
par Mickaël Lelievre
Cinq mois après le déclenchement de l'opération "Epic Fury", le bilan est sans appel : la guerre que les États-Unis mènent contre l'Iran reste massivement impopulaire sur le sol américain. Un sondage Reuters/Ipsos réalisé début août auprès de 4505 adultes américains indique que seulement 35% des personnes interrogées approuvent l'opération militaire, contre 27% au moment de son lancement. La dépense s'élève déjà à au moins 37,5 milliards de dollars pour le contribuable américain. Et l'impasse militaire, elle, persiste.
Ce qui frappe dans cette guerre n'est pas seulement son coût humain et financier, mais l'absence de stratégie cohérente qui la sous-tend. Même parmi ceux qui, en Occident, ne s'opposent pas à la guerre pour des raisons morales, l'absence de stratégie suscite de profondes critiques. Peu semblent avoir été convaincus par l'affirmation selon laquelle l'Iran se trouvait à deux semaines de disposer d'une arme nucléaire. L'opération a été déclenchée alors que des négociations diplomatiques étaient en cours entre Washington et Téhéran, comme ce fut déjà le cas avant la "guerre des 12 jours" l'année précédente. La rupture n'est donc pas née d'une provocation iranienne imprévue ni d'un revirement diplomatique soudain. Elle procède d'autre chose.
Trois décennies de manufacture du consensus bellicistePour comprendre comment les États-Unis ont pu s'engager dans cette aventure, il faut remonter aux années 1990. Depuis lors, un écosystème dense de think tanks, de cercles médiatiques et d'organisations de lobbying a contribué à construire un récit selon lequel l'Iran représentait une menace si singulière qu'une accommodation diplomatique devenait presque impensable. La Foundation for Defense of Democracies (FDD) ou United Against Nuclear Iran (UANI) ont figuré parmi les organisations qui ont continuellement entretenu cette perception.
Des voix issues de la diaspora iranienne ont également alimenté ce courant. Des personnalités comme Masih Alinejad, Nazanin Boniadi ou Saeed Ghasseminejad ont défendu des orientations et des politiques de ligne dure que Kourosh Ziabari juge avoir contribué à la situation actuelle. À ces voix se sont ajoutés des experts non persanophones n'ayant jamais mis les pieds en Iran, mais ayant néanmoins réussi à s'imposer comme des autorités sur le pays à Washington.
L'écrivain néoconservateur Joshua Muravchik, cofondateur en 1995 de la Foundation for Democracy in Iran, plaidait dès 2006 pour des frappes militaires comme "seule solution réelle" à ce qu'il présentait comme une menace existentielle pour la sécurité nationale américaine. Le consultant Michael Ledeen, lui, décrivait l'Iran comme "un complice du mal" et affirmait sans preuve qu'en 2009, Téhéran préparait "une attaque tous azimuts contre des cibles américaines, britanniques, françaises et allemandes partout où cela serait possible". Ces formulations, répétées pendant des années, ont contribué à installer à Washington une lecture de l'Iran dominée par l'hypothèse de la confrontation.
"Quand nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il sera à vous", avait déclaré Donald Trump au "grand et fier peuple d'Iran" lors de son allocution annonçant l'opération, promettant que l'heure de leur liberté était "imminente".
Trump s'est même référé à la crise des otages de 1979, laissant entendre que le conflit actuel représentait une forme de revanche historique. Mais cette rhétorique du libérateur se heurte aux conséquences de la guerre, notamment à la mort d'au moins 120 écoliers iraniens à Minab lors des opérations militaires. L'image d'une intervention destinée à libérer la population iranienne entre alors directement en contradiction avec le prix humain payé par cette même population.
L'Iran que les experts n'ont pas décritL'hypothèse centrale sur laquelle reposait cette guerre était celle d'un régime fragile, prêt à s'effondrer sous la pression des bombes. Les conseillers favorables à la guerre avaient assuré aux décideurs de Washington que les dirigeants iraniens "avaient déjà réservé leurs billets aller simple pour Moscou" et qu'ils fuiraient dès les premières frappes. Il n'en a rien été.
Pourtant, une lecture plus sobre de l'Iran aurait dû tempérer ces certitudes. Contrairement à l'Irak sous Saddam Hussein, à la Syrie sous Assad ou à l'Afghanistan sous les Taliban, l'Iran n'est pas un État totalement soumis à une direction unique. Ses institutions civiles, malgré une corruption importante, ne sont pas entièrement dysfonctionnelles. Sa culture politique est plus compétitive et dynamique que celle de la Russie, de la Chine ou de Cuba, et le pays a connu davantage de mouvements de protestation que les autres États de la région. Ce sont précisément ces caractéristiques que Ziabari reproche aux experts de Washington d'avoir négligées.
Sur le plan économique et social, le tableau reste complexe. Les indicateurs de développement, les infrastructures de logement et de transport ainsi que les institutions financières iraniennes restent, selon Ziabari, dans un état préoccupant par comparaison avec les pays voisins. Malgré cinq décennies de sanctions, le pays a néanmoins atteint une forme d'autosuffisance pour la plupart de ses besoins agricoles et industriels. L'enseignement supérieur reste subventionné par l'État. Une étude publiée en 2019 dans The Lancet plaçait l'indice d'accès et de qualité des soins de l'Iran parmi les plus élevés du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Et surtout, une profonde méfiance à l'égard de toute intervention étrangère, qui précède même le coup d'État de 1953, structure depuis des générations le rapport des Iraniens aux puissances extérieures. Cette réalité culturelle et historique n'était pas absente. Elle a simplement été sous-estimée dans les analyses qui ont nourri la guerre.
Joe Kent, ancien directeur du National Counterterrorism Center, l'a formulé sans détour : "L'une des raisons fondamentales pour lesquelles la guerre en Iran est en train d'échouer est un manque de compréhension élémentaire du pays avec lequel nous avons commencé cette guerre, et du Moyen-Orient dans son ensemble". Ce n'est pas seulement un jugement moral sur la guerre. C'est un constat d'échec stratégique.
Ce qui se joue ici dépasse la seule question iranienne. Trump lui-même, devant le Saudi-United States Investment Forum à Riyad le 13 mai 2025, avait pourtant tenu des propos qui semblaient annoncer une tout autre doctrine : "Ces dernières années, trop de présidents américains ont été habités par l'idée que notre rôle était de scruter l'âme des dirigeants étrangers et d'utiliser la politique américaine pour punir leurs péchés". Il avait ajouté que les succès des États du Golfe n'étaient pas le produit d'une planification extérieure ni de leçons de gouvernance dispensées par des Occidentaux venus en avion. Moins d'un an plus tard, le contraste avec Operation Epic Fury est saisissant.
La vraie question que pose cet épisode n'est donc pas seulement celle de la légitimité de l'Iran comme sujet de préoccupation stratégique pour Washington. Elle est celle du processus qui conduit une administration à entrer en guerre sur la base d'un cadre intellectuel entretenu pendant des décennies par des experts, des think tanks et des lobbyistes dont les prédictions n'ont pas résisté au terrain. Si la puissance combinée de deux des armées les plus puissantes du monde n'a pas réussi à faire tomber l'État iranien, alors la question de ce que les cercles d'expertise washingtoniens ont réellement compris de l'Iran reste entière.
source : Géopolitique Profonde