22/08/2026 reseauinternational.net  7min #324184

La vision de Khamenei d'un ordre post-américain

par Zeinab AL Saffar

Cet article s'appuie sur une étude proposant une analyse prospective exhaustive de la vision de l'ayatollah Ali Khamenei concernant la gestion du conflit historique entre la République islamique d'Iran et les États-Unis.

Ce texte présente la vision stratégique définitive de l'ayatollah Ali Khamenei concernant la confrontation entre l'Iran et les États-Unis, qu'il considère comme une lutte existentielle à long terme plutôt que comme un simple différend géopolitique conventionnel. S'appuyant principalement sur ses discours et ses directives prononcés entre juin 2025 et février 2026, il soutient que cette confrontation doit être comprise sous ses aspects historiques, idéologiques, militaires, technologiques et psychologiques - et que sa conséquence ultime pourrait être l'émergence d'un ordre international post-américain.

1. Le conflit est structurel, et non circonstanciel

Sayyed Khamenei rejette l'idée selon laquelle l'hostilité entre Les États-Unis et l'Iran découlerait de slogans tels que "Mort à Les États-Unis" ou de malentendus politiques. Il la présente plutôt comme un affrontement entre deux modèles incompatibles : l'hégémonie mondiale américaine, ou ce qu'il appelle "l'arrogance mondiale", et l'attachement de l'Iran à sa souveraineté et à son indépendance stratégique.

Selon cette interprétation, l'objectif fondamental de Washington n'est pas simplement de contenir l'Iran, mais de le ramener à une position de dépendance, en contrôlant ses choix stratégiques et ses ressources.

2. Les racines historiques sont antérieures à la Révolution islamique

Le texte fait remonter la méfiance iranienne envers Washington au coup d'État de 1953, soutenu par la CIA et le MI6, contre le premier ministre Mohammad Mossadegh, dont le gouvernement avait nationalisé l'industrie pétrolière iranienne. La prise de l'ambassade américaine en 1979 est par conséquent présentée non seulement comme une réaction émotionnelle à la Révolution, mais aussi, selon l'interprétation de Khamenei, comme une réponse préventive à ce qu'il considérait comme une tentative américaine d'orchestrer un nouveau coup d'État.

Ainsi, la confrontation est décrite comme s'inscrivant dans une mémoire historique profonde, plutôt que comme ayant débuté en 1979.

3. La "guerre hybride" des États-Unis exige une réponse sur plusieurs fronts

Après l'échec de l'intervention militaire directe à apporter un changement politique décisif, les États-Unis se seraient orientés vers ce que Khamenei décrit comme une guerre "composite" ou hybride, combinant pression militaire, déstabilisation interne, sanctions, guerre de l'information et diplomatie.

La riposte s'articule autour de quatre fronts principaux :

Briser l'impact psychologique de la puissance militaire américaine : il ne faut pas laisser les menaces américaines et les démonstrations de force militaire entraîner une paralysie politique ou une capitulation.

Contenir les troubles internes : les manifestations et l'instabilité intérieures sont présentées comme une voie potentielle vers une déstabilisation du régime soutenue de l'extérieur, ce qui rend la cohésion interne et la "prise de conscience" du public stratégiquement décisives.

Gagner la guerre cognitive et de l'information : L'esprit est décrit comme le champ de bataille le plus dangereux. La propagande, le pessimisme et la mise en avant des faiblesses de l'Iran sont considérés comme des outils destinés à éroder la confiance du public, ce qui nécessite une stratégie active de "tabyin", c'est-à-dire de clarification et de contre-récit.

Rejeter les négociations coercitives : Les négociations menées sous la pression américaine ne sont pas considérées comme de la véritable diplomatie, mais comme un mécanisme visant à arracher les atouts stratégiques de l'Iran - d'abord ses capacités nucléaires, puis potentiellement ses missiles et d'autres éléments de la puissance du pays.

4. La concession est présentée comme un piège stratégique

L'argument est sans compromis : céder des capacités stratégiques en échange de promesses de sécurité ou d'allègement des sanctions n'éliminerait pas la pression, mais inviterait à de nouvelles exigences.

La négociation ne devient légitime que lorsqu'elle s'effectue entre des parties disposant d'un levier suffisant pour s'imposer mutuellement des coûts.

Le principe sous-jacent est simple : la force dissuade la coercition ; la faiblesse l'encourage.

5. La puissance du pays s'étend bien au-delà du domaine militaire

La conception du pouvoir de Khamenei est présentée comme un ensemble composé de science, de technologie, de capacités militaires, de cohésion nationale, d'engagement idéologique et de volonté politique.

Les avancées scientifiques sont donc considérées comme une arme stratégique à part entière. Les progrès réalisés dans les domaines de l'aérospatiale, de la médecine, de la biotechnologie, de la nanotechnologie et de l'énergie démontrent que les sanctions et l'isolement technologique peuvent être transformés en incitations à l'autonomie et à l'innovation nationale.

La même logique s'applique sur le plan militaire : la force de dissuasion de l'Iran doit être produite sur le territoire national et donc à l'abri des fournisseurs étrangers et des pressions politiques. Le développement de missiles nationaux est présenté comme l'expression la plus claire de cette autonomie stratégique.

6. La puissance militaire nécessite un fondement "spirituel"

Le texte soutient que les armes et la technologie ne suffisent pas à elles seules à soutenir la résistance. Ce qu'il appelle le "pouvoir doux de l'intérieur" de l'Iran - conviction religieuse, solidarité du pays, esprit de sacrifice et volonté d'endurer les épreuves - est présenté comme la force qui confère à la puissance matérielle sa pérennité.

La culture du martyre est par conséquent présentée non seulement comme un symbolisme religieux, mais aussi comme une forme de résilience stratégique destinée à neutraliser l'avantage psychologique d'un adversaire matériellement supérieur.

7. L'argument géopolitique central : la puissance américaine est en déclin

La conclusion la plus ambitieuse du texte est que la confrontation irano-américaine s'inscrit dans une transition plus large s'éloignant de l'unipolarité dominée par les États-Unis.

L'interprétation que fait Khamenei du déclin des États-Unis repose sur plusieurs indicateurs : la polarisation politique, les crises économiques et sociales, la légitimité en déclin et, surtout, l'incapacité perçue à traduire des capacités militaires écrasantes en résultats politiques décisifs.

L'argument n'est donc pas que les États-Unis manquent de puissance, mais que la puissance américaine parvient de moins en moins à produire les résultats politiques qu'elle pouvait autrefois obtenir.

8. L'Iran, noyau d'un réseau de résistance plus vaste

L'Iran est présenté comme bien plus qu'un État défendant son propre territoire. Le concept de "front de résistance" est présenté comme un modèle transnational en expansion, fondé sur l'endurance, la souveraineté et le rejet de toute coercition extérieure.

Ce qui, dans ce récit, a commencé comme une expérience iranienne est décrit comme s'étendant à l'ensemble de la région et potentiellement au-delà, transformant ainsi la résistance d'un concept militaire en un cadre politique et idéologique plus large.

9. L'ordre "post-américain" envisagé

L'objectif ultime n'est pas une guerre perpétuelle, mais de rendre le coût de toute tentative d'asservissement de l'Iran si élevé que l'adversaire en vienne à la conviction stratégique que la coercition échouera.

Dans cette vision, la force iranienne est censée produire une dissuasion, la dissuasion une impasse stratégique, et l'impasse stratégique contribuer en fin de compte à l'érosion de l'hégémonie américaine.

Le texte envisage donc un futur système international dans lequel les États souverains disposeraient d'une plus grande liberté d'action et où les grandes puissances seraient moins à même d'imposer leur volonté par la force militaire, les sanctions ou le diktat politique.

Conclusion

La thèse centrale du document peut se résumer à une proposition stratégique :

La voie de l'Iran vers un ordre post-américain passe par l'autonomie, la dissuasion, la cohésion interne, le contrôle du champ de bataille de l'information et le refus de négocier en position de faiblesse.

Dans ce cadre, les sanctions deviennent un moteur de l'indépendance technologique ; les menaces militaires deviennent un test de dissuasion ; la guerre de l'information devient une bataille pour la volonté publique ; et les négociations ne prennent tout leur sens que lorsqu'elles sont soutenues par une puissance suffisante.

L'argument plus général est que la résistance de l'Iran n'est pas purement défensive. Elle est présentée comme s'inscrivant dans une transition historique de l'unipolarité américaine vers un système international plus contesté et multipolaire.

source :  Zeinab Al Saffar via  China Beyond the Wall

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