
Ce que ses propres institutions ont reconnu - et pourquoi le 7 octobre ne peut solder Gaza
par Laala Bechetoula
Il y a des matins qui ne finissent jamais tout à fait. Le 7 octobre 2023 en est un.
Pas seulement pour les familles de Be'eri, les observatrices de Nahal Oz ou les 251 personnes emmenées vers Gaza. Il ne finit pas davantage pour les Palestiniens morts dans la guerre ouverte ce matin-là. Il ne finit pas, enfin, pour celui qui tente de comprendre ce qui s'est réellement passé, parce qu'Israël a passé près de trois ans à produire, sur lui-même, un dossier à charge d'une ampleur exceptionnelle, tout en laissant encore sans réponse la question essentielle : pourquoi une enquête pleinement indépendante n'a-t-elle toujours pas établi l'ensemble des responsabilités ?
Il faut ici résister à deux facilités. La première consiste à considérer les crimes du 7 octobre comme une interdiction de demander ce qu'Israël savait avant l'attaque. La seconde consiste à décréter, sans preuve, qu'Israël aurait organisé ou volontairement laissé se produire sa propre catastrophe. La vérité documentaire est plus inconfortable que ces deux récits : elle oblige à suivre les faits jusqu'au point précis où ils s'arrêtent, sans leur faire dire davantage.
C'est précisément ce qui rend ce dossier si lourd.
L'avertissementEn avril 2018, la Division Recherche du renseignement militaire israélien fait circuler un document suffisamment sérieux pour remettre en cause les évaluations établies. Selon les informations publiées par la suite, il atteint jusqu'au bureau du premier ministre. La question posée est limpide : le Hamas construit-il ses forces en vue d'une attaque de grande ampleur en profondeur du territoire israélien ?
Après le 7 octobre, Benjamin Netanyahou soutient qu'aucun avertissement de cette nature ne lui avait été présenté. Puis, dans un document remis au Contrôleur de l'État et rendu public début 2026, il reconnaît avoir reçu le rapport de 2018, tout en mettant l'accent sur son passage le plus rassurant.
Le point important n'est donc pas de prétendre que Netanyahou connaissait la date. Rien ne permet de l'affirmer. Il est simplement d'établir que le scénario stratégique d'une attaque majeure existait au sommet de l'État plusieurs années avant qu'il ne devienne réalité.
Le planEn 2022, l'Unité 8200 obtient un plan opérationnel du Hamas d'environ quarante pages : Jericho Wall. Drones pour aveugler la surveillance, barrage de roquettes, franchissement de la clôture à pied, en moto ou en parapente, attaque de positions militaires identifiées : le scénario ressemble de façon saisissante à ce qui se produira ensuite.
La division de Gaza le classe pourtant parmi les ambitions à long terme. En juillet 2023, l'Unité 8200 observe ensuite le Hamas s'entraîner sur un scénario correspondant au document. Une analyste avertit que le mouvement ne se contente plus de projeter l'opération, mais acquiert la capacité de l'exécuter.
L'alerte circule, mais n'atteint pas les principaux responsables susceptibles d'en tirer les conséquences. Le chef d'état-major Herzi Halevi et le commandant de l'armée de l'air Tomer Bar n'auraient pas été informés de l'existence de Jericho Wall avant l'attaque. Un briefing ultérieur destiné au chef d'état-major n'en fait plus mention.
Il ne manque donc pas seulement une information. Il manque la transmission d'une information déjà disponible.
Elles avaient vuÀ Nahal Oz, les jeunes observatrices de l'unité 414 surveillent quotidiennement Gaza. Elles voient les entraînements du Hamas, identifient des combattants, observent des simulations d'assaut, et préviennent leur hiérarchie.
On leur répond qu'il s'agit d'exercices.
Le 7 octobre, quinze d'entre elles meurent. Sept autres sont enlevées.
Leur histoire est peut-être la plus simple à comprendre et la plus difficile à accepter : parfois, le renseignement n'échoue pas parce qu'il ne voit rien. Il échoue parce que l'institution refuse de croire ce qui dérange le modèle qu'elle s'est construit.
La nuitDans la nuit du 6 au 7 octobre, plusieurs signaux sont détectés. Vers 3 h 20, Herzi Halevi est informé de l'activation de cartes SIM associées à des membres de la force d'élite Nukhba. Une consultation restreinte a lieu. Le chef du renseignement militaire, alors en congé, n'est pas réveillé. Le commandant de l'armée de l'air n'y participe pas. Le ministre de la Défense et le premier ministre ne sont pas réveillés non plus.
Halevi ordonne une collecte aérienne renforcée. L'ordre n'est pas exécuté.
Cinq signaux distincts sont relevés au cours de la nuit, mais chacun reçoit séparément une explication rassurante. Leur accumulation ne provoque pas le niveau d'alerte que l'on aurait pu attendre d'un système confronté à autant d'indices convergents. La division de Gaza n'est pas substantiellement renforcée.
À 6 h 29, l'hypothèse selon laquelle le Hamas restait dissuadé s'effondre en même temps que la frontière.
L'aveuLe rapport public de Tsahal du 27 février 2025 reconnaît que l'armée a échoué dans sa mission fondamentale de protection des civils israéliens.
Quelques jours plus tard, le Shin Bet va plus loin. Son directeur, Ronen Bar, écrit que si son service avait agi autrement dans les années précédentes et au cours de cette nuit, le massacre aurait pu être évité. Le rapport met également en cause la politique durable de "tranquillité" avec Gaza, les responsabilités insuffisamment claires entre institutions et des choix qui ont contribué au renforcement du Hamas.
Le camp Netanyahou réplique en reprochant au Shin Bet de ne pas avoir réveillé le premier ministre. Les deux accusations ne s'annulent pas. Elles peuvent être vraies en même temps, et c'est précisément pourquoi aucune des institutions qui se renvoient aujourd'hui la responsabilité ne devrait avoir le dernier mot sur sa propre conduite.
Qui a tué qui ?Le 7 octobre fut une attaque menée par le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens. Des civils furent tués, des otages furent pris et des crimes de guerre ont été documentés. Rien de sérieux ne peut être construit en le niant.
Mais un autre fait appartient également au dossier : des Israéliens ont été tués par des forces israéliennes ce jour-là. La Commission d'enquête de l'ONU a documenté l'emploi d'une logique liée à la directive Hannibal dans certains épisodes et examiné plusieurs cas où la responsabilité exacte des tirs demeure controversée.
La même rigueur oblige toutefois à rejeter ce que les preuves n'établissent pas. Elle n'a pas confirmé la thèse selon laquelle des hélicoptères israéliens auraient systématiquement massacré les participants du festival Nova. Cette affirmation ne peut donc pas être présentée comme un fait.
À Be'eri, des versions contradictoires subsistent. Or presque aucune autopsie n'a été pratiquée, de nombreux corps furent rapidement enterrés et des véhicules détruits furent ensuite broyés. Ces circonstances ne permettent pas d'inventer une réponse ; elles rendent seulement certaines certitudes aujourd'hui beaucoup plus difficiles.
C'est précisément dans ces zones grises qu'une enquête indépendante prend tout son sens.
HindLe 19 août 2026, un autre dossier a illustré brutalement ce problème de confiance.
Pendant plus de deux ans, l'armée israélienne avait nié que ses troupes se trouvaient à proximité de la voiture où Hind Rajab, cinq ans, fut retrouvée morte avec sa famille après avoir appelé au secours pendant des heures.
Puis l'armée a changé de position. Elle a reconnu que des soldats israéliens avaient ouvert le feu sur la voiture et qu'un obus avait ensuite été tiré sur l'ambulance du Croissant-Rouge venue la secourir. Une enquête pénale militaire a été ouverte.
Ce cas ne prouve pas que toute version officielle israélienne serait fausse. Il démontre quelque chose de plus utile pour comprendre ce dossier : une version institutionnelle présentée comme certaine peut être révisée plus tard par l'institution même qui l'avait défendue.
À partir de là, demander un contrôle indépendant n'est ni une hostilité de principe ni un geste politique. C'est une précaution élémentaire.
L'auto-enquêteCette précaution vaut aussi pour le 7 octobre. Un panel dirigé par le général de réserve Sami Turgeman a réexaminé les investigations internes de Tsahal et conclu qu'une part importante d'entre elles était incomplète ou devait être reprise.
Autrement dit, l'armée s'est enquêtée elle-même, puis un second mécanisme interne a estimé qu'une partie substantielle du premier travail n'était pas suffisamment solide.
Cela ne rend pas les enquêtes militaires inutiles. Cela empêche simplement d'en faire le dernier mot.
L'enquête manquanteAprès la surprise de la guerre du Kippour en 1973, Israël créa la commission Agranat.
Près de trois ans après le 7 octobre, aucune commission indépendante comparable n'a encore fourni l'examen global de la catastrophe. Le Contrôleur de l'État lui-même a relevé qu'aucun mécanisme objectif et indépendant n'avait répondu à toutes les questions centrales. La Knesset a avancé un autre modèle de commission, davantage structuré par la représentation politique, ce qui alimente précisément le débat sur son degré d'indépendance.
La question n'a pourtant rien de compliqué : qui doit enquêter sur ceux qui détenaient le pouvoir lorsque le système s'est effondré ?
Chaque mois qui passe rend cette question plus urgente. Les souvenirs s'altèrent, les responsabilités administratives changent, les témoins disparaissent et les documents deviennent plus difficiles à replacer dans leur contexte. Le temps ne se contente pas de retarder la vérité ; il peut en réduire la possibilité.
La limiteIl faut maintenant dire clairement ce que ce dossier ne démontre pas.
Détenir le plan de l'ennemi ne signifie pas connaître la date. Sous-estimer des avertissements ne prouve pas une volonté de laisser faire. Un effondrement militaire ne démontre pas une orchestration. Que des tirs israéliens aient tué certains Israéliens ne signifie pas qu'Israël ait organisé le massacre. Et l'exploitation politique d'une tragédie après coup ne prouve jamais qu'on l'ait provoquée.
Aucune preuve publique disponible n'établit que des responsables israéliens connaissaient à l'avance la date du 7 octobre ou qu'ils aient délibérément permis l'attaque.
C'est important, parce que la spéculation n'est pas nécessaire. Une accusation non démontrée suffit souvent à faire oublier toutes celles qui le sont.
Le réquisitoire le plus solide reste celui qui tient lorsque l'on essaie d'en démonter chaque phrase.
Aucune absolutionC'est ici que le 7 octobre rejoint Gaza.
Reconnaître les crimes commis ce jour-là ne confère à aucun État une liberté juridique illimitée le lendemain. La légitime défense ne suspend pas le droit international humanitaire. Le crime initial et la conduite de la guerre qui lui succède sont deux objets distincts : le premier peut expliquer politiquement le second ; il ne le légalise pas dans sa totalité.
Aucun massacre ne transforme automatiquement une population civile en cible légitime. Aucune prise d'otages ne suspend les Conventions de Genève. Les violations du Hamas ne libèrent pas Israël de ses propres obligations.
Un État reste responsable de ses décisions, de ses ordres, de ses armes et de la conduite de ses forces.
Le droit international ne peut être invoqué comme une règle sacrée pour les victimes israéliennes le 7 octobre et devenir secondaire lorsqu'il est invoqué pour les civils palestiniens. S'il dépend de l'identité de celui qui souffre, il n'est plus réellement universel.
Ce qui resteRetirons donc toute conjecture.
Un scénario d'attaque majeure avait atteint le sommet de l'État plusieurs années avant le 7 octobre. Jericho Wall était détenu par le renseignement militaire depuis 2022. Il n'a pas été correctement porté à la connaissance de responsables essentiels. Des exercices correspondant au scénario furent observés. Des observatrices avertirent leur hiérarchie. Plusieurs signaux furent détectés pendant la nuit sans provoquer le niveau d'alerte que leur accumulation aurait pu justifier. Le Shin Bet a reconnu que d'autres décisions auraient pu empêcher le massacre. L'armée a reconnu son échec fondamental à protéger la population. Des enquêtes ultérieures ont elles-mêmes révélé les limites de l'auto-évaluation.
Aucune de ces phrases n'exige une théorie de conspiration. Elles sont plus graves précisément parce qu'elles n'en exigent aucune.
Les vivantsLes morts du 7 octobre ont été convoqués sans relâche pour justifier une guerre, fermer des controverses ou transformer certaines questions en actes de déloyauté. Ils ne peuvent répondre aux récits construits en leur nom.
Cette responsabilité appartient aux vivants.
Elle oblige à refuser deux certitudes également commodes : celle qui prétend qu'il n'y aurait plus rien à enquêter et celle qui affirme déjà savoir que tout fut prémédité.
Nous ne disposons pas des preuves permettant d'établir la seconde. Nous disposons de beaucoup trop de faits pour accepter la première.
Il faut donc suivre chaque avertissement, chaque décision, chaque ordre donné ou non exécuté, chaque mort dont les circonstances demeurent contestées, chaque document encore disponible. Puis laisser les faits conduire l'enquête.
S'ils mènent à l'arrogance, il faut la nommer. S'ils mènent à l'incompétence, il faut l'établir. S'ils mènent à une responsabilité pénale ou politique, il faut la déterminer. Et si, un jour, des preuves recevables établissent quelque chose de plus grave, il faudra le dire également - mais pas avant que la preuve ne le permette.
Voilà pourquoi la question finale n'a besoin d'aucun mystère :
Pourquoi, près de trois ans après la catastrophe, Israël ne s'est-il toujours pas donné l'enquête pleinement indépendante capable d'établir tout ce que ses propres institutions ont déjà commencé à reconnaître ?
Tant que cette enquête n'existera pas, le 7 octobre restera une tragédie, un échec d'État et un dossier inachevé.
Et aucune guerre menée en son nom ne pourra le refermer à sa place.
Les opinions exprimées dans cet article ne peuvent être considérées comme émanant des éditeurs du Réseau International et n'engage que la responsabilité de l'auteur.