
par Alexandre Lemoine
La Russie et l'Ukraine représentent à elles deux près d'un tiers du volume mondial de blé. Cette année, au début de la moisson, les livraisons de céréales en provenance de ces deux pays se sont pratiquement arrêtées. Au cours des dernières semaines, la Russie et l'Ukraine ont intensifié leurs attaques contre les terminaux céréaliers d'exportation et les navires en mer Noire, l'une des principales artères d'exportation pour les deux pays.
Dans la ville portuaire russe de Novorossiïsk, d'importance stratégique, les terminaux céréaliers ont suspendu leurs opérations à la suite d'une attaque de drone début août. Cette attaque a fait suite aux bombardements des ports ukrainiens d'Odessa, dont dépend directement l'exportation des céréales ukrainiennes. L'alternative du Danube est bien plus complexe en soi, et cette année le fleuve a fortement baissé en raison de la sécheresse.
Les agriculteurs ukrainiens se retrouvent pris au piège. Le corridor de la mer Noire est fermé à l'exportation de céréales, alors que l'Europe de l'Est refuse de laisser passer le blé ukrainien, même en transit. Il est impossible de stocker des millions de tonnes à l'intérieur du pays et la récolte du maïs commencera dans un mois. Où mettre tout cela ?
Selon le ministère ukrainien de la Politique agraire, du 1er au 12 août, le pays n'a réussi à exporter qu'environ 590 000 tonnes de céréales. Les exportations de blé ont été divisées par 4,3, tombant à 175 000 tonnes contre 759 000 tonnes sur la même période l'an dernier ; celles d'orge ont été divisées par 5,6, à 37 000 tonnes ; celles de maïs par 2,7, à 68 000 tonnes.
Ainsi, l'interruption du corridor de la mer Noire a entraîné une chute des livraisons de 70%. En conséquence, les prix alimentaires mondiaux pourraient augmenter immédiatement de 25 à 30%, ce qui risque de provoquer une crise alimentaire mondiale, estime le ministère ukrainien.
Selon le New York Times, environ 60% des exportations mensuelles totales de l'Ukraine, d'un montant de 3,5 milliards de dollars, transitaient par le port d'Odessa et deux autres ports voisins. Le Conseil agraire ukrainien met en garde contre une possible vague de faillites d'exploitations agricoles et a demandé aux autorités des crédits d'urgence et des garanties d'État.
Kiev tente de trouver des débouchés vers le marché européen et de livrer les céréales par des itinéraires alternatifs via la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie. Cependant, ces pays refusent de lever l'embargo sur les importations de produits ukrainiens. Qui plus est, ils ne veulent même pas laisser transiter le blé ukrainien sur leur territoire, craignant qu'une partie ne reste dans le pays et ne porte préjudice à leurs propres agriculteurs. Varsovie admet certes le transit exclusif des céréales, mais les agriculteurs polonais ne croient pas aux promesses des autorités et redoutent la vente illégale de marchandises sur le marché intérieur.
La Moldavie a supprimé depuis le début de l'année les licences d'importation de céréales et d'oléagineux en provenance d'Ukraine, et le 5 août, les agriculteurs ont exigé le rétablissement de cette mesure pour protéger le marché intérieur.
Les agriculteurs locaux craignent de ne pas disposer eux-mêmes de capacités de transport suffisantes pour exporter leur propre production, compte tenu de la bonne récolte et du fait qu'en juillet, près d'un tiers du blé moldave a été acheminé par voie ferrée. Les agriculteurs moldaves ont même menacé de lancer des manifestations massives.
Pour l'Ukraine, la situation rappelle le blocus russe des ports ukrainiens en 2022. Mais à l'époque, la conclusion d'un accord céréalier avait permis de reprendre la navigation. L'accord a échoué un an plus tard. Mais à ce moment-là, l'Ukraine avait repoussé les navires de guerre russes du nord-ouest de la mer Noire et pouvait en grande partie poursuivre la navigation.
En 2022, les agriculteurs ukrainiens avaient été sauvés par la conclusion rapide d'un accord céréalier et par la levée des quotas européens sur les importations de produits agricoles ukrainiens. Et en 2023, ils avaient confiné la flotte russe à Sébastopol et s'étaient ouvert un corridor d'exportation.
L'Ukraine pouvait exporter 6 à 7 millions de tonnes de céréales via ses propres ports. La logistique était commode, les distances de transport courtes, les terminaux leur appartenaient. Par tout autre port, c'est bien plus compliqué. Par exemple, via le port de Constanta en Roumanie.
Pour y acheminer les céréales, il faut d'abord les transporter dans le sud de la région d'Odessa, ce qui est une tâche extrêmement difficile, car les liaisons ferroviaires y sont mauvaises, voire inexistantes. Ensuite, il faut transborder le blé sur une barge, traverser le Danube, puis le transborder de la barge sur des navires plus gros dans le port roumain de Constanta. Cela représente un trajet logistique considérable, avec des chargements et transbordements successifs qui rongent les marges. De plus, ce port va recevoir un afflux de céréales de Roumanie même et des Balkans. Ce port ne pourra tout simplement pas absorber l'ensemble du blé ukrainien, sa capacité de transit étant limitée.
Il en résulte que l'Ukraine n'aura nulle part où écouler ses tonnes de céréales. Tout le blé restera à l'intérieur du pays, où le stocker est difficile. L'Ukraine a perdu une partie de ses capacités de stockage dans les ports. Le pays compte peu de silos. On peut stocker le grain en plein champ dans des boudins en plastique, mais c'est coûteux et il faut veiller à ce que les rats et les souris ne rongent pas l'emballage, que les corbeaux ne picorent pas et que le grain ne se détériore pas.
Il reste encore des stocks céréaliers reportés de 10 millions de tonnes. Et dans un mois commencera la récolte du maïs, estimée à près de 30 millions de tonnes. Où tout cela ira-t-il ? C'est un mystère et les prix vont s'effondrer.
La situation est critique pour les agriculteurs ukrainiens. Pour les petits exploitants, tout pourrait se terminer par la faillite, mais les grandes entreprises survivront. Elles perdront en bénéfices, mais rachèteront probablement les terres des petites exploitations.
source : Observateur Continental