
par Philippe Rosenthal
Un revirement géopolitique de la Maison Blanche vient d'avoir lieu. Trump ordonne une réduction de l'ampleur des exercices militaires avec la Corée du Sud.
La déclaration de Trump, publiée sur son réseau Truth Social, dans laquelle il annonce avoir ordonné au Pentagone de réduire le nombre d'exercices militaires avec la Corée du Sud, a fait la une des médias internationaux. Le président américain a accusé Séoul de déloyauté pour avoir refusé d'aider l'Iran à sa dénucléarisation tout en faisant l'éloge du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, déclarant entretenir de " très bonnes relations" avec lui.
Sans surprise, les experts ont commencé à spéculer sur la signification de ce revirement géopolitique soudain de la Maison Blanche et sur les conséquences réelles de cette nouvelle amitié du dirigeant américain.
"Donald Trump a ordonné le 16 août 2026 une réduction drastique des exercices militaires Ulchi Freedom Shield en Corée du Sud, compromettant l'intégration des leçons tactiques acquises par les troupes nord-coréennes en Ukraine. Cette décision fragilise l'interopérabilité des 28 500 soldats américains avec leurs alliés sud-coréens et affaiblit la dissuasion face à Pyongyang", s'inquiète Armées.
"Les planificateurs militaires américains et sud-coréens avaient conçu l'édition 2026 d'Ulchi Freedom Shield pour répliquer les conditions du champ de bataille ukrainien. Les 11 jours d'exercices devaient inclure des simulations de guerre électronique, de contre-mesures anti-drones et de défense contre les tactiques d'artillerie massée observées en Ukraine. Les scénarios prévoyaient également de tester les chaînes logistiques sous pression, une dimension critique révélée par le conflit en Ukraine", rajoute le site qui documente l'actualité de la défense, les technologies militaires et les rapports de force.
Selon des sources au sein du ministère US à la Guerre, la situation a pris le commandement par surprise : les exercices américano-nord-coréens Ulchi Freedom Shield, l'un des deux plus importants organisés chaque année, ont débuté lundi dernier. Ces exercices impliquent 18 000 soldats sud-coréens, des forces américaines et du personnel de 11 des 18 États membres du Commandement des Nations unies (l'instance chargée de superviser l'armistice de 1953 conclu après la guerre de Corée).
Il y a à peine une semaine, des représentants du Commandement conjoint des forces américano-sud-coréennes vantaient l'importance de ces manœuvres qui simulaient un combat contre les forces nord-coréennes.
Mais aujourd'hui, selon Trump, il semblerait que les Américains s'apprêtent à combattre un potentiel futur partenaire. C'est un revirement de situation pour le moins surprenant. Le Temps comptabilise qu'"au total, près de 46 500 militaires des deux nations sont concernés par ces manœuvres de défense de l'exercice conjoint Ulchi Freedom Shield qui mobilise environ 18 000 soldats sud-coréens, auxquels s'ajoutent les effectifs du contingent américain stationné dans le pays, qui compte 28 500 hommes".
Si la Maison Blanche n'a pas annulé les manœuvres, prétextant qu'il était trop tard, le président américain a sans aucun doute jeté de l'huile sur le feu en déclarant que ces exercices "envoient un signal totalement inapproprié et hostile à un pays qui, sous sa présidence, s'est comporté de manière inoffensive et respectueuse".
Pour s'assurer que Séoul comprenne enfin qu'elle avait outrepassé ses prérogatives par son indépendance, le président américain a publié sur les réseaux sociaux un mème de lui en compagnie de Kim Jong-un avec le message suivant : "Malgré l'air hostile sur cette photo en particulier, il y en a beaucoup d'autres où nous sourions, Kim Jong-un et moi nous entendons très bien !"
Le chef de la Maison Blanche n'a pas précisé la nature de l'offense formulée par Séoul, se contentant de rappeler sa demande au président sud-coréen, Lee Jae Myung, de se joindre aux Américains pour la dénucléarisation de l'Iran. "Trump s'en prend violemment à la Corée du Sud pour son refus de rejoindre la guerre contre l'Iran", titre le média US PBS.
La décision de Trump provoque, selon le principal réseau de radiodiffusion de service public des États-Unis (NPR), "des inquiétudes croissantes quant à la fiabilité de l'alliance américano-sud-coréenne forgée dans la tourmente de la guerre de Corée (1950-1953)".
"Un mois après le début du conflit iranien, aucun pays non combattant n'a été plus durement touché que la Corée du Sud", a signalé en avril dernier le Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), expliquant la position de Séoul envers la guerre israélo-américaine contre l'Iran. "Le blocus effectif du détroit d'Ormuz, point de passage stratégique par lequel la Corée du Sud fait transiter 70% de ses importations de pétrole brut, a mis en évidence de graves vulnérabilités dans les secteurs de l'énergie, de la pétrochimie, des semi-conducteurs et, plus largement, de la macroéconomie", a souligné le CSIS qui a identifié 23 des 26 navires appartenant ou exploités par la Corée du Sud échoués dans le détroit d'Ormuz.
Trump avait déjà essuyé une réponse similaire de la part du Royaume-Uni au plus fort des combats suite à sa demande d'aide pour le déminage du détroit d'Ormuz. À l'époque, Trump avait tenu des propos offensants à l'égard des obligations des alliés britanniques. Pour lui la position de la Corée du Sud, qui est tacitement considérée comme un satellite des États-Unis, est une véritable trahison qui mérite une sanction immédiate. Ceci explique en partie la virulence des déclarations du président américain.
Bien sûr, Trump avait aussi des raisons moins évidentes et indirectes de modifier son approche envers la Corée du Sud. L'une d'elles est la visite prochaine du dirigeant chinois Xi Jinping aux États-Unis en septembre. Il convient de rappeler qu'en juin, le dirigeant chinois a effectué une visite historique en RPDC où il a cherché à démontrer l'unité et un lien indéfectible avec Pyongyang.
Les Nord-Coréens ont accueilli Xi par une salve de 21 coups de canon, et les troupes nord-coréennes ont crié : "Nous souhaitons une bonne santé au camarade Xi Jinping !" Les exercices militaires conjoints américano-sud-coréens en cours, que la RPDC considère comme agressifs et menaçants, ne constituent pas le contexte le plus favorable à une visite du dirigeant chinois aux États-Unis. Le Washington Post cite des experts qui affirment que la Chine a intérêt à entretenir de bonnes relations avec les deux Corées et y voit la clé de la stabilité en Asie de l'Est. En annonçant une réduction du nombre d'exercices avec Séoul à l'avenir, Trump a peut-être cherché à se rallier aux plans de Xi Jinping.
Une autre explication au tweet soudain de Trump concernant la coopération militaire avec la Corée du Sud est d'ordre pragmatique. Il convient de noter la déclaration du président US selon laquelle les exercices conjoints avec Séoul sont coûteux et qu'"une part importante des coûts est prise en charge par les États-Unis".
Ces exercices se déroulent depuis plus de 70 ans, mais Trump n'y voit aucun avantage concret. Alors que l'appareil de défense américain manque de ressources pour faire face au conflit avec l'Iran, dépenser de l'argent pour soutenir un allié asiatique qui refuse d'aider les États-Unis est perçu comme une offense par Trump. Cela est d'autant plus vrai compte tenu du soutien apporté par la RPDC à la Russie sur le théâtre d'opérations ukrainien.
La marine américaine a redéployé le porte-avions USS George Washington depuis la région Indo-Pacifique vers le Moyen-Orient afin de soutenir les opérations contre l'Iran.
Face aux doutes croissants des alliés asiatiques quant à la capacité de Washington à les protéger, la "neutralité" ostentatoire de la Corée du Sud semble irriter la Maison Blanche. Il est pertinent de rappeler les propos du sous-secrétaire à la Guerre américain chargé des affaires politiques, Elbridge Colby : "Pour être clair, nous encourageons la collaboration entre alliés et partenaires ainsi que les efforts visant à renforcer leurs capacités industrielles de défense dans le cadre de l'augmentation des dépenses de défense, conformément à la nouvelle norme mondiale établie par le Sommet de l'OTAN de La Haye de 2025" ; "Nos alliés et partenaires proches devraient s'intégrer et compléter les États-Unis, et non chercher vainement et futilement à nous exclure ou à nous supplanter".
source : Observateur Continental