
par Mickaël Lelievre
Le Japon a compris dès 2010 ce que Washington commence aujourd'hui à mesurer pleinement : la dépendance aux terres rares chinoises n'est pas un simple inconvénient logistique, mais un levier de puissance que Pékin peut utiliser lorsque ses intérêts stratégiques l'exigent. Lorsque la Chine a brusquement suspendu ses exportations de terres rares vers le Japon en 2010, à la suite d'un différend maritime, le monde a eu un premier aperçu de ce que signifie la domination sur une chaîne d'approvisionnement stratégique. Tokyo a mis cet électrochoc à profit pour engager une politique de diversification particulièrement ambitieuse. Le résultat, seize ans plus tard, est instructif : malgré des efforts considérables, le Japon reste vulnérable. Et cette vulnérabilité persistante dit quelque chose d'essentiel sur la nature du défi qui attend quiconque entend s'affranchir de la domination chinoise.
Les chiffres donnent la mesure du problème. La Chine contrôle aujourd'hui environ 85% du traitement mondial des terres rares et 92% de la production d'aimants. Sa domination est encore plus marquée sur les terres rares lourdes, dont la séparation industrielle reste largement concentrée sur son territoire. Le dysprosium, une terre rare lourde utilisée notamment dans certains aimants puissants, reste l'un des segments où la dépendance à la Chine est particulièrement forte. Derrière ces pourcentages se dessine un rapport de force industriel que Pékin peut transformer en levier diplomatique.
Une diversification réelle, une dépendance qui demeureAprès le choc de 2010, Tokyo a répondu avec méthode. Le gouvernement japonais a constitué des stocks stratégiques, financé des accords d'approvisionnement à long terme et surtout investi massivement à l'étranger. Des centaines de millions de dollars ont été injectés dans Lynas, le groupe australien récemment devenu le premier producteur de terres rares lourdes en dehors de Chine. Des partenariats ont été noués avec le Canada, l'Australie et d'autres pays producteurs. Mireya Solís, spécialiste de la politique économique extérieure du Japon à la Brookings Institution, décrit cette approche comme une stratégie de réseau.
"Le Japon considère cela comme une stratégie de réseau : ce puzzle, on ne peut pas le résoudre seul".
Résultat : la part des importations japonaises de terres rares provenant directement de Chine était tombée à environ 58% en 2018. Le progrès est réel, mais il reste insuffisant. Le Japon importe encore des quantités substantielles de métaux de terres rares depuis des pays dont les industries demeurent étroitement imbriquées dans les chaînes de valeur chinoises, notamment le Vietnam. Le constat du Center for Strategic and International Studies est donc sans ambiguïté : présenter le Japon comme ayant réussi à se désengager complètement de la Chine dans ce domaine serait inexact.
La démonstration en a été fournie en 2025, lorsque Pékin a imposé de nouvelles restrictions à l'exportation. Certains constructeurs automobiles japonais ont dû suspendre temporairement leur production. Shin-Etsu aurait cessé de prendre de nouvelles commandes pour certains aimants contenant du dysprosium. Foreign Policy rapporte également que le constructeur automobile Mitsubishi, qui ne disposerait que de stocks suffisants jusqu'à mi-2026, a récemment noué un partenariat avec l'américain ReElement Technologies afin de développer une nouvelle chaîne d'approvisionnement. La tension ne s'est pas dissipée : les données douanières publiées en juillet 2026 montrent que Pékin continuait de restreindre fortement certains flux de terres rares essentielles vers le Japon.
Le contexte politique est tout aussi révélateur. En novembre 2025, la Première ministre Sanae Takaichi avait déclaré qu'un blocus ou une saisie de Taïwan pourrait constituer pour le Japon une "situation menaçant sa survie", susceptible d'autoriser une réponse militaire japonaise. Quelques mois plus tard, Pékin a resserré ses flux de terres rares et d'aimants vers le Japon, dans ce que Foreign Policy présente comme une apparente mesure de représailles. L'arme économique s'ajoute ainsi à la pression diplomatique. C'est le rapport de force à l'état pur : chaque acteur utilise les leviers dont il dispose.
Ce que Washington devrait retenirLes États-Unis se trouvent aujourd'hui confrontés à une vulnérabilité structurelle comparable. La trêve commerciale conclue entre Donald Trump et Xi Jinping, qui avait suspendu pour un an certaines restrictions chinoises sur les terres rares, doit expirer en novembre 2026. Les deux dirigeants doivent se rencontrer en septembre. La sécurité des approvisionnements en terres rares est devenue une priorité déclarée de l'administration américaine, qui a demandé aux fabricants américains de mettre fin à certains approvisionnements en terres rares, aimants et autres minéraux d'origine chinoise d'ici la fin de l'année, même si leur capacité à respecter ce calendrier demeure incertaine. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a été explicite lors d'une réunion avec ses homologues chinois en juillet.
"Dans notre discussion, j'ai insisté sur le fait que nous attendons de Pékin qu'il respecte pleinement ses engagements sur les terres rares et les produits agricoles américains".
Washington a également annoncé une enveloppe de 12 milliards de dollars destinée à constituer des stocks stratégiques, investi dans des entreprises minières, multiplié les accords bilatéraux et engagé 3 milliards de dollars supplémentaires pour soutenir la production domestique ainsi que les formations spécialisées. Donald Trump a déclaré vouloir que les États-Unis reprennent "la place qui revient à l'Amérique comme superpuissance mondiale des minerais". L'ambition est considérable. Mais l'expérience japonaise montre que la volonté politique ne suffit pas à raccourcir artificiellement les délais industriels.
Tom Moerenhout, qui dirige l'Initiative sur les matériaux critiques au Center on Global Energy Policy de l'Université Columbia, souligne que les terres rares se trouvent naturellement associées et présentent des propriétés chimiques très proches, ce qui complique fortement leur séparation. Gracelin Baskaran, économiste minière au CSIS, précise que cette séparation peut nécessiter plus de 50 étapes de traitement. Elle souligne également que de nombreuses technologies américaines de traitement restent encore au stade pilote et qu'il faut en moyenne 29 ans pour développer une mine aux États-Unis, soit le deuxième délai le plus long au monde.
"Vous développez de nouvelles mines et de nouvelles technologies en même temps, et ce n'est pas une tâche qui se règle du jour au lendemain".
Ce qu'enseigne le cas japonais, en définitive, c'est moins l'échec de la diversification que la réalité de ses contraintes. Dans le cas du dysprosium, Moerenhout estime que le Japon a pris pratiquement toutes les bonnes décisions pour diversifier ses approvisionnements. Il a investi, noué des partenariats, constitué des stocks et cherché des alternatives. Pourtant, sa dépendance demeure forte. Une décision de Pékin peut encore perturber une partie de son industrie. La dépendance industrielle ne disparaît pas par décret : elle se réduit lentement, au prix d'investissements massifs, de capacités technologiques nouvelles et d'une patience stratégique qui dépasse largement les cycles électoraux.
La question qui demeure ouverte, pour Tokyo comme pour Washington, est celle du rapport de force dans la durée : combien de temps Pékin choisira-t-il de maintenir la pression, et à quelles conditions acceptera-t-il de la relâcher ? Ce sont précisément ces conditions qui révéleront, plus que toute rhétorique sur la souveraineté minière, l'état réel de la dépendance occidentale. Le Japon a déjà découvert qu'il fallait des années pour reconstruire une autonomie industrielle perdue. Washington commence seulement à mesurer qu'en matière de terres rares, la souveraineté ne se proclame pas : elle se construit.
source : Géopolitique Profonde