Par Jenny Williams
Un meeting politique en Floride ne devrait pas, en soi, nous en dire long sur l'orientation de la politique étrangère américaine. Mais celui-ci pourrait bien faire exception.
À seulement trois jours de la primaire démocrate en Floride, un établissement de Fort Lauderdale a annulé un événement qu'il devait abriter et auquel devaient participer la députée Rashida Tlaib et les candidats au Congrès Angie Nixon, Elijah Manley et Oliver Larkin. La décision a été prise en réponse aux attaques du représentant démocrate de l'État, Michael Gottlieb, qui avait qualifié ce rassemblement d'événement "antisémite".
L'établissement a invoqué des raisons de sécurité et les organisateurs se sont rabattus sur un autre endroit.
Reuters a rapporté cette affaire samedi 15 août.
Cet épisode a quelque chose de familier. Les responsables politiques américains qui remettent en question le soutien de Washington à Israël s'entendent dire, depuis des années, que leur position outrepasse les limites de la politique respectable.
Ce qui est moins habituel, c'est que des candidats continuent, malgré tout, de se présenter sur les mêmes positions, que les électeurs les récompensent parfois, et que le débat sur la Palestine commence à fusionner avec une angoisse américaine bien plus ancienne : la crainte d'être entraîné dans une énième guerre au Moyen-Orient.
C'est ce qui rend l'année 2026 différente.
Avec la guerre contre l'Iran, déclenchée fin février par les États-Unis et Israël, il est devenu plus difficile de maintenir une distance confortable entre la politique étrangère et la vie quotidienne des Américains. Près de six mois plus tard, on ne voit toujours pas clairement où ce conflit est censé aboutir. On a en revanche une idée beaucoup plus précise de ce qu'il coûte.
Reuters a rapporté cette semaine que le prix moyen de l'essence aux États-Unis avait grimpé à environ 4,08 dollars le gallon, soit une hausse d'environ 29 % par rapport à l'année dernière.
La réponse de Donald Trump a essentiellement consisté à dire que les Américains devaient accepter cette hausse comme le prix à payer pour poursuivre le combat.
Il s'agit là d'une proposition politique notable de la part d'un président qui a fondé une grande partie de son attrait sur un coût de la vie moins élevé et sur la promesse d'éviter les "guerres sans fin" des administrations précédentes.
Et les électeurs n'ont pas manqué de la noter.
Le Pew Research Center a constaté qu'environ six Américains sur dix estiment que les États-Unis ont pris la mauvaise décision en recourant à la force militaire contre l'Iran. Ces chiffres sont particulièrement frappants chez les démocrates.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le slogan "Pas de guerre contre l'Iran". Ce n'est plus seulement un cri de ralliement lors des manifestations ou le discours des militants de la politique étrangère.
Cela s'inscrit désormais dans un débat électoral sur la manière dont Washington utilise l'argent des Américains, la puissance militaire américaine et l'autorité que les électeurs confient à leur gouvernement.
Abdul El-Sayed l'a compris plus tôt que la plupart des candidats.
Après que Trump eut ordonné les premières frappes en février, El-Sayed a fait valoir que le président avait promis de mettre fin aux guerres sans fin pour finalement en déclencher une nouvelle. Il a remis en cause à la fois l'objectif de cette intervention et l'absence d'autorisation du Congrès.
Cinq mois plus tard, les démocrates du Michigan l'ont désigné comme candidat au Sénat américain.
Ce résultat mérite qu'on s'y attarde, non pas parce que chaque électeur ayant soutenu El-Sayed l'a fait pour des raisons liées à l'Iran ou à la Palestine. Les élections ne sont jamais aussi simples. Les électeurs du Michigan avaient également à l'esprit les soins de santé, les prix, Trump, l'emploi et le mélange habituel de revendications locales et nationales.
Mais la politique étrangère n'était pas non plus un élément accessoire de la campagne.
L'AIPAC et les groupes qui lui sont affiliés ont injecté des sommes colossales dans la campagne. L'Associated Press a recensé plus de 30 millions de dollars de dépenses liées aux efforts du lobbypro-israélien pour influencer la primaire.
El-Sayed a néanmoins battu Haley Stevens.
La leçon à en tirer n'est pas que l'AIPAC ait soudainement cessé d'avoir de l'importance. Il en a clairement encore. La leçon la plus intéressante est que des dépenses d'une telle ampleur n'ont pas suffi à transformer les critiques d'El-Sayed à l'égard de la politique israélienne et du militarisme américain en un handicap disqualifiant, comme cela aurait pu être le cas autrefois.
Quelque chose a changé dans la politique démocrate.
Ce changement est également visible dans l'attitude du public envers Israël. Le Pew Research Center a constaté en avril que 60 % des Américains avaient une opinion défavorable d'Israël, ce chiffre s'élevant à huit sur dix parmi les démocrates et les indépendants proches des démocrates. Parallèlement, 59 % des Américains ont exprimé peu ou pas de confiance envers Benjamin Netanyahu.
Ces chiffres auraient semblé extraordinaires il n'y a pas si longtemps.
Ils contribuent également à expliquer pourquoi la Palestine et l'opposition à la guerre contre l'Iran s'inscrivent de plus en plus dans le même débat politique. Le point commun n'est pas l'Iran. C'est Washington.
Pour de nombreux électeurs, la question est désormais de savoir si les États-Unis doivent continuer à considérer l'escalade militaire comme leur réponse par défaut aux crises au Moyen-Orient, et si le soutien apporté au gouvernement israélien doit rester largement à l'abri du contrôle auquel sont soumis tous les autres bénéficiaires d'armes et d'argent américains.
Des membres du Congrès commencent à mettre à remettre ces paramètres en question.
Ilhan Omar, une autre femme politique dont l'opposition à la politique israélienne a été utilisée à maintes reprises contre elle, a soutenu en mars la résolution sur les pouvoirs de guerre contre l'Iran. Sa revendication n'avait rien de révolutionnaire : le président devrait obtenir l'autorisation du Congrès avant d'engager les États-Unis dans de nouvelles hostilités.
Ce principe ne devrait pas prêter à controverse dans une démocratie. Pourtant, des décennies de guerres présidentielles l'ont rendu presque étrange.
Ce qui nous ramène en Floride.
Trois autres candidats se présenteront devant les électeurs en même temps que Tlaib le 18 août. Leurs campagnes respectives sont différentes et aucune ne doit être considérée comme une victoire acquise d'avance pour un bloc progressiste émergent.
Mais la tentative de stigmatiser le meeting de Floride avant même que les électeurs ne se rendent aux urnes en dit long sur les enjeux.
Pendant des années, la critique d'Israël a été contrée en augmentant le coût politique de son expression. Les candidats ont appris à éviter certains sujets. Les donateurs ont appris quels adversaires pouvaient être écrasés par l'énorme coût d'une campagne. Les membres du Congrès ont appris que la critique de la politique militaire israélienne pouvait instantanément se transformer en une polémique visant le critique plutôt que la politique elle-même.
Cet état de fait devient plus difficile à prolonger lorsque les électeurs eux-mêmes changent. Cela devient encore plus difficile lorsque les conséquences des guerres au Moyen-Orient se répercutent sur les prix à la pompe et les budgets des ménages.
On demande aux Américains d'accepter des prix plus élevés alors que Washington dépense des milliards pour entretenir un nouveau conflit. Ils voient un président qui a fait campagne contre les guerres sans fin défendre une guerre qui dure déjà depuis près de six mois. Dans le même temps, on leur dit que remettre en question l'aide militaire au gouvernement de Netanyahu reste politiquement suspect.
À terme, ces contradictions se répercutent dans les urnes.
Il n'y a aucune raison de prétendre qu'une majorité anti-guerre a soudainement pris le contrôle de la politique américaine. Ce n'est pas le cas. Pas plus que les victoires d'une poignée de candidats progressistes ne mettront fin à des décennies d'interventionnisme bipartisan.
Mais l'ancien calcul politique devient moins sûr.
Un candidat peut désormais s'opposer à une nouvelle guerre contre l'Iran et remporter une primaire importante au Sénat. Une députée peut exiger des limites aux pouvoirs présidentiels en matière de guerre et survivre aux tentatives visant à la destituer. Des candidats peuvent remettre en cause le soutien militaire inconditionnel à Israël sans pour autant mettre en danger leur carrière politique.
C'est sans doute une évolution qui mérite de susciter des inquiétudes dans l'establishment de la politique étrangère à Washington.
La question à laquelle sont confrontés les responsables politiques américains évolue peu à peu : elle ne se résume plus à "Qu'est-ce que ça me coûter de m'opposer à cette guerre ?", mais devient bien plus dérangeante : "Qu'est-ce que ça va me coûter de la soutenir ?"
Jenny Williams
Article original en anglais : From Gaza to Iran, Washington's wars are becoming an electoral liability, Middle-East Monitor,15 août 2026
Traduction : Chronique de Palestine - Dominique Muselet
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Jenny Williams est une journaliste et écrivaine américaine indépendante spécialisée dans la politique étrangère, les droits de l'homme et les conflits. Elle s'attache à clarifier les débats complexes liés à la sécurité et à mettre en avant les répercussions nationales des interventions à l'étranger.
La source originale de cet article est Middle East Monitor
Copyright © Jenny Williams, Middle East Monitor, 2026
Par Jenny Williams
