Héraclite: une voie analytique, ardue, complexe et éloignée de la réalité vécue par lui (comme on l'a vu dans les différentes positions des commentateurs), et une autre perspective immédiate, dotée d'une profondeur singulière, qui nous invite à entrer dans sa philosophie depuis notre propre dimension spirituelle.
Nous devons nous éveiller et vivre immergés dans les éléments mentionnés ci-dessus (Feu, guerre, tension, éclair). Se consumer soi-même, brûler ce qui nous entoure, vivre autour de ce feu transformateur.
Notes:
(1) Diógenes Laercio, ix 5
(2) Cicerón, de finibus II 5, 15, etc
(3) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 5 (University of Toronto Press)
(4) La traduction de tous les fragments provient de: Heráclito: fragmentos e interpretaciones, José Luis Gallero y Carlos Eugenio López, Ediciones Ardora.
(5) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 99-102 (Tradition Ed)
(6) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág111-112 (Oxford Press)
(7) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 94-95 (Tradition Ed)
(8) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 27-128 (Tradition Ed)
(9) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 28 (Tradition Ed)
(10) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus' doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 123, 262 (Bloomsbury)
(11) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus' doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 124 (Bloomsbury)
(12) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 184 (University of Toronto Press)
(13) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 122-123 (Oxford Press)
(14) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson, pág 96-97, 186 (University of Toronto Press)
(15) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 127 (Tradition Ed)
(16) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 186 (University of Toronto Press)
(17) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 103 (University of Toronto Press)
(18) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 154, 165 (Tradition Ed)
(19) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 115-116 (Oxford Press)
(20) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 122, 126 (Oxford Press)
(21) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 53, 165 (Tradition Ed)
(22) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus' doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 127-128, 277 (Bloomsbury)
(23) Heraclitus - Fragments, T. M. Robinson pág 185 (University of Toronto Press)
(24) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 98, 123 (Tradition Ed)
(25) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 139-143 (Tradition Ed)
(26) The Theology of the Early Greek Philosophers, Werner Jaeger, pág 118. (Oxford Press)
(27) Heraclitus, Oswald Spenger, pág 146 (Tradition Ed)
(28) The inception of occidental thinking and Logic: Heraclitus' doctrine of the logos, Martin Heidegger, pág 110 (Bloomsbury)