
Diego Cinquegrana
Source: facebook.com
Il y eut un temps, pas encore lointain et pourtant déjà séparé de nous comme le serait une cité engloutie, où le libéralisme concédait presque tout pourvu que rien n'aspire à devenir contraignant. Chacun pouvait cultiver sa propre religion, sa propre métaphysique, son hérésie, son petit royaume intérieur; il pouvait peindre des icônes ou des urinoirs, invoquer les dieux ou proclamer leur mort, à condition de reconnaître que toutes ces formes avaient le même droit d'exister, et aucune le droit de commander. L'horizon était commun, la verticalité privée. On pouvait regarder le ciel, mais chacun depuis son propre balcon.
Cette disposition produisit une harmonie apparente. Poètes, musiciens, mystiques, matérialistes, traditionalistes et nihilistes pouvaient occuper en même temps le même espace, non parce qu'ils convergeaient vers un Principe, mais parce qu'ils avaient accepté de ne plus poser publiquement la question du Principe. La coexistence dépendait d'une renonciation préalable: la vérité pouvait être recherchée, vécue, peinte, chantée ; elle ne pouvait cependant pas prétendre à une forme politique, à une hiérarchie, à une responsabilité commune. Le libéralisme tolérait la transcendance précisément dans la mesure où elle restait un goût individuel, une excentricité inoffensive, parfois même une agréable voix dans le catalogue.

Le poison était déjà dans la coupe. L'individualisme s'étendait, l'existence devenait exposition, la culture marché des singularités. Pourtant, il subsistait encore des zones franches où l'artiste pouvait croire échapper à la mécanique. Il pouvait dénoncer la société du spectacle pendant le spectacle, maudire la consommation tout en vendant son propre produit, célébrer l'abîme entre un apéro et une présentation. Le système lui renvoyait même l'image flatteuse de sa propre opposition. Lui était satisfait, le public était satisfait, le marchand était satisfait. Une résistance intérieure, certes. Mais sans effet. Un incendie peint sur le mur d'une pièce climatisée.
La période pandémique constitue le seuil symbolique au-delà duquel ce compromis a cessé de fonctionner. Non parce qu'elle aurait créé de toutes pièces la séparation, la peur ou la délégation, mais parce qu'elle les a rendues visibles et opérantes à une échelle auparavant impensable. L'homme qui se croyait libre découvrit qu'il avait confié à des dispositifs extérieurs non seulement la santé et la sécurité, mais le jugement sur la proximité, la parole, le corps, la mort.
Daria Douguina, réfléchissant sur la figure hégélienne du Serviteur, observait précisément durant cette période combien l'homme moderne avait tendance à déléguer à l'espace médiatique jusqu'à son propre rapport à la finitude: d'autres définiraient le danger, la mort possible, la conduite appropriée. La conscience n'affrontait plus la limite; elle attendait que le Maître la lui représente.

La distance physique devint alors le sacrement extérieur d'une séparation bien plus ancienne. Familles, amitiés, communautés, générations se sont divisées; mais surtout, la dernière illusion selon laquelle l'horizontalité libérale serait un espace réellement partagé s'est brisée. Il n'y avait plus rien de commun: il y avait des individus asservis, connectés et mutuellement surveillés. Même la verticalité privée commença à céder. Privée de rite, de discipline et de communauté, elle dégénéra en sentiment, pose, nostalgie, décoration spirituelle. Le crucifix au-dessus du canapé. Le livre initiatique à côté de la télécommande. Plotin, puis les notifications.
À partir de ce moment, l'art a manifesté une lassitude différente de la simple décadence stylistique. Il ne manque pas de technique, ni d'œuvres, ni de festivals, d'expositions, de lectures, d'exécutions, de prix, de résidences et de petits cénacles. Ce qui manque, c'est le sujet. L'artiste continue à produire, mais il ignore de plus en plus souvent qui parle à travers lui, à qui il parle et pour quelle nécessité. Il expose son faire parce que le dispositif lui a appris qu'exister, c'est se montrer. L'exposition remplace la manifestation; la présence remplace la parole; la réputation remplace le destin.
Un verre. Un poème. Deux accords. Quelques étoiles. Les embrassades. On rentre chez soi. Rien ne s'est passé.
On ne demande pas à l'art de devenir chronique, manifeste ou légende idéologique. Une œuvre ne doit pas nécessairement représenter une guerre, une épidémie, une révolution ou une ruine pour appartenir à son temps. Mais elle doit répondre du temps où elle apparaît. Elle doit parler, même si elle ne prononce pas un mot. Elle doit confesser sa complicité avec le monde qu'elle prétend dépasser et, par cette confession, la briser. La première dénonciation de l'artiste doit donc être tournée contre l'artiste: contre le désir d'être accueilli, reconnu, invité; contre la faim de public; contre la transformation de la vocation en profil.

Daria écrivait que la culture est d'autant plus haute que l'homme tente de déchirer le monde pour atteindre la vérité. Un seul geste héroïque, affirmait-elle, peut modifier une culture, à condition de ne pas fuir la dégénérescence mais de travailler durement en son sein. C'est là le point décisif: ne pas se retirer pour conserver intacte sa pureté, ni se plonger dans la boue pour se complaire dans sa propre contamination. Descendre en maintenant l'axe. Entrer dans la caverne sans oublier le Soleil.
L'art redevient alors hiéurgie: une opération par laquelle l'invisible prend forme et juge le visible. Dieu ne parle pas à travers l'artiste parce qu'il possède une sensibilité plus raffinée ou un CV plus fourni. Il parle quand il trouve en l'artiste une faille suffisamment libre de l'ego. Là où le Moi occupe tout l'espace, le Logos se tait. Il reste le talent, peut-être. Il reste le style. Il reste le métier. Mais le feu est éteint.
Une partie de l'antilibéralisme contemporain continue, sous de nouvelles bannières, à reproduire la même maladie. Il se proclame ennemi de l'individualisme tout en dressant de petits autels à sa propre personne; il invoque les hiérarchies, mais les comprend comme une distance sociale entre soi et les autres; il dénonce le marché et compte ensuite les présences, les reconnaissances, les contacts, les photos. Il annonce publiquement des cercles réservés, proclame l'accès pour quelques élus et laisse aussitôt entrouverte la porte du message privé. Le mystère réduit à une réservation. Le Principe transformé en corde de velours.
C'est une petite libido sociale déguisée en aristocratie. Elle ne veut pas quelque chose au-dessus d'elle, mais quelqu'un en dessous. Elle peut se servir de Platon, de la Tradition, de l'Empire, du Sacré; mais le dévoilement n'est pas un sujet pour une soirée. C'est un risque. Qui invoque la vérité doit accepter qu'elle commence par le dénuder. Sinon, il ne reste que la toge et la pose. Et dessous, rien. Un paon métaphysique qui fait la roue sur une bouche d'égout.

La contradiction de ces libéraux illibéraux n'est pas un accident de caractère: elle montre combien la forme libérale a profondément pénétré même ceux qui en refusent le vocabulaire. Ils n'arrivent pas à concevoir la communauté autrement que comme public, la sélection autrement que comme privilège, l'autorité autrement que comme projection narcissique. Ils confondent le rang avec la visibilité, la verticalité avec la hauteur du piédestal. Voilà pourquoi leurs constructions ne durent pas: elles ne possèdent pas de centre supérieur aux personnes qui les administrent. Au premier affront, au premier silence, à la première chaise restée vide, l'Empire intérieur devient une « chat » rancunière.
ECCE BELLUM.
La philosophie de la guerre d'Alexandre Douguine ne considère pas le conflit comme un accident survenu de l'extérieur dans la politique. La guerre révèle la structure des sujets, car elle force à distinguer ce pour quoi un homme, un peuple ou une civilisation sont prêts à risquer leur existence. En temps de paix, intérêts et valeurs peuvent se confondre, la commodité peut se faire passer pour conviction, la rhétorique peut prendre la place de la foi. Quand le conflit éclate, la hiérarchie cachée devient visible.

La guerre métaphysique est d'abord rupture de l'inertie, combat contre la passivité, décision de ne pas se laisser entièrement déterminer par le monde donné. La guerre profane détruit l'homme lorsqu'elle le réduit à une quantité, à un automate, à un mercenaire ou à une matière sacrificielle; la vraie guerre, dans sa signification révélatrice, le confronte à la question que la fausse paix avait repoussée: pour quoi vis-tu ?
La guerre ne crée pas les valeurs. Elle les oblige à se montrer.
Dans le deuxième Cahier du Chantier Multipolaire, Daria formule avec une extrême clarté cette fonction: les bouleversements radicaux divisent et font apparaître les contours; ce qui ne correspond pas au vrai est consumé par l'éclair, ce qui y correspond demeure.
La guerre est donc une brèche dans la continuité de l'illusion. Elle pénètre la réalité, la sépare, la juge. Dans sa déchirure peut apparaître une lumière, mais nul n'est obligé d'y entrer. La majorité cherche un abri, un commentaire rassurant, un nouveau Maître à qui déléguer la rencontre avec la limite. Le sujet naît, au contraire, lorsqu'il franchit le seuil.
Ici, conscience et responsabilité doivent être réunies. La conscience sans responsabilité produit l'exposition: elle voit, décrit, commente, souffre même, mais ne répond de rien. La responsabilité sans conscience produit l'obéissance aveugle: elle agit sans savoir quelle puissance elle sert. Leur union engendre le sujet, car connaître signifie désormais être appelé à prendre position, et prendre position signifie accepter que la vérité modifie sa propre forme de vie.
L'ancien dispositif libéral — verticalité privée, horizontalité partagée — doit donc être dépassé.
La verticalité doit cesser d'être une affaire intérieure et redevenir une mesure publique; l'horizontalité doit cesser d'être neutralité et devenir communauté organique, responsabilité réciproque, participation à un destin. La verticale sans l'horizontale engendre un ascétisme stérile ou une tyrannie de l'ego. L'horizontale sans la verticale produit un marécage: tous équivalents, tous interchangeables, tous seuls. Seule leur intersection forme la Croix, et dans la Croix le Principe descend dans le monde tandis que le monde s'élève vers le Principe.

L'optimisme eschatologique de Daria habite précisément cette intersection. C'est le refus simultané de l'illusion et l'amour de ce qui, dans l'illusion, attend d'être libéré; c'est la reconnaissance de la fin et la décision de vivre; c'est le désespoir privé d'alibi. Il ne promet pas la victoire, n'offre aucune garantie, ne rassure pas.
Il commande d'agir au nom de l'éternité précisément parce que tout ce qui appartient au temps peut être perdu. La fin de ce monde ne coïncide pas nécessairement avec la fin du monde: elle peut être la chute du voile qui empêchait d'en apercevoir un autre.
À l'approche du 20 août, commémorer Daria Douguina ne peut signifier la transformer en image autosuffisante, en sainte laïque, en nom à ajouter au programme. Douguine la décrit comme un Signe: quelque chose qui ne retient pas le regard sur soi, mais indique une direction. L'honorer, c'est recueillir la tâche qui traverse son œuvre: retrouver la révélation dans sa culture, construire l'axe transcendant dans la nuit, retourner dans la caverne, rendre l'âme indisponible à la dissolution.
L'artiste doit donc parler. Le philosophe doit revenir. L'homme doit répondre.
Le monde ne changera pas quand nous aurons trouvé les mots justes, atteint un accord ou complété une énième table ronde. Il changera de toute façon, emportant avec lui institutions, langages, marchés, frontières et masques. La seule question authentique concerne l'homme: changera-t-il aussi, ou s'efforcera-t-il encore de survivre comme le résidu du monde qui meurt?

Courir vers le coucher du soleil ne signifie pas poursuivre la fin. Cela signifie l'atteindre debout, avec le Principe au-dessus de nous, la communauté à nos côtés et la responsabilité en nous.
Le crépuscule n'est pas la reddition. C'est l'heure où chaque ombre doit déclarer à quelle lumière elle appartient.
Lectures complémentaires:
- Darya Dugina e AA. VV., Contro l'Italia, per l'Italia, AGA Editrice.
- Cantiere Multipolare, Quaderno n. 2 - "Darya Dugina. Correre verso il tramonto", AGA Editrice.
- Darya Dugina, La mia visione del mondo - Ottimismo escatologico, AGA Editrice.
- Aleksandr Dugin, Il Mondo multipolare. Dall'idea alla realtà, AGA Editrice.
- AA. VV., Abbiamo bisogno di una rivoluzione dello spirito, AGA Editrice.
- Natalia Melentyeva, Gli Altissimi sconosciuti - Evgenij Golovin e Ghejdar Džemal', AGA Editrice.