
par Mickaël Lelievre
La compétition quantique est en train de quitter le terrain du prestige scientifique pour devenir un enjeu de puissance nationale. Aux États-Unis, Donald Trump a signé le 22 juin 2026 un décret ordonnant notamment de maintenir un "avantage technique stratégique" américain dans les sciences et technologies de l'information quantique, d'accélérer le calcul, les capteurs et les réseaux quantiques et d'identifier au moins trois projets de capteurs de nouvelle génération destinés à être déployés d'ici septembre 2028. La Chine a, de son côté, inscrit la technologie quantique parmi les "industries du futur" qu'elle entend développer durant son cycle de planification 2026-2030. La question de savoir qui mène cette compétition devient donc stratégique. Mais, comme le souligne Burak Oktenli dans Geopolitical Monitor, une autre question doit être posée auparavant : en avance par rapport à quoi ?
C'est le problème fondamental du référentiel, ou baseline. Une prétendue supériorité quantique n'a de sens qu'en fonction du système classique auquel elle est comparée. Si un capteur quantique affronte un capteur classique dépassé, si un algorithme quantique est comparé à un modèle classique mal optimisé ou si une expérience de détection quantique utilise comme référence un récepteur classique médiocre, l'avantage obtenu peut être parfaitement mesurable sur le plan scientifique tout en étant stratégiquement trompeur. Le benchmark n'est donc pas un détail méthodologique : il fait partie intégrante de l'affirmation de supériorité elle-même.
Radar quantique : quand une expérience devient trop vite une armeLe radar quantique illustre parfaitement cette difficulté. L'illumination quantique repose sur une science sérieuse : Seth Lloyd a proposé d'exploiter les corrélations quantiques pour améliorer la photodétection dans des environnements très bruités, et des travaux ultérieurs ont montré des avantages théoriques substantiels dans certaines conditions très précises de faible luminosité et de bruit élevé. Des expériences optiques et micro-ondes ont également démontré des gains de détection dans des environnements contrôlés. Mais une amélioration obtenue en laboratoire ne constitue pas à elle seule un avantage de radar militaire à longue portée. Portée, ouverture, pertes atmosphériques, fouillis, section efficace de la cible, bande passante, puissance, mobilité, stockage ou complexité du récepteur doivent entrer dans la comparaison si l'on prétend mesurer une capacité opérationnelle.
"Une course aux armements devient dangereuse lorsque le benchmark est plus facile à battre que l'adversaire".
Le danger dépasse largement la seule physique du radar. Si un État annonce une percée obtenue face à un benchmark faible, son adversaire ne connaît pas nécessairement les limites exactes de cette comparaison. Les services de renseignement peuvent alors être contraints de traiter l'annonce comme une estimation haute plausible de la capacité réelle. Les responsables des acquisitions peuvent financer des contre-mesures, tandis que les dirigeants politiques commencent à raisonner comme si une nouvelle vulnérabilité militaire avait effectivement émergé. Une dynamique de course aux armements peut ainsi apparaître non parce que les capacités des deux camps sont réellement comparables, mais parce que leurs méthodes de comparaison ne le sont pas.
Le même problème existe dans l'apprentissage automatique quantique. Des expériences ont déjà montré des méthodes d'espace de caractéristiques améliorées par le quantique sur des processeurs supraconducteurs. Mais disposer d'un immense espace de Hilbert ne suffit pas à démontrer une supériorité utile sur l'apprentissage classique. Difficulté de l'entraînement, coût des mesures, chargement des données, bruit du matériel et qualité du concurrent classique peuvent faire disparaître l'avantage revendiqué. La règle proposée par Oktenli est donc simple : aucune capacité quantique ne devrait être déclarée supérieure si la comparaison n'est pas explicite, optimisée et réalisée avec des ressources comparables. Pour les capteurs, cela signifie notamment contrôler énergie, bande passante, ouverture, durée d'observation, bruit et taux de fausses alertes. Pour l'apprentissage automatique, cela suppose des partitions d'entraînement et de test identiques, des contrôles contre les fuites de données, des budgets de calcul comparables et les mêmes métriques opérationnelles. Pour le calcul quantique, il faut également tenir compte du chargement des données, des mesures, de la correction d'erreurs, du contrôle classique et du meilleur concurrent classique susceptible d'exister au moment du déploiement.
Course quantique : le benchmark devient un enjeu de sécurité nationaleLa réponse n'est évidemment pas une transparence technique totale. Aucun État n'a vocation à publier les performances sensibles de ses capteurs avancés, de ses processeurs ou de ses réseaux militaires. Mais les gouvernements peuvent imposer une discipline beaucoup plus rigoureuse à leurs propres programmes et à leurs évaluations de ceux de l'adversaire. Chaque programme quantique majeur devrait préciser quel système classique il cherche réellement à dépasser, quelles ressources restent constantes dans la comparaison, quelles variables en sont exclues et surtout dans quelles conditions l'avantage annoncé disparaît. Les services de défense et de renseignement devraient appliquer exactement le même examen avant de convertir une publication scientifique étrangère en estimation d'une capacité militaire réelle.
Washington commence partiellement à reconnaître ce problème. Le décret du 22 juin ordonne notamment la création d'un centre national chargé de développer les outils nécessaires à une évaluation précise des performances des systèmes de calcul quantique. Mais la logique ne devrait pas s'arrêter aux ordinateurs quantiques : elle doit accompagner les capteurs, les réseaux et les autres technologies stratégiques à mesure que leur matériel progresse. L'enjeu concerne aussi les alliés. Si les États-Unis, l'Australie, le Japon, le Royaume-Uni et les partenaires européens utilisent des référentiels incompatibles, ils peuvent tirer des conclusions différentes d'une même expérience. Harmoniser les méthodes ne suppose pas de partager chaque donnée classifiée, mais de s'entendre sur ce qui constitue réellement une comparaison équitable.
La course quantique produira de véritables ruptures technologiques. Certaines pourront transformer la détection, le calcul, les communications ou le renseignement. D'autres sembleront révolutionnaires simplement parce que leur concurrent classique aura été mal choisi. L'avantage stratégique n'appartiendra donc pas nécessairement au pays capable d'afficher le graphique quantique le plus impressionnant, mais à celui qui saura déterminer si cet avantage résiste encore lorsqu'il est confronté au meilleur adversaire disponible. Dans une compétition sino-américaine où une ambiguïté technique peut rapidement être transformée en vulnérabilité militaire supposée puis en programme d'armement, savoir mesurer correctement une avancée devient presque aussi important que l'avancée elle-même.
source : Géopolitique Profonde