22/08/2026 reseauinternational.net  10min #324123

Dernières nouvelles de Cybérie avant liquidation

"Le calcul, c'est l'abîme" ~ Victor Hugo

par Joseph Salomon

Où nous emmènent la volonté de puissance de la technoscience avec ses "nécrotechnologies" et l'inconséquence dystopique des cybernocrates, si ce n'est hors de notre "biotope humain" - et bientôt de notre biosphère ? Depuis son laboratoire grenoblois, le collectif Pièces et main d'œuvre a anticipé "l'automatisation du cheptel humain", la "cannibalisation de l'écosystème par le système technicien", la "désaffection de l'humanité pour elle-même" par l'acceptation de la pensée-calcul "appliqué à toute réalité vivante, humaine et sociale" jusqu'à ce "vertige d'absurdité calculatoire" que seuls des robots pourraient supporter. Comment "prendre du recul face à l'abîme" ouvert sous nos pieds par la datacratie d'un "anti-humanisme technocratique" ? Dans son nouveau livre, le collectif en sédition dresse l'état des lieux de la Cybérie, ce monde-machine "auquel nous sommes tenus de nous adapter si nous voulons survivre ou plutôt fonctionner". Une invitation à chercher l'issue de ce "système total, d'une trame cybernétique si finement tissée dans la matière de nos vies qu'elle interdit toute échappée".

La vie serait née il y a plus de quatre milliards d'années, lors du premier âge géologique de la Terre baptisé "hadéen" en hommage au dieu grec des enfers... La technosphère apparaît avec la culture artefactuelle de l'Homo sapiens voilà quarante mille ans. L'emballement du Technocène commence voilà trois siècles et demi, avec la brutalisation du biotope humain jusqu'à l'actuel cycle du silicium et la création d'une contrefaçon artificialisée de la nature, surexploitée et consumée par une humanité prédatrice du vivant comme d'elle-même.

Depuis, la capacité d'agir de ladite humanité présumée se réduit en peau de chagrin dans l'armature d'irréalité d'une technosphère parasitaire - la voilà incarcérée dans son "technotope", prévu sans issue.

Le collectif Pièces et main d'œuvre combat sur ses terres le cancer techno-scientifique et une cybernocratie qui s'affaire à éliminer une humanité interconnectée de toute décision la concernant comme elle a été déjà été éliminée des champs, des usines, des bureaux et des boutiques :

"Si la puissance techno-industrielle dévore le monde matériel, c'est-à-dire naturel qui constitue notre biotope d'humains et si nous voulons rester humains, alors il faut arrêter le désastre techno-industriel".

Depuis les avertissements des pionniers de l'écologie (Mumford, Ellul, Charbonneau, Illich), il n'est plus permis de l'ignorer : le problème de la technologie c'est qu'elle matérialise le pire de l'humain - son irrépressible volonté de puissance.

Déportés en Cybérie

Nous avons bel et bien été "déportés en Cybérie", "incarcérés dans le cyberespace" et dépossédés de notre autonomie comme de toute vie intérieure "au profit de la domination machinique des technocrates", promoteurs d'une "fourmilière-machine" où les humains "deviennent inutiles à la production et moins rentables pour la consommation" - bref, "surnuméraires"...

Combien de bipèdes présumés pensants sont encore déterminés à défendre une "humanité" résiduelle alors qu'une technocratie, "possédée par sa volonté de puissance, emmène vers l'abîme le reste de l'espèce" ?

Combien résistent à la Méga-Machine alors que leurs congénères se dépouillent de leurs facultés (à commencer par celle de penser...) en échange d'une illusoire "puissance externalisée" ?

Alors qu'une humanité techno-zombifiée en est réduite à confier sa détresse à un automate, "le socle de l'équilibre biologique sur terre" est menacé par une informatisation totale du vivant. Combien de présumés humains s'imaginent encore en tirer leur part, aussi futile et dérisoire fût-elle ? La technolâtrie irresponsable des populations participe à ce "projet de toute-puissance" jusqu'au reniement d'une humanité passée au laminoir d'une "machine technopolitique".

Ainsi, "le monde entier est pucé, interconnecté, et on brûle la planète pour ça".

Le terme "cybernétique" (du grec kuber, pilote) se trouve déjà chez Platon qui "compare gouvernement et pilotage de navire".

Une représentation mécaniste, réductionniste et utilitariste de la nature installée avec la "modernité" débouche sur un programme global de pilotage automatisé de la Cité", jusqu'à la "smart city" avec le "smartphone" comme "interface de commande & contrôle des populations". Force est de constater que ce réductionnisme machinal, menant à une fusion du vivant avec l'informatique et le calcul s'est déployé "d'autant plus facilement que la population s'est d'elle-même connectée au système global via son smartphone" - en attendant des "dispositifs incorporés plus pratiques"...

Depuis la mise en place des réseaux ferrés (1830-1840) par le saint-simonisme mondialisé, l'implacable enchaînement d'"innovations" crée un monde artificiel, décrété meilleur que l'antérieur, conforme à la volonté d'ordre, d'enrichissement et de toute-puissance de quelque uns. Il s'agit bien d'"éliminer l'humain de la prise de décision, en lui substituant le pilotage automatisé des flux et des stocks". Car enfin, "l'humain, c'est l'erreur, et le monde-machine ne tolère pas d'erreurs".

Entre les deux guerres, l'élan technocratique "fut la chose la mieux partagée entre les régimes fascistes, bolcheviques et démocratiques"...

En 2008, un an après la commercialisation du smartphone et sa promesse d'omnipotence, IBM annonce la smart planet, la "planète intelligente au sens anglais de renseignement, c'est-à-dire d'information collectée" et le "puçage électronique des humains via leur cyberinterface personnelle".

Dans la cité cybérienne, "gestes et trajectoires s'effectuent sous surveillance électronique et sont transformés en données, donc en potentiel de rétroaction - en commande"... Ainsi "dématérialisé", "le pouvoir n'est plus dans un bureau ou un uniforme, mais dans le cyberespace, c'est-à-dire partout, intriqué dans le tissu de nos vies et de notre intimité".

On le sait bien : "La seule réponse à déferlement de calcul machine est l'arrêt total" - le "progrès technologique" étant l'obstacle même au "progrès social et humain".

Bien entendu, "rien de ceci ne serait arrivé si chacun avait refusé de s'atrophier par une prothèse communicante" - "sans smartphone, pas de Cybérie" ni de "République technologique de Palantir"...

Mais nous voilà en technocrature, une "société de la boîte noire" régie par des macrosystèmes technologiques écocidaires - une "Machinerie générale sans issue" dont personne n'ouvre le capot... Cette ère numérique, celle du jeu intégral, du calcul permanent et du faux généralisé, n'est qu'une "illusion de puissance sur un effondrement en cours" - mais une "illusion agissante dont l'effet principal est d'accélérer cet effondrement", avec la déréalisation des rapports sociaux, le remplacement du politique par la technologie, l'évaporation de la citoyenneté en usages et "l'effacement des corps au profit des données".

Pièces et main d'œuvre rappelle que "l'autre nom du putsch cybernétique", c'est la "transition énergétique", qui "prétend verdir le monde-machine par un surcroît de machinisation" (objets connectés, réseaux, supercalculateurs, data centers, sans oublier l'armada de satellites, etc.). Tel est le projet d'une "cyberécologie débarrassée de la nature" - une écologie d'ordinateur...

Les pionniers de l'écologie véritable avaient pourtant prévenu : "on ne détruit pas la nature sans détruire en même temps la liberté" alors qu'"on sait bien qu'on brûle la planète vivante et vivable" juste pour le dérisoire petit confort d'une génération encore confinée dans l'illusoire confort de certains non- lieux dits "privilégiés".

Hannah Arendt (1906-1975) écrivait : "Le totalitarisme a le devoir d'éliminer non seulement la liberté (...) mais encore la source même de la liberté que le fait de la naissance confère à l'homme et qui réside dans la capacité qu'a celui-ci d'être un nouveau commencement".

C'est bien là, en Cybérie, que le jugement et le raisonnement ont été remplacés par le calcul - c'est là qu'a mené une démentielle fascination pour la machinisation de l'humain dissous en flux d'électrons dans des circuits connectés. Jusqu'à la fabrication d'enfants-machines adaptés à une société-machine : "Les enfants du progrès sont convaincus que leur identité et leur existence sociale dépendent d'une connexion"...

Grenoble, "poste avancé de la Cybérie"

Pièces et main d'œuvre rappelle que Grenoble "contribue depuis le XVIIIe siècle à l'artificialisation et à l'automatisation du monde et de nos vies". Le Grenoblois Vaucanson (1709-1782) qui créa des automates ainsi que le premier métier à tisser automatique (1745) fut un "pionnier inspirant" de la technocratie locale.

L'invention de la Houille blanche (l'hydroélectricité) en 1869 dans le Grésivaudan "emballe la révolution industrielle". Puisque "la Cybérie a besoin de plus en plus d'électricité pour faire tourner la cybermachinerie générale", elle pompe dans le Grésivaudan "l'eau pure indispensable à ses fonderies électroniques".

Le collectif, d'abord baptisé Simples Citoyens, voit émerger en l'an deux mille le "programme de convergence technologique NBIC : nano-bio-info-cogno". Refusant "l'incarcération de l'homme-machine dans le monde-machine", il porte depuis Grenopolis la voix des "sans-pouvoir, techno-serfs sommés de se plier à la volonté de la technarchie sans jamais être consultés, et quoiqu'il en coûte à leur biotope, leur mode de vie, leur humaine condition". Jusqu'au remplacement d'une organisation sociale par une autre avec l'identité numérique : "La méfiance à l'égard du flicage biométrique et numérique s'est dissoute en moins de vingt ans grâce au smartphone".

Et "l'écran nous dissimule les organisateurs de la Cité-Machine", hors de laquelle "toute existence déconnectée devient impossible"...

Avec le "tout est permis" technoscientifique - et la réduction de ses conséquences humaines et écologiques créés par l'ultra-machinisation à des "problèmes techniques", un techno-capitalisme débridé repousse les limites de son expansion en faisant du vivant une matière première et un combustible décrété exploitable indéfiniment.

La finalité de l'existence humaine est-elle d'assurer des débouchés rentables aux capitaux excédentaires de gros joueurs compulsifs par la combustion du vivant en du monnayable, du programmé, du calculable et du conforme ? Avons-nous besoin de "toujours plus de calcul, ou, à l'inverse, de stopper son emprise" ?

C'est là bien une "agression psychique et physique perpétuelle que d'avoir à se soumettre sans cesse à de nouvelles conditions d'existence" imposées par le fondamentalisme technologique dans sa démentielle fuite en avant. Le constat clinique s'impose - avec le frein d'urgence : "Pour la première fois, l'humain a fabriqué un outil qui l'enchaîne : le numérique". Il ne faut pas perdre de vue que "le réseau relie des machines, non des êtres incarnés".

La maladie véritable dont se meurt notre "civilisation" n'est pas le vieillissement et la mort mais ce nihilisme technocratique intrinsèquement totalitaire et destructeur prospérant sur la "reddition d'humains ayant troqué la vie pour le fonctionnement". Leur non-vie s'égrène désormais en un implacable enchaînement de "jours et de nuits bleus comme l'écran qui leur tient lieu d'horizon" dans leur monde sans contact qui "compte plus de smartphones que d'humains".

Leur parole confisquée par un "flux machinique d'inputs et d'outputs" compte pour moins que rien dans le technocosme devenu "cadre mental commun à toutes les sociétés de la planète" (Jean Chesneaux) : "Ce que les technocrates appellent "mettre la technologie au service de l'humain" consiste à éliminer l'humain de tous ses domaines d'existence".

Le crime anthropolitique est froidement consommé sans la moindre rébellion à l'injonction numérique poussant sans cesse dans de nouveaux dédales algorithmiques en impitoyable accélérateur de catastrophes. Pourtant, a-t-on jamais vu des escargots "courir vers leur suicide collectif" ? 1

Pièces et main d'œuvre, En Cybérie, Service compris, 428 pages, 25 euros

  1. Guy Foissy, L'Escargot

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