24/08/2026 journal-neo.su  6min #324310

Patrouchev au Brésil : la Russie renforce ses partenariats stratégiques dans le Sud global

 Ricardo Martins,

La visite de Nikolaï Patrouchev au Brésil montre que Moscou est loin d'être isolée et que Brasilia résiste à une nouvelle ère de pression stratégique américaine en Amérique latine. De la coopération navale et logistique maritime à la construction navale, la pêche, le commerce et la technologie, la Russie et le Brésil approfondissent discrètement un partenariat aux répercussions plus larges pour le Sud global.

De la coopération navale et logistique maritime à la construction navale, la pêche, le commerce et la technologie, la Russie et le Brésil approfondissent discrètement un partenariat aux répercussions plus larges pour le Sud global.

La visite de Nikolaï Patrouchev au Brésil, en août 2026, a dépassé le simple cadre d'une mission maritime ou commerciale. La présence à Brasilia et à Rio de Janeiro de l'un des plus proches conseillers de Vladimir Poutine - et président du Collège maritime de la Russie - portait un message géopolitique clair : la Russie n'est pas isolée et le Brésil n'est pas prêt à accepter un monde où les choix stratégiques seraient dictés exclusivement depuis Washington. Pour Moscou, peu de pays incarnent mieux cette position que le Brésil, puissance continentale, acteur central du Sud global et membre fondateur des BRICS.

Le Brésil et la Russie ne sont pas de simples partenaires au sein des BRICS. Avec l'Inde et la Chine, ils comptaient parmi les quatre gouvernements fondateurs du BRIC, mis en place comme mécanisme de coopération politique en 2006. Aujourd'hui, les BRICS regroupent onze membres et s'affichent comme un forum de coordination politique et diplomatique entre pays du Sud global. La visite de Patrouchev dépasse donc la seule dimension bilatérale : elle prouve que Moscou conserve un accès direct aux grandes puissances non occidentales, alors même que les États-Unis et leurs alliés européens cherchent à isoler la Russie sur la scène internationale.

Pourquoi Moscou et Brasilia se rapprochent maintenant?

Le contexte est particulièrement significatif. Washington intensifie simultanément la pression sur Pékin et réaffirme une conception de la primauté américaine en Amérique latine, digne de la doctrine Monroe. En juillet, l'administration Trump a imposé un droit de douane de 25 % sur certains produits brésiliens, tandis que le Pentagone a promu une nouvelle doctrine Monroe - surnommée la "doctrine Donroe" - visant en partie à limiter l'influence chinoise dans l'hémisphère. Le Brésil a contesté ces mesures américaines devant l'OMC et a engagé son propre processus de réciprocité.

Dans ce contexte, le rapprochement avec la Russie offre à Brasilia un canal supplémentaire pour sa diversification stratégique. Cela ne signifie pas que le Brésil "rejoint" un camp russe, mais traduit la quête historique d'autonomie stratégique du pays : conserver des liens avec Washington tout en élargissant ses partenariats avec la Russie, la Chine et d'autres puissances du Sud global.

L'agenda de Patrouchev était révélateur. Les discussions ont porté sur la coopération navale, la sécurité maritime, la logistique, la construction navale, la pêche, la recherche marine et la sécurité internationale. Il a rencontré le président Lula da Silva, l'amiral Marcos Sampaio Olsen, commandant de la marine brésilienne, le ministre de la Défense José Múcio, le conseiller spécial de Lula Celso Amorim, ainsi que des hauts responsables de l'Itamaraty et du ministère des Ports et Aéroports. Les responsables russes affirment que la logistique maritime est déjà en expansion, avec une augmentation des échanges, une diversification des cargaisons, de nouveaux services conteneurisés et des contacts accrus entre administrations portuaires.

Le nouvel agenda économique de Moscou et de Brasilia

La construction navale pourrait devenir l'un des domaines les plus stratégiques. La Russie a proposé une coopération pour les grands navires de transport de céréales, la réparation navale, les flottes de pêche et la localisation de la production de navires civils. Moscou a également offert à ses partenaires brésiliens l'accès à l'expertise russe dans les navires brise-glace - un atout potentiel face à l'intérêt croissant du Brésil pour la recherche polaire et ses activités en Arctique et en Antarctique.

La pêche ajoute une nouvelle dimension. La Russie a proposé une coopération en matière d'évaluation des stocks, de modernisation, de recherche scientifique, de certification et de formation, tandis que les autorités russes identifient le Brésil comme un marché prometteur pour les produits de la pêche russes. Il en résulte un partenariat maritime émergent qui relie commerce, sécurité alimentaire, capacité industrielle, coopération scientifique et technologie navale.

La dimension défense n'est pas en reste. Patrouchev a abordé la coopération entre les marines russe et brésilienne et proposé des systèmes de surveillance et de protection du vaste territoire maritime, des ports et des bases navales du Brésil. Il a également mis en avant le savoir-faire russe en matière de nucléaire civil de petite taille et de technologies nucléaires maritimes. Sa visite à l'arsenal naval de Rio et au NAM Atlântico a symboliquement placé le dialogue russo-brésilien au cœur de la puissance maritime du Brésil.

Sur le plan économique, la relation bilatérale repose déjà sur des bases solides. Les échanges commerciaux ont atteint 10,9 milliards de dollars en 2025, le Brésil important des engrais stratégiques et du diesel russes, tout en augmentant ses exportations de viande et de café. L'ouverture d'un bureau du Centre russe d'exportation à Rio de Janeiro vise à approfondir ce lien en facilitant l'entrée des entreprises russes sur le marché brésilien, notamment dans l'industrie, la construction et l'agroalimentaire.

La visite de Patrouchev dépasse largement la simple visite de courtoisie bilatérale. Elle s'inscrit comme un investissement dans la connectivité stratégique à l'échelle du Sud global. À l'heure où la compétition géopolitique divise le monde en sphères d'influence rivales, le Brésil et la Russie tissent des liens concrets dans les domaines portuaire, naval, halieutique, de la défense, de la science, de l'énergie et du commerce. Le message de Brasilia n'est pas que le Brésil a choisi Moscou contre Washington, mais que le pays entend préserver sa capacité à choisir librement, spécialement dans des domaines stratégiques. Dans l'ordre multipolaire émergent, la Russie reste l'une des puissances avec lesquelles le Brésil est prêt à le faire.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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