25/08/2026 reseauinternational.net  12min #324433

La Chine et la guerre contre l'Iran : les calculs de Pékin vont au-delà des simples gains et pertes

par Abdel Salam Farid

Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran entre dans son sixième mois, l'attention se tourne vers la Chine et sa position dans ce conflit. Cependant, les calculs de Pékin ne se limitent pas à déterminer qui gagne et qui perd, mais portent davantage sur les répercussions de la guerre sur l'énergie, le commerce, la stabilité et l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient.

Alors que la campagne militaire américano-israélienne contre l'Iran entre dans son sixième mois, une question en apparence simple revient sans cesse à Washington : la Chine sortira-t-elle victorieuse ou perdante de cette guerre ?

Certains estiment que cette guerre constitue un cadeau stratégique pour Pékin, car elle épuise les États-Unis au Moyen-Orient, affaiblit leur image auprès de certains pays de la région et offre à la Chine une plus grande marge de manœuvre sur les plans diplomatique et économique. À l'inverse, d'autres font valoir que l'affaiblissement de l'Iran, partenaire clé de la Chine, affaiblit inévitablement la position régionale de Pékin.

Mais considérer la politique chinoise uniquement sous l'angle des "gains et pertes" risque de masquer la question la plus importante.

Pékin ne considère pas en premier lieu cette guerre comme une lutte de pouvoir avec Washington. Ce qui le préoccupe plus urgemment, c'est de savoir si la guerre va engendrer une instabilité susceptible de menacer ses intérêts économiques, la sécurité de ses approvisionnements, ses routes commerciales et sa capacité à manœuvrer entre des puissances rivales.

Par conséquent, la stratégie chinoise semble davantage viser à gérer les répercussions de la guerre qu'à en tirer parti : contenir la propagation du conflit, réduire les risques, diversifier les sources de soutien, éviter toute implication militaire et rechercher les domaines où les intérêts chinois et américains peuvent se recouper.

La question pour Pékin n'est donc pas seulement de savoir qui remportera la guerre, mais quel type de Moyen-Orient en ressortira, et quelle part d'instabilité la Chine devra supporter.

Ormuz d'abord : le danger dépasse le simple pétrole

La Chine a de solides raisons de vouloir mettre fin à la guerre le plus rapidement possible.

Elle est le premier importateur mondial de pétrole brut, avec environ 11,6 millions de barils par jour importés en 2025. Par conséquent, toute perturbation prolongée dans le détroit d'Ormuz pose un problème direct à la deuxième économie mondiale.

Les effets se faisaient déjà sentir. En juin 2026, les importations chinoises de pétrole brut sont tombées à 7,12 millions de barils par jour, leur plus bas niveau depuis près d'une décennie. Cependant, ce choc ne s'est pas transformé en une crise énergétique immédiate. Les stocks, l'ajustement des habitudes d'achat et le recours à des fournisseurs alternatifs, notamment la Russie, ont donné à Pékin une marge de manœuvre suffisante pour absorber cette perturbation.

Mais le véritable danger pour la Chine ne se limite pas au nombre de barils qui transitent par Ormuz

La poursuite de la guerre implique une hausse des prix de l'énergie, des perturbations du transport maritime, une augmentation des coûts d'assurance, des dommages potentiels aux infrastructures régionales et la propagation du choc aux chaînes d'approvisionnement mondiales.

C'est pourquoi Pékin considère le détroit d'Ormuz comme bien plus qu'une simple voie de transit pétrolière ; il fait partie intégrante de l'infrastructure de l'économie mondiale.

Pour cette raison, l'intérêt de la Chine à mettre fin à la guerre ne réside pas tant dans la défense de l'Iran que dans la défense de la stabilité dont l'économie chinoise elle-même a besoin.

La Chine ne constitue pas une alternative aux États-Unis en matière de sécurité.

Depuis que Pékin a contribué à faciliter le rétablissement des relations diplomatiques entre l'Arabie saoudite et l'Iran en 2023, une hypothèse s'est imposée dans certains cercles américains selon laquelle la Chine, ayant fait son entrée diplomatique au Moyen-Orient, devrait désormais être en mesure d'y "rétablir la paix".

Mais cette hypothèse surestime les capacités de la Chine, et peut-être aussi ses ambitions.

La Chine s'efforce de contribuer à apaiser les tensions, mais elle le fait par la voie diplomatique, et non par une intervention militaire ou une pression directe en matière de sécurité. La raison en est claire : Pékin ne dispose pas du réseau d'alliances, de bases, d'infrastructures militaires et de systèmes de commandement régionaux que les États-Unis ont mis en place au fil des décennies. Plus important encore, elle ne semble pas disposée à hériter du rôle de Washington en tant que principal garant de la sécurité dans la région.

En réalité, le paysage sécuritaire lui-même est en train de changer

Le 7 août, l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé un accord de défense conjoint. Certains se sont empressés d'évoquer une éventuelle "OTAN du Moyen-Orient". Cette description est peut-être prématurée, mais elle reflète une tendance plus large parmi les pays de la région à diversifier leurs partenariats de sécurité plutôt que de s'en remettre entièrement à un seul parapluie extérieur.

La Chine, pour sa part, ne semble pas prête à combler un quelconque "vide sécuritaire". Elle préfère maintenir ses canaux de communication avec l'Iran, les États du Golfe, le Pakistan, les organisations arabes et d'autres puissances internationales, et soutenir les initiatives diplomatiques que les parties de la région peuvent elles-mêmes entreprendre.

Dans ce contexte, Pékin a soutenu les efforts de médiation du Pakistan entre Washington et Téhéran, et a encouragé Islamabad à poursuivre ses démarches pour aider à résoudre la crise du détroit d'Ormuz.

Il s'agit d'une approche quelque peu similaire à la position chinoise sur la guerre en Ukraine : lorsque Pékin se trouve en dehors du conflit, qu'il n'en est ni la cause ni une partie directe, il ne se considère pas nécessairement comme devant devenir le principal médiateur, d'autant plus tant que les belligérants estiment pouvoir améliorer leurs positions de négociation par la force.

En ce sens, la Chine ne cherche pas à jouer le rôle de "gendarme du Moyen-Orient". Elle s'efforce d'être une force de dissuasion.

La leçon chinoise : ne pas compter sur une seule voie

La leçon la plus importante que Pékin puisse tirer de cette guerre est peut-être que la flexibilité stratégique commence par la réduction d'une dépendance excessive à l'égard d'un seul pays, d'une seule route ou d'un seul point d'étranglement.

Cela ne concerne pas seulement l'énergie, mais aussi les transports, le commerce, la finance et les chaînes d'approvisionnement.

C'est pourquoi des projets tels que la ligne ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan, le corridor transcaspien et les routes maritimes arctiques prennent une importance qui dépasse les considérations économiques directes. Ces voies offrent à la Chine des alternatives supplémentaires lorsque les voies maritimes traditionnelles deviennent vulnérables aux crises ou aux pressions géopolitiques.

La même logique s'applique aux relations avec la Russie

Les perturbations des approvisionnements en provenance du Golfe renforcent naturellement la valeur stratégique de la Russie en tant que source d'énergie, et la vulnérabilité des voies maritimes accroît l'importance des réseaux énergétiques terrestres, notamment le projet de gazoduc "Force de Sibérie 2".

Mais cela ne signifie pas pour autant que la Chine souhaite remplacer sa dépendance vis-à-vis du Golfe par une nouvelle dépendance vis-à-vis de la Russie.

La stratégie chinoise repose sur la diversification de la dépendance, et non sur son transfert d'une partie à une autre.

Même lorsque les intérêts politiques de Pékin et de Moscou convergent, la Chine reste très attentive aux prix, aux conditions d'investissement, à la viabilité commerciale et aux conditions du marché. En fin de compte, l'objectif n'est pas de trouver un fournisseur unique et plus sûr, mais de réduire au minimum le risque qu'un fournisseur ou une voie de transit donné(e) devienne une vulnérabilité stratégique.

Un partenariat avec l'Iran... sans se laisser entraîner dans sa guerre

La guerre révèle également les limites des relations sino-iraniennes.

Pékin souhaite des partenariats qui servent ses priorités stratégiques et de développement, mais ne veut pas d'alliances qui le rendraient automatiquement partie prenante aux guerres d'autrui.

C'est pourquoi la "coopération stratégique globale" avec l'Iran ne s'est pas transformée en une alliance militaire contraignante. La Chine et l'Iran ont déjà coopéré sur le plan militaire, notamment par le biais de contrats d'armement et d'exercices conjoints, mais Pékin est resté réticent à l'idée d'évoluer vers une relation de sécurité qui le rendrait responsable de la défense de l'Iran contre les États-Unis ou Israël.

C'est là qu'intervient l'une des différences les plus importantes entre la Chine et certaines des autres grandes puissances de la région.

Pékin souhaite exercer une influence, mais s'efforce autant que possible de dissocier cette influence de toute implication.

Plus la guerre dure, plus cet aspect prend de l'importance. Les coûts économiques, sécuritaires et géopolitiques ne se limiteront pas à l'Iran ou au Golfe. La Chine elle-même figurera parmi les grandes économies qui en paieront le prix.

Il n'est donc pas dans son intérêt de prolonger la guerre simplement parce qu'elle impose des coûts aux États-Unis. Elle ne souhaite pas non plus que le conflit atteigne un point où ses intérêts sécuritaires deviendraient directement liés à la confrontation irano-américaine.

Où Pékin et Washington se rejoignent-ils ?

Malgré la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, la guerre en Iran révèle un champ d'intérêts communs plus vaste que ne le laisse entendre la rhétorique politique des deux capitales.

Sur la question nucléaire, la Chine adhère à trois principes : la prévention de la prolifération nucléaire, le droit de l'Iran à l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire dans le cadre du Traité de non-prolifération, et une solution négociée plutôt que militaire.

Dans le détroit d'Ormuz, Pékin met l'accent sur la liberté et la sécurité de la navigation, la réouverture du passage par des moyens politiques plutôt que militaires, et la prise en compte des préoccupations sécuritaires et économiques sous-jacentes à la crise.

Ces principes ne sont pas nécessairement en contradiction avec les intérêts fondamentaux des États-Unis : empêcher la prolifération nucléaire, protéger le commerce mondial et empêcher le Golfe de sombrer dans un état de chaos permanent.

Le détroit d'Ormuz lui-même pourrait constituer le test le plus parlant.

Les idées relatives au contrôle unilatéral du détroit, à l'imposition de droits de transit à caractère politique ou à sa transformation en un passage nécessitant en permanence une escorte militaire, contredisent sa nature de bien public pour l'économie mondiale.

La Chine ne le souhaite pas, et il est difficile d'imaginer que ce soit là non plus le résultat final souhaité par les États-Unis.

L'Iran après la guerre

La question la plus épineuse se posera lorsque les opérations militaires cesseront : qu'adviendra-t-il de l'économie iranienne ?

Si Washington a bel et bien renoncé au changement de régime comme objectif de guerre, alors tout règlement viable devra, à un moment donné, offrir à l'Iran une voie réaliste vers la survie économique.

Cela signifie que la question des sanctions sera de nouveau à l'ordre du jour.

La Chine est également susceptible de jouer un rôle important dans la reconstruction de l'Iran et sa réintégration sur les marchés régionaux et internationaux. C'est précisément là que pourrait émerger une marge de manœuvre pour une coopération sino-américaine, occultée par la guerre en cours.

Washington ne veut ni un Iran nucléaire, ni un Golfe en permanence instable. Pékin ne veut ni l'effondrement de l'Iran, ni une guerre ouverte qui perturberait l'approvisionnement énergétique et les échanges commerciaux.

Cela ne fait pas des États-Unis et de la Chine des partenaires stratégiques au Moyen-Orient. Mais cela signifie que la fin de la guerre pourrait révéler des intérêts communs qu'aucune des deux parties n'est pour l'instant disposée à reconnaître publiquement.

Bien sûr, cet espace a ses limites. Si Washington recommençait à chercher à renverser le régime iranien, ou étendait ses opérations militaires d'une manière qui menacerait l'effondrement de l'État, alors le calcul chinois changerait radicalement.

Le Moyen-Orient que souhaite la Chine

Le Moyen-Orient d'après-guerre ne sera pas plus simple qu'il ne l'était auparavant.

La guerre a ébranlé un postulat essentiel sur lequel reposaient de nombreuses stratégies économiques dans le Golfe : celui selon lequel les pays de la région peuvent rester des refuges sûrs pour les capitaux, les talents, les infrastructures énergétiques et le commerce mondial, même lorsque des guerres font rage autour d'eux.

Aujourd'hui, même les pays qui n'étaient pas directement impliqués dans les combats sont contraints de réévaluer le "coût sécuritaire" de leur situation géographique.

Dans ce Moyen-Orient, la Chine semble privilégier un rôle économique et diplomatique plutôt qu'un rôle militaire : aider à réintégrer l'Iran dans l'économie régionale, participer à la reconstruction, encourager le dialogue politique et collaborer avec d'autres puissances pour réduire le risque d'une nouvelle guerre.

Dans la réflexion stratégique chinoise, la crise du détroit d'Ormuz n'est pas isolée des crises de la mer Rouge et de la mer Noire, ni des préoccupations liées au canal de Panama. Le dénominateur commun est la vulnérabilité croissante des goulets d'étranglement par lesquels transitent les flux commerciaux mondiaux.

Pour Pékin, l'intérêt d'une voie maritime ne réside pas dans son contrôle, mais dans le fait de la maintenir ouverte, sûre et prévisible dans ses mouvements.

C'est là que réside un paradoxe dans la position chinoise vis-à-vis des États-Unis.

Pékin s'inquiète de l'usage sans frein de la puissance américaine, ainsi que du déploiement de forces militaires, de ressources stratégiques et du contrôle de points d'étranglement stratégiques dans les conflits géopolitiques. Dans le même temps, elle ne souhaite pas un retrait américain total qui laisserait derrière lui un vide sécuritaire et le chaos, dont la Chine devrait elle-même supporter le coût.

En d'autres termes, la Chine ne souhaite pas nécessairement chasser les États-Unis du Moyen-Orient. Ce qu'elle souhaite, c'est une Amérique plus disciplinée et moins impulsive, qui continue d'apporter certains avantages en matière de sécurité publique sans devenir elle-même une source fréquente de crises.

C'est probablement ce qui explique la position chinoise sur la guerre en Iran, bien plus que la question : "Qui gagne et qui perd ?"

La Chine considère cette guerre comme dangereuse : elle a certes offert certaines opportunités stratégiques, mais a simultanément engendré d'importants risques économiques et sécuritaires. Par conséquent, ses priorités consistent à contenir ces risques, à diversifier ses sources d'énergie, à maintenir ouverts les canaux diplomatiques et à éviter d'être entraînée dans un autre conflit entre grandes puissances.

Le rôle que Pékin choisit de jouer est plus modeste, mais il pourrait s'avérer plus durable : apaiser le conflit, maintenir ouverts les canaux de communication, empêcher la guerre de s'étendre, protéger l'accessibilité des voies maritimes vitales et se tenir prête à apporter son aide lorsque les belligérants eux-mêmes seront prêts pour la paix.

Cela ne fera peut-être pas de la Chine la "gagnante" d'une guerre contre l'Iran.

Mais c'est peut-être la description la plus juste de ce que Pékin estime qu'une grande puissance responsable devrait faire lorsque le coût de la guerre dépasse largement les limites du champ de bataille.

source :  The Intel Drop via  China Beyond the Wall

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