18/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  6min #323728

Félicien Marceau: le génie bourgeois que la France a oublié

Son immense talent lui valut un Goncourt mais il a toujours payé sa proximité avec le groupe des "Hussards"

Roberto Alfatti Appetiti

Source:  ilgiornale.it

Il y a cinquante ans, sortait dans les salles françaises Le Corps de mon ennemi. Jean-Paul Belmondo était alors l'une des étoiles les plus brillantes d'Europe lorsque Henri Verneuil l'appela à interpréter une histoire de vengeance qui était aussi une radiographie tout aussi impitoyable de la province française et de sa respectabilité apparente, derrière laquelle se cachent hypocrisies et intrigues.

Dans la grande exposition rétrospective "Belmondo le Magnifique", qui se tiendra du 7 octobre 2026 au 31 janvier 2027 à la Cinémathèque française, le film recevra déjà les honneurs qu'il mérite. En revanche, le nom de l'auteur du roman (Le corps de mon ennemi, publié en Italie par Rizzoli en 1976) dont il est tiré, est peu évoqué: Félicien Marceau, nom de plume de Louis Carette.

Journaliste, romancier, dramaturge, essayiste, Marceau fut pendant plus de deux décennies l'un des auteurs les plus lus et représentés sur la scène française. L'humour raffiné et mordant de ses comédies domina les affiches théâtrales et ses romans atteignirent un très large public. Le cinéma, principale fabrique de l'imaginaire collectif, a catapulté ses personnages au-delà des frontières de la littérature, prolongeant leur vie bien au-delà de la saison du succès éditorial.

Mort près de Paris en 2012, à un souffle de ses cent ans, Marceau, tenu à l'écart par la culture dominante de l'interminable second après-guerre, a été effacé du débat d'idées. Sa riche production littéraire a été reléguée à la rubrique "divertissement". Lui-même a été réduit au statut d'écrivain mineur, voire marginal, bien qu'il ait été rapproché de géants tels que Molière ou Balzac, auquel il a d'ailleurs dédié un essai apprécié.

Parmi les intellectuels les plus controversés de l'époque, réfractaire à toute forme d'engagement, il était né sous le nom de Louis Carette en 1913 à Kortenberg, en Belgique. Pendant l'Occupation, imperturbable, il continua à écrire pour Le Soir, rebaptisé Le Soir volé (le soleil volé) parce qu'il était passé sous contrôle pro-allemand. Condamné par contumace pour collaboration après la Libération, il dut se réfugier en France.

C'est seulement alors que naquit Félicien Marceau. Sa seconde vie prit des tournures dignes du scénario d'un film. En quelques années, l'exilé belge parvint à s'imposer comme vedette de la scène culturelle. Sa signature devint gage de théâtre brillant : dialogues rapides, ironie mordante, personnages oscillant entre illusions et désenchantement. Le théâtre était le lieu naturel de Marceau. Toute son œuvre tourne autour d'une même intuition: les hommes jouent sans cesse la comédie, même lorsqu'ils ne croient plus à leur rôle. Dans la vie comme sur la scène, chacun s'en tient au scénario qu'il s'est donné.

En 1969 arriva le Prix Goncourt pour Creezy, roman publié par Ugo Mursia Editore à peu près en même temps que chez Gallimard. En 1975 suivit l'entrée à l'Académie française. Les ombres du passé, cependant, ne cessaient de l'accompagner. Ni le Goncourt, ni la Coupole de l'Académie ne le mirent à l'abri des critiques et des protestations. La biographie comme sentence définitive du tribunal invisible de l'Histoire. Peu importe ce qu'un écrivain a écrit: importe ce qu'on peut lui imputer. À la différence d'autres intellectuels de l'après-guerre, Marceau ne fit pas d'aveu public. Aucun repentir n'a été exhibé. Cette réserve contribua à alimenter les soupçons et à attirer les inimitiés.

Marceau, qui pourtant s'est toujours tenu à distance respectable de la politique, commit une autre faute impardonnable: il gravitait dans le milieu des Hussards, ce courant littéraire qui, dans les années cinquante, autour de Roger Nimier, opposa au courant sartrien de l'intellectuel engagé le goût du style et la liberté narrative.

Élève de Paul Morand, Marceau partageait avec ce monde la défiance envers la littérature idéologique et le refus de toute forme de moralisme politique. Ses personnages n'incarnent pas des valeurs à défendre ou à combattre: ils poursuivent des désirs, des intérêts, des illusions vouées à se briser. Illusions amoureuses, sociales, politiques, générationnelles.

Marceau, d'ailleurs, appartient à une génération qui a vu s'effondrer nombre des certitudes du premier XXe siècle. Les idéologies, les classes dirigeantes, les hiérarchies sociales, jusqu'à l'idée traditionnelle de l'Europe. De là naît son désenchantement: ni rageur comme celui de Céline, ni provocateur comme celui de Nimier. Il ne dénonce pas, ne juge pas. Il observe et note, avec lucidité.

Creezy, la protagoniste du roman éponyme, est le symbole parfait de la France de ces années-là, animée par une génération inquiète, insoumise aux liens, assaillie par une vitesse sans direction et consumée par le présent. Ce n'est pas une femme fatale, mais un mannequin qui échappe aux conventions bourgeoises et traverse le monde de la mode et de la haute société parisienne, laissant derrière elle une armée de courtisans.

Le co-protagoniste-narrateur est le député quadragénaire de l'Assemblée nationale, interprété dans l'adaptation cinématographique par un Alain Delon mûr et ambigu, mais face à la jeunesse de Creezy il se découvre vulnérable et son pouvoir n'est qu'un décor imposant mais inutile. Derrière le ton léger, on perçoit toujours une note mélancolique. Marceau, d'une plume délicate, dessine une civilisation qui perd confiance en elle-même. La comédie continue, mais le lecteur comprend que le rideau est en train de tomber inexorablement. La fin des illusions est le vrai sujet, bien plus que la mondanité futile.

L'Italie occupe une place non négligeable dans cet univers littéraire, et pas seulement parce qu'il a épousé l'actrice napolitaine Bianca Della Corte. Marceau avait déjà une forte inclination théâtrale, mais le Belpaese le conforta dans l'idée que la vie est une représentation permanente. Ses œuvres théâtrales, parmi lesquelles L'Œuf et La bonne soupe, lui valurent aussi chez nous une grande popularité. Capri, petite île, roman lui aussi publié chez Mursia, révèle par ailleurs l'irrésistible fascination que la Méditerranée exerçait sur l'écrivain: Capri y apparaît comme un lieu suspendu entre élégance, sensualité et décadence, presque une métaphore de la beauté destinée à s'évanouir.

Aujourd'hui, Marceau est absent des librairies italiennes. Il n'en reste plus trace dans les catalogues. Les anciennes traductions sont de plus en plus difficiles à trouver. Le théâtre bourgeois français n'a plus le prestige d'antan et sa vision élégamment réactionnaire du monde ne semble plus séduire les grandes maisons d'édition.

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