
par Alain Marshal
Résumé :
Alors que le Sud global et les peuples libres du monde entier célèbrent la victoire spectaculaire de l'Iran, qui a porté un coup d'arrêt aux projets hégémoniques des fascistes Trump et Netanyahou, Mélenchon, pour sa part, en porte ostensiblement le deuil. Ce qu'il déplore, ce n'est pas tant le sang versé que le "prestige" conféré à la République islamique, et le démenti cinglant qu'elle apporte à sa vision du monde selon laquelle la religion ne saurait jouer aucun rôle révolutionnaire ou émancipateur.
Ce "tribun de la plèbe" autoproclamé bannit sommairement de "l'humanité universelle" tout un peuple qui a massivement exprimé sa loyauté et sa ferveur envers son Guide martyr, Ali Khamenei, par pur mépris patricien pour l'idéologie islamique de la Révolution de 1979, alors même que celle-ci hisse l'Iran au rang de quatrième puissance mondiale. L'anti-impérialisme de LFI s'arrête net dès que le résistant porte un turban ou récite le Coran : Mélenchon verse des larmes de crocodile sur le sort du Liban et de la Palestine, tout en condamnant les forces qui les protègent réellement, au prix de leur vie.
Lui qui n'a que le métissage et la créolisation à la bouche se révèle absolument intolérant à l'idée même d'un régime politique différent de celui qu'il prétend incarner, fût-il massivement plébiscité par le peuple concerné. Loin d'un Robespierre, il n'est qu'un Talleyrand, pétri de morgue et voué à rejoindre dans les musées de l'histoire le paternalisme colonial dont il est l'héritier direct. L'Iran, de son côté, figure d'ores et déjà en place d'honneur dans la marche de l'humanité vers un monde multipolaire.
*Le 5 juillet dernier, sur le plateau de Dimanche en politique (France 3), Jean-Luc Mélenchon a livré , en réponse à une question sur l'Iran, une analyse tout à fait originale qui mérite qu'on s'y arrête : en agressant militairement l'Iran, Donald Trump et Benjamin Netanyahou auraient rendu "un très mauvais service... à l'humanité universelle", car le seul résultat de cette agression serait le renforcement du "régime" qui jouit maintenant d'"un prestige absolument inouï dans le monde". Ces déclarations étant particulièrement odieuses à plus d'un titre, allant bien au-delà de toute volonté de dédiabolisation de LFI, et Mélenchon étant adulé aveuglément par de trop nombreux militants qui considèrent toute critique à son égard comme émanant de la cabale politico-médiatique, nous citons l'échange en question en intégralité avant de le décortiquer ( 2.44 à 3.48 ) :
"Journaliste : Des millions de personnes assistent en ce moment aux funérailles de l'ancien Guide Suprême Ali Khamenei, tué il y a 4 mois par une frappe israélo-américaine. L'Iran à vos yeux reste-t-il une menace pour le monde ?
Mélenchon : Non, non, j'y crois pas une seconde. D'ailleurs, il ne l'était pas davantage auparavant. Tout ce que l'attaque illégale de l'Iran a produit, c'est un renforcement du régime qui bénéficie maintenant d'un prestige absolument inouï dans le monde, puisque l'Iran a vaincu tout à la fois Netanyahou et Trump. Par conséquent, c'est un très mauvais service que l'un et l'autre ont rendu à l'humanité universelle".
Ces propos, assénés avec la désinvolture péremptoire caractéristique du personnage, exposent le fond véritable de la vision géopolitique de Mélenchon, et sa défense à géométrie variable de la souveraineté des peuples, déjà évoquées dans notre article " Internationalisme sélectif : comment les préjugés façonnent le discours de LFI sur l'Iran". Survenues après la victoire de l'Iran, ces déclarations révèlent une nouvelle dimension de l'hostilité viscérale qu'éprouve Mélenchon pour la République islamique et ses partisans, même une fois qu'il a été démontré qu'ils constituent la grande majorité des Iraniens.
Les réalités que Mélenchon refuse de voirCe qui frappe d'abord, c'est ce que Mélenchon ne dit pas. L'agression, crime suprême selon le tribunal de Nuremberg, n'est pas clairement condamnée en tant que telle, et ses conséquences effroyables ne sont pas même évoquées. Pas un mot sur les milliers de morts civils, dont les 168 écolières, écoliers et institutrices de l'école de l'Arbre Béni à Minab, tués le 28 février, une violation abominable du droit international humanitaire. Pas un mot sur les frappes délibérées contre des immeubles résidentiels et hôpitaux (comme les écoles et universités, il s'agissait de cibles privilégiées), sur les centrales électriques visées, sur les infrastructures civiles pulvérisées pendant quarante jours de guerre. Pas un mot sur la violation flagrante de la Charte des Nations unies que constitue une agression militaire non provoquée et non déclarée contre un État souverain, en pleines négociations de surcroît, ni sur les répercussions économiques majeures de ce conflit pour le monde entier : hausse du prix du pétrole, tensions sur les routes maritimes, inflation, risque de pénuries, etc. Tout cela semble quantité négligeable.
Ce que Mélenchon déplore, ce n'est pas le sang versé, les souffrances généralisées de la population iranienne et le risque de les voir s'étendre à toute la population mondiale (en particulier les pays du sud et les classes défavorisées, du risque de famine qui pèse sur l'Afrique à cause de l'arrêt du transit des engrais, aux hausses des prix à la pompe pour les automobilistes) ou le risque de troisième guerre mondiale, que la victoire de l'Iran a justement écarté (rappelons que les bases militaires de l'OTAN étaient mises à disposition des États-Unis jusqu'en Europe, co-belligérante de facto, et que l'Iran a, légitimement, menacé de les frapper). La seule chose que Mélenchon déplore, c'est que Trump et Netanyahou aient involontairement renforcé le prestige international de l'Iran. Sa seule doléance est idéologique, et non légale, morale ou humanitaire. L'homme qui se targue de défendre le droit international et l'autodétermination des peuples choisit, ici, de ne raisonner qu'en termes de rapport de force et de rayonnement, et regrette que les choses aient tourné à l'avantage de Téhéran. S'il en avait été autrement, si l'Iran avait connu le sort de la Libye ou de la Syrie, nul doute qu'il se serait félicité de la chute du "régime des mollahs", comme il s'est félicité du martyre d'Ali Khamenei, assassiné aux côtés de sa fille et de sa petite-fille âgée d'un an (" Quand meurt sic son dirigeant Ali Khamenei, je suis obligé de dire que je n'éprouve pas de tristesse"), victimes collatérales du "féminisme" et de la "défense des droits de l'enfant" à l'occidentale. En fin de compte, Mélenchon ne déplore qu'une occasion manquée d'en finir avec un système islamique honni.

Le fondateur de La France Insoumise, toujours prompt à ajuster ses déclarations au fil des événements, fait table rase de ses propres déclarations antérieures : il commence par soutenir que l'Iran n'est pas et n'a jamais été une menace pour le monde, oubliant qu'en 2012, il était allé jusqu'à affirmer que "le régime iranien pose une question importante à la civilisation humaine, moi je n'ai pas peur de le dire. Un régime théocratique est toujours un danger pour le reste de l'humanité. Partout où l'on met des religieux au pouvoir, il faut s'attendre à des abominations. Eh bien, voici que l'Iran confirme que c'est abominable de mettre des religieux au pouvoir". Par ces propos au vitriol, il cautionnait les mensonges de Netanyahou attribuant à Ahmadinejad des déclarations inventées de toutes pièces sur une annihilation nucléaire d'Israël ("C'est la première fois qu'on voit un pays (...) dire :"Si on a une bombe, on ira taper sur Israël". Ça, personne ne peut accepter une chose pareille, que, sur le plan international, quelqu'un décide qu'il va détruire, et à coups de bombe atomique, son voisin", affabulait-il). Loin d'avoir renoncé à cette rhétorique enflammée et même haineuse, qu'on attendrait plus de la part de l'extrême droite israélienne que de l'extrême gauche française, Mélenchon garde la même vision, puisqu'il parle aujourd'hui de "mauvais service rendu à l'humanité universelle", en écho parfait à son "danger pour le reste de l'humanité" d'il y a 15 ans. Le choix de tels mots n'est pas anodin : il trahit une hostilité qui dépasse largement la simple critique politique d'un "pouvoir" soi-disant "autoritaire", pour rejoindre un rejet de principe de la théocratie, quand bien même elle serait largement plébiscitée par le peuple concerné. Passons sur l'idée même que l'humanité aurait à attendre le moindre "service" de criminels de guerre et criminels contre l'humanité tels que Trump et Netanyahou, idée certes implicite, mais que Mélenchon n'exprimerait JAMAIS pour l'Iran, que ce soit explicitement ou tacitement : la parenté qui existe entre un laïcard de gauche et des sociétés et régimes libéraux, laïcs et "modernes" tels que ceux d'Israël et des États-Unis va de soi, comme il va de soi qu'il ne saurait en être question concernant le système "conservateur" de la République islamique et sa défense des valeurs traditionnelles.
La vérité que Mélenchon se garde bien d'exprimer, et que sa haine de tout ce qui est religieux l'empêche non pas de concevoir (nous ne ferons pas cet affront à son intelligence), mais bien d'admettre, c'est que c'est bel et bien l'Iran qui a rendu un énorme "service à l'humanité universelle", en portant un coup d'arrêt aux projets hégémoniques du duo fasciste Trump-Netanyahou. Il aurait suffi que l'Iran se rende service à lui-même, et, comme le Vietnam en son temps, mette en échec une agression illégale et impérialiste pour que tout internationaliste digne de ce nom, tout homme attaché à la paix et à la sécurité mondiales, à la souveraineté des peuples et à leur droit à l'auto-détermination ne puisse que se féliciter. Mais voilà, il se trouve que l'Iran est une République islamique, et il se trouve que le peuple iranien adhère massivement au projet de société issu de la Révolution de l'Imam Khomeini, comme l'a démontré la présence de 30 à 40 millions de personnes durant les funérailles spectaculaires de l'Ayatollah Khamenei, les plus grandes de l'histoire de l'humanité. Ce fait indéniable interdit désormais de recourir à la rhétorique éculée du "pouvoir" iranien "bourreau de son peuple", les Iraniens et Iraniennes s'étant unanimement dressés derrière leurs dirigeants et leur système pour remporter une victoire historique contre l'impérialisme et le sionisme, et ayant exprimé la plus grande "tristesse" face au martyre de leur Guide bien-aimé, n'en déplaise au sieur Mélenchon. Pas un mot sur ce que ce raz-de-marée humain qui a déferlé non seulement en Iran, mais également en Irak, au Liban, au Yémen et ailleurs signifie : que le "régime" qu'il exècre jouit, qu'il le veuille ou non, d'une adhésion massive de son propre peuple et dans toute la région. Ce silence n'est pas un oubli, mais un aveu. Mépriser à ce point les sentiments les plus profonds de millions de personnes, au nom de la seule répulsion que vous inspire leur idéologie, ce n'est pas de l'anti-impérialisme : c'est un ethnocentrisme laïciste qui ne dit pas son nom. Imagine-t-on une dénonciation de l'agression impérialiste au Vietnam sur la base du prestige conféré à Ho Chi Minh et son idéologie suite à la victoire du Việt Cộng ?
Plutôt que de saluer cet exploit, de rendre hommage à cette lutte victorieuse du peuple iranien, de ses dirigeants et de ses forces armées, de se réjouir qu'un tel revers affaiblisse l'empire et protège les autres peuples et nations des appétits insatiables de Washington et de Tel-Aviv, et au seul motif qu'il ne partage ni ses valeurs ni sa vision du monde, M. Mélenchon relègue l'Iran tout entier, peuple et dirigeants confondus, hors de "l'humanité universelle" (pour leur part, Trump et Netanyahou, malgré leurs crimes abominables, n'en sont nullement exclus). Parce qu'ils restent profondément attachés à l'islam et aux principes coraniques, ne plaçant rien au-dessus de l'amour pour le Prophète et sa famille, et parce que chaque aspect de leur vie politique, sociale et personnelle respire les préceptes de l'Islam chiite duodécimain, les Iraniens ne méritent pour Mélenchon aucune expression de solidarité, aucune reconnaissance, aucun droit. Et loin de partager leur deuil pour le martyre de Ali Khamenei et de ses proches, et celui de toute une constellation de cadres politiques et militaires, sans parler des milliers de civils, il ne s'habille en noir que pour déplorer leur victoire. Pour Mélenchon, l'hérésie d'un syncrétisme politico-religieux efface toutes les autres considérations, même si ce système jouit d'un soutien stratosphérique au sein du peuple iranien, et enregistre les plus grandes réalisations dans la marche du XXI siècle vers un monde multipolaire.
Le sang versé contre les leçons de moraleDe manière intéressante, la toute première réponse de Mélenchon durant cette interview portait sur les 250 ans des États-Unis, et il ne s'était pas privé de se gargariser d'une tirade anti-impérialiste :
"Et je dis à ceux qui m'écoutent et qui disent"Mélenchon n'a jamais été favorable aux États-Unis d'Amérique". C'est vrai. En 250 ans d'histoire, 226 ans de guerre, ça ne force pas ma sympathie. Ils ont volé la moitié du territoire du Mexique. Et pour ceux qui auraient encore un doute sur le fait qu'il faut avoir avec eux une amitié précautionneuse et à distance, qu'ils aillent voir le film d'Antonin Baudry,"La Bataille de Gaulle"et ils verront comment les États-Unis d'Amérique avaient l'intention de nous occuper et d'émettre de la monnaie à notre place".
Le "régime" iranien, lui, n'a pas seulement empêché Washington de l'occuper, de s'emparer de ses richesses et de le transformer en État failli comme la Libye ou la Syrie : il a, à lui seul, mis fin à l'agression israélienne contre le Liban. Le même Mélenchon déplorait, en ouverture d'interview, l'accueil réservé par Macron à Trump à Versailles au motif que "cet homme a agressé un pays, l'Iran, [dans] une guerre illégale, avec un associé, monsieur Netanyahou, qui lui envahit tous ses voisins". Et il déplorait les morts que continue de causer Netanyahou au Liban et à Gaza :
"Quant à la paix, je fais observer qu'aujourd'hui, c'est Netanyahou qui ne la respecte pas en massacrant les Libanais en masse et en continuant à tuer des Palestiniens en masse. Non, cette situation est très préoccupante. La principale source de désordre et de guerre est le gouvernement de monsieur Netanyahou avec les fascistes au pouvoir et le fait que ce pays est armé nucléairement sans que personne ne lui demande jamais des comptes. Et je trouve tout ça très dangereux".
Les positions de Mélenchon, mises bout à bout, sont difficilement conciliables, voire franchement indécentes : l'agresseur reçu à Versailles ne mériterait que l'indignation, et celui qui l'a stoppé net, à savoir la République islamique d'Iran, ne mériterait, lui, aucune reconnaissance, au contraire : il faudrait seulement porter rancune aux agresseurs pour avoir causé son triomphe ! Il faudrait verser des larmes de crocodile sur le sort des Palestiniens et des Libanais, tout en déplorant que l'Iran les ait sauvés ! C'est absolument scandaleux.
Contrairement aux leçons pontifiantes de Mélenchon, l'Iran ne s'est pas contenté de beaux discours dans sa solidarité avec le Liban et la Palestine. Le protocole d'accord du 15 juin, arraché aux États-Unis après des semaines d'affrontements meurtriers, conditionnait, dès la première clause, l'arrêt des hostilités et la réouverture du détroit d'Ormuz à l'arrêt des combats "sur tous les fronts, y compris au Liban". Le 8 août, le Conseil suprême de sécurité nationale iranien a réitéré, noir sur blanc, que le détroit ne rouvrirait pas tant que Washington ne mettrait pas fin, "définitivement, à la guerre et à l'agression contre l'Iran et ses alliés au Liban, en Palestine, au Yémen et en Irak". Concrètement, pour arracher un cessez-le-feu à Gaza et au Liban, l'Iran met dans la balance un cinquième du commerce mondial d'hydrocarbures, au prix, pour sa propre économie exsangue, de sanctions dévastatrices et d'un isolement prolongés, voire d'un retour à une guerre totale. Et cet attachement, ses plus hauts dirigeants religieux, politiques et militaires l'ont payé de leur vie et de celle de leurs proches, tombant les uns après les autres sous les bombes israéliennes et américaines sans céder d'un iota : c'est parce qu'elle est authentiquement islamiste et solidaire de la Palestine et des peuples de la région que la République islamique subit assaut sur assaut depuis 1979, tout comme Cuba, sa sœur jumelle, paie le prix fort de son adhésion au socialisme et de son internationalisme depuis 1959. C'est au nom de cette solidarité, fût-ce au prix d'une guerre frontale contre la superpuissance américaine, son cheval de Troie israélien et leurs vassaux régionaux et européens, que l'Iran reste aujourd'hui menacé d'annihilation politique, sociale, voire nucléaire, Trump étant allé jusqu'à promettre l'anéantissement de sa civilisation. Voilà un exemple concret de solidarité matérielle, payée en décennies de sanctions et d'embargo, en guerres d'agression successives (Irak, Israël, États-Unis), en destructions considérables et en torrents de sang, plutôt qu'en indignations de plateau télévisé.
Mélenchon, qui n'a jamais rien engagé pour Gaza que d'insincères diatribes (le Hamas étant à ses yeux tout aussi honni que l'Iran, bien qu'il ait été porté au pouvoir par les Palestiniens : au sujet des déclarations honteuses de LFI suite au 7 octobre, démontrant qu'ils ne font qu'instrumentaliser la cause palestinienne à des fins électoralistes, lire " Gaza : les masques tombent"), ne réserve pourtant à l'Iran que son mépris, quand la moindre des choses, pour qui se prétend solidaire des peuples libanais et palestinien, serait de reconnaître l'efficacité de l'engagement iranien. Ce refus trahit un aveu sous-jacent : la mort de Libanais et de Palestiniens sous les bombes israéliennes semblerait préférable à l'idée que leur survie doive quoi que ce soit à l'Iran et à ses alliés régionaux (l'Axe de la Résistance, qui ne contient que des forces islamistes : Iran, Irak, Hezbollah libanais, AnsarAllah au Yémen, résistance palestinienne), et puisse conférer du prestige à leur modèle. Mélenchon récuse toute reconnaissance, même minime, du rôle de Téhéran dans le soutien aux mouvements de libération de la région, un rôle qu'il faudrait, à ses yeux, effacer plutôt qu'admettre, quitte à ce que la Libération ne vienne pas du tout. Cette cécité n'est pas sans rappeler le révisionnisme actuel qui nie le rôle majeur de l'Armée rouge dans la victoire contre le nazisme.
Le bigot qui accuse les autres de fanatismeIl y a une ironie que Mélenchon semble ne jamais percevoir, la même qui a amené mes fachos de "camarades" de la CGT à m'exclure pour "sectarisme" allégué (lire " À la CGT, le racisme et l'islamophobie sont couverts jusqu'au sommet"). Lui qui aime se présenter en héritier de la tradition tiers-mondiste et anti-impérialiste, capable en son temps d'assister et/ou saluer la guerre d'indépendance algérienne face au colonialisme français ou la victoire du Vietnam sur l'impérialisme américain sans exiger du FLN ou du Việt Cộng qu'ils partagent ses convictions philosophiques ou mettent en place son projet de société, refuse aujourd'hui toute solidarité anti-impérialiste à l'Iran pour non-conformité idéologique. Parce que l'Iran est une République islamique, une théocratie, il ne mérite aux yeux de Mélenchon ni solidarité, ni même la simple reconnaissance d'avoir résisté victorieusement à une agression illégale et protégé d'autres pays de la volonté hégémonique de l'empire et du projet de "Grand Israël" que les fanatiques du gouvernement Netanyahou revendiquent maintenant ouvertement. C'est très précisément du fanatisme, qui juge un peuple et son gouvernement non à l'aune de leurs droits inaliénables ou de leurs actes mais de leur identité, ce même fanatisme que Mélenchon prétend combattre chez les autres, et qu'il pratique lui-même sans même s'en rendre compte.
Quelle est, au juste, l'idéologie première de Mélenchon ? Dans sa biographie publiée peu avant la présidentielle de 2012, dont des extraits sont publiés dans cet article, il admet, pour des raisons qu'on peut aisément subodorer, son appartenance à la franc-maçonnerie, qui était un secret de Polichinelle. Il revendique, selon les mots de ses biographes, un véritable "fondamentalisme laïque et social" et une "croisade pour la défense d'une laïcité intransigeante" : "Je suis laïque. Je réfléchis donc dans une vision de l'action humaine où je postule que le mouvement de l'humanité n'est le résultat d'aucune transcendance". On l'y entend même trancher : "L'Église est l'ennemi. Dans la Révolution, elle est toujours du mauvais côté !" Mélenchon présente la franc-maçonnerie comme sa " religion familiale" et la "religion de la République". "C'est ma mystique à moi", confie-t-il à ses biographes, avant d'ajouter, sans percevoir l'ironie : "Certains croient au peuple élu, je peux bien croire au système élu, non ?" C'est là un aveu involontaire précieux : Mélenchon reconnaît structurer son propre rapport au monde sur un mode religieux (croyance, mystique, élection), tout en récusant ce même mode chez les autres. Son "fondamentalisme laïque" n'est donc pas l'antithèse du "fanatisme" religieux allégué qu'il dénonce chez la République islamique : c'en est le miroir exact, avec un exclusivisme farouche qui, malgré tous ses discours sur le métissage culturel et la créolisation, a une composante véritablement hégémonique qui, au nom d'un prétendu universalisme, ne tolère pas d'alternative.
Pour sa part, l'Imam Khomeini avait théorisé, dès l'origine, l'universalité de la solidarité contre l'oppression, appelant à unir tous les damnés de la terre, et pas seulement des musulmans, et plaidant pour généraliser le modèle de solidarité islamique entre les différentes catégories humaines sous le nom de "parti des déshérités". La doctrine même du régime qu'exècre Mélenchon prévoyait donc une solidarité étendue aux luttes non musulmanes, quand lui-même est incapable d'étendre la sienne à un système islamique en lutte contre l'impérialisme. Ainsi lit-on dans la Constitution de la République islamique :
"La République islamique d'Iran aspire au bonheur des êtres humains dans toutes les sociétés et reconnaît l'indépendance, la liberté et la gouvernance de la justice en tant que droits universels dont tous les peuples du monde doivent jouir. En conséquence, tout en s'abstenant de s'immiscer dans les affaires intérieures des autres nations, la République islamique soutiendra dans le monde entier toute lutte légitime des peuples exploités contre leurs oppresseurs".
Ce principe de solidarité avec les damnés de la terre, l'Iran révolutionnaire ne l'a jamais réservé aux seuls chiites, ni même aux seuls musulmans, contrairement à ce que les caricatures mélenchonistes pourraient laisser croire ("Ali Khamenei et ses complices proclamaient une forme de supériorité à l'intérieur de l'Islam et sur le Moyen-Orient. Le suprémacisme est le mal de notre époque qu'il s'agit de vaincre", affabulait honteusement Mélenchon pour renvoyer dos à dos les agresseurs américain et sioniste et l'agressé iranien). La contribution essentielle apportée par l'Iran à la lutte palestinienne, à la Résistance libanaise, à l'expulsion des forces américaines d'Irak et à l'éradication de Daech est un palmarès considérable qui mériterait déjà l'éloge et la reconnaissance de tout homme digne de ce nom, mais l'action de l'Iran va bien au-delà. Dès 1979, Téhéran rompt toute relation avec le régime d'apartheid sud-africain, qui entretenait pourtant avec le Shah des liens étroits (pétrole contre technologie militaire et nucléaire), et n'a plus cessé, quatorze années durant, de soutenir l'ANC de Nelson Mandela, y compris financièrement. En 1992, Nelson Mandela est reçu à Téhéran par Ali Khamenei qu'il appelle "mon leader" , et devient le premier étranger depuis la Révolution à recevoir un doctorat honoris causa de l'université de la capitale iranienne ; les deux pays établiront des relations diplomatiques officielles en 1994, à la veille de son investiture.
La même année 1979, tandis que les sandinistes renversaient la dictature de Somoza au Nicaragua, la jeune République islamique comptait, aux côtés de Cuba, parmi les soutiens du nouveau pouvoir face aux Contras financées par Washington, une solidarité qui ne s'est jamais démentie (pour le 47e anniversaire de la révolution sandiniste célébré le mois dernier, le président iranien a adressé au Nicaragua une lettre de félicitations), de même que l'Iran a rendu hommage à Fidel Castro pour son centenaire. Athées, marxisants, chrétiens de la théologie de la libération : peu importait leur credo, dès lors que la lutte était fondamentalement juste, et qu'ils affrontaient le même empire. C'est précisément cette cohérence-là dont Mélenchon est incapable, son indignation sélective faisant primer l'avancement de son idéologie sur les droits inaliénables des peuples.
Dans les faits, Mélenchon ne soutient que les luttes qui lui ressemblent idéologiquement. À ce compte, en quoi sa grille de lecture diffère-t-elle de la "promotion de la démocratie" à l'américaine, qui ne reconnaît de légitimité qu'aux régimes qui lui conviennent ? Les "islamistes" honnis, eux, ne raisonnent pas ainsi : le Hezbollah a rendu hommage à Fidel Castro à sa mort, notamment via un éloge funèbre de Hassan Nasrallah lu par le député Mohammad Raad, saluant son dévouement à la cause de son peuple et à la solidarité internationale (lors du discours de la victoire de septembre 2006, Nasrallah avait également qualifié Hugo Chavez de " très, très grand homme arabe") ; le Hamas ou Ansarallah au Yémen n'ont jamais hésité à célébrer les peuples algérien, vietnamien ou cubain, ou à exprimer leur solidarité avec le Venezuela suite à l'enlèvement de Maduro, sans se soucier de savoir si cela servait un agenda socialiste ou communiste plutôt que leur propre vision islamique du monde. Chez eux, la justesse de la cause prime sur les querelles de chapelle ; l'idéologie est mise au service de la justice, non l'inverse, alors que pour Mélenchon, les causes ne valent la peine d'être défendues que dans la mesure où elles collent à son ethos, à sa vision du monde, et les font progresser. Une solidarité internationale qui s'arrête aux frontières de sa propre famille idéologique n'est plus de l'internationalisme : c'est du communautarisme politique, la version de gauche du "choc des civilisations" qu'il prétend combattre ("La haine et la peur de l'Iran est l'argument directement tiré du catéchisme islamophobe de Samuel Huntington", affirmait-il, comme si lui-même n'était pas imbibé de ces préjugés jusque dans son ADN).
L'Iran, un pays du Sud global paralysé par les sanctions depuis 4 décennies, a été frappé sans déclaration de guerre par les deux puissances les plus armées de la planète, et a tenu quarante jours, conservé ses structures étatiques et militaires, et forcé ses agresseurs à négocier un cessez-le-feu, s'imposant non seulement comme un pôle de résistance à l'ordre unipolaire, exactement ce que fut Cuba pour l'Amérique latine pendant un demi-siècle, mais revendiquant désormais le rang de quatrième puissance mondiale. Que la gauche française ait célébré, à raison, la résistance cubaine aux agressions américaines, et boude aujourd'hui son équivalent iranien, ne s'explique par aucune différence dans la nature du combat mené, mais seulement par l'identité de ceux qui le mènent. Pour tout anti-impérialiste conséquent, la victoire de l'Iran est un événement majeur qui met fin à l'idée que l'axe israélo-américain peut frapper impunément tout État refusant sa tutelle, au Moyen-Orient et au-delà. Que Mélenchon soit incapable de s'en féliciter, lui qui dénonce le "suprémacisme nord-américain", en dit long sur le caractère réellement sélectif de son anti-impérialisme : un anti-impérialisme à géométrie variable, qui s'arrête net dès que la victime porte un turban ou invoque le Coran.
Ce qui enrage Mélenchon, c'est ce que donne à voir la victoire iranienne : un gouvernement qu'on aimait dépeindre, lui le premier, comme une théocratie moyenâgeuse et sanguinaire, opprimant son peuple, mais qui vient de mener une guerre légalement et moralement irréprochable, aux antipodes des méthodes des super-criminels américains et israéliens, pour s'imposer aux yeux du monde comme une démocratie moderne, anti-impérialiste, émancipatrice de son propre peuple et de tous les peuples opprimés, et authentiquement islamiste. C'est très exactement ce que résumait, début août, le général Mohammad Reza Naqdi, conseiller du commandement du CGRI :
"Notre bombe nucléaire, ce sont les cœurs des peuples du monde que nous avons conquis en combattant l'oppression. Les valeurs islamiques et les valeurs divines de la Révolution islamique sont en train de gagner le monde. Les bombes nucléaires ne sont pas nécessaires. Il n'est pas nécessaire de massacrer".
Un système islamique qui gagne haut la main, dans les règles de l'art, face à deux puissances monstrueuses de perfidie, et qui s'en trouve renforcé plutôt que discrédité : voilà, très précisément, ce que la grille de lecture mélenchoniste ne saurait digérer.
L'histoire est du côté des peuplesLe 13 août dernier, pour le centenaire de la naissance de Fidel Castro, le président cubain Miguel Díaz-Canel (qui, à l'inverse du gusano Mélenchon, avait exprimé sa "profonde tristesse" et personnellement signé le livre de condoléances à l'ambassade d'Iran à Cuba après l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei), rappelait ce que signifie être fidéliste : "Ce n'est pas professer une foi aveugle. C'est une attitude honorable devant la vie [qui consiste à] se définir comme des combattants permanents contre l'impérialisme et contre toutes les injustices du monde". Il évoquait ensuite le double legs de Fidel : celui de la cohérence, d'abord ("Fidel prêcha par l'exemple. Il n'accumula pas de richesses, il ne trahit pas ses principes ; il vécut comme il pensait et mourut comme il vécut"), celui de l'internationalisme, ensuite, car "Fidel ne concevait pas la Révolution cubaine comme un fait isolé. Pour lui, la patrie, c'était l'humanité", d'où son soutien aux luttes de libération africaines et palestinienne, sa dénonciation de l'apartheid et des guerres impériales. Or ce double legs, cohérence et internationalisme, est très exactement celui que peut revendiquer, sur un autre continent, dans un autre idiome et via une autre conception du monde, Ali Khamenei : un homme qui vécut et mourut sans avoir jamais rien accumulé pour lui-même, dont la fidélité à sa patrie et aux "peuples opprimés" ne s'est jamais démentie, jusqu'au sacrifice de sa propre vie et de celle des siens, dans la droite lignée de l'Imam Hussein, petit-fils du Prophète et figure révolutionnaire par excellence. L'histoire retiendra indubitablement ce que l'aveuglement idéologique de Mélenchon l'empêche de voir aujourd'hui, et les générations révolutionnaires futures rendront hommage à Ali Khamenei tout comme les nôtres saluent Che Guevara, comme l'incarnation d'une même fidélité à la cause de l'émancipation humaine.
"L'empire est puissant, concluait Díaz-Canel, mais l'histoire est du côté des peuples". Mélenchon, lui, n'est pas de ce côté-là, bien qu'il aime se poser en héritier de Robespierre, oubliant qu'il était l'ennemi juré des guerres de conquête et des "missionnaires armés", sans même parler de son culte de l'être suprême. L'incohérence de la position de Mélenchon sur l'Iran trahit un tout autre personnage, pas même un Danton. Plutôt un Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, dont Chateaubriand faisait cette description impitoyable :
"M. de Talleyrand, en vieillissant, avait tourné à la tête de mort ; ses yeux étaient ternes, de sorte qu'on avait peine à y lire, ce qui le servait bien ; comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche".
Ce portrait sied à ravir au sénateur Jean-Luc Antoine Pierre Mélenchon, "frère Jean-Luc" comme l'appelaient ses coreligionnaires maçonnistes, pseudo-tribun de la plèbe qui suinte de morgue patricienne et de bigoterie anti-religieuse, vestige d'un paternalisme colonial dont il est un héritier direct, et qu'il suivra dans les poubelles de l'histoire.
source : Alain Marshal
