26/08/2026 reseauinternational.net  12min #324542

The West must win : mais gagner quoi ?

par Mounir Kilani

La dernière couverture du Spectator proclame que "l'Occident doit gagner". Derrière l'ours russe, le dragon chinois et le temple fissuré se joue pourtant une question plus profonde : que signifie encore gagner lorsque l'Occident n'est plus seul à définir les règles du monde - et lorsqu'il doit lui-même affronter les contradictions de ses propres principes ?

Certaines couvertures de magazine méritent qu'on s'y attarde un peu plus longtemps que prévu.

Celle du Spectator, en ce mois d'août 2026, ne cherche pas vraiment la discrétion. Un ours russe et un dragon chinois s'attaquent aux colonnes d'un temple occidental. Sur le fronton, une devise latine : Sapere aude, "ose savoir".

Et, en dessous, quatre mots qui donnent à l'ensemble une direction assez claire :

The West must win.

L'Occident doit gagner.

Mais le Spectator ne s'arrête pas au dessin.

Mathias Döpfner, dans l'article qui accompagne la couverture, part d'une question assez révélatrice : pourquoi faut-il aujourd'hui expliquer qu'il est nécessaire de renforcer l'Occident ? Si nous sommes obligés de le justifier, écrit-il en substance, c'est peut-être déjà le signe de notre faiblesse. L'Occident serait devenu un "invalide".

Il précise alors ce qu'il entend par "Occident".

Ce n'est pas une géographie.

C'est une idée.

Athènes pour la démocratie. Rome pour le droit. Jérusalem pour la dignité de l'individu. Puis les Lumières, avec les libertés civiles, la séparation des pouvoirs et la liberté de conscience.

Voilà qui mérite d'être pris au sérieux.

Car si l'Occident n'est pas seulement un territoire mais une idée, alors sa crise ne peut pas être mesurée uniquement en chars, en missiles, en PIB ou en porte-avions.

La question devient beaucoup plus difficile :

qu'est-ce qui fait encore la force de cette idée ?

Döpfner avance alors une réponse : la liberté.

Il revient à Hérodote et à la leçon qu'il tire de la chute de la tyrannie des Pisistratides à Athènes. Les citoyens, libérés du maître, auraient découvert une énergie nouvelle parce qu'ils combattaient désormais pour eux-mêmes.

Puis il convoque Kant : l'être humain est imparfait, et une société libre doit précisément accepter cette imperfection.

La phrase la plus intéressante de son texte est peut-être celle-ci : le mot le plus important de la liberté est "non".

Le droit de contester l'autorité, de refuser une vérité imposée, de ne pas se soumettre simplement parce qu'une majorité a parlé. Une démocratie digne de ce nom doit pouvoir supporter la contradiction.

L'idée est forte.

Mais elle contient déjà une question que Döpfner ne pousse pas jusqu'au bout.

Une civilisation qui revendique la liberté de dire non doit-elle aussi accepter que le reste du monde lui dise non ?

C'est là que la géopolitique commence.

Car le monde extérieur n'est plus composé de puissances qui attendent de recevoir les catégories occidentales.

La Chine, la Russie, l'Iran - et, à des degrés divers, beaucoup d'autres pays - revendiquent désormais le droit de décider eux-mêmes de leurs intérêts, de leurs alliances et de leur place dans le monde.

C'est peut-être plus important que le simple refus d'une politique occidentale.

Ce qui est en train de changer, c'est la capacité de l'Occident à définir seul les règles du jeu.

Döpfner présente la Chine, la Russie et l'islamisme, notamment l'Iran, comme les grands adversaires extérieurs de l'Occident. Leur volonté de l'affaiblir constitue, dans son analyse, une menace commune.

Mais ces trois défis ne sont pas de même nature.

La Russie pose d'abord la question de la puissance militaire.

La Chine met à l'épreuve la puissance industrielle, commerciale et technologique.

L'Iran révèle autre chose : la difficulté d'imposer sa volonté dans un environnement que l'on ne contrôle plus entièrement.

La Russie est une grande puissance.

La Chine est une puissance systémique.

L'Iran n'est ni l'une ni l'autre.

Et pourtant, il suffit qu'une crise iranienne prenne de l'ampleur pour que Washington regarde Pékin, que Pékin regarde ses approvisionnements énergétiques, que Moscou recalcule ses intérêts, que l'Europe mesure ses propres vulnérabilités et que les marchés mondiaux réagissent.

Une puissance intermédiaire peut ainsi provoquer des mouvements chez des puissances beaucoup plus importantes qu'elle.

C'est une caractéristique du monde contemporain que les anciennes représentations géopolitiques ont du mal à saisir.

Le monde n'est plus seulement organisé par les plus puissants. Il est aussi organisé par les interdépendances.

Une crise locale peut toucher l'énergie, puis les marchés, puis les choix politiques. Les effets ne restent pas à l'endroit où la crise a commencé.

Les colonnes du temple ne sont donc pas indépendantes.

Elles communiquent.

Une secousse à l'une peut être ressentie à l'autre extrémité.

C'est peut-être ce que la couverture montre sans le vouloir.

Döpfner a raison sur un point essentiel : l'Occident est fragilisé.

Mais par qui ?

La Chine, la Russie, l'Iran ? Ou par lui-même ?

La réponse est probablement moins confortable qu'une simple désignation d'adversaire.

Les puissances qui contestent l'Occident peuvent exploiter ses faiblesses, parfois les accélérer, parfois en provoquer de nouvelles. Elles ne sont pourtant pas responsables de toutes celles qui existaient déjà.

La désindustrialisation européenne n'a pas commencé à Moscou. La dépendance à certaines chaînes de production chinoises n'a pas été imposée à Berlin par Pékin. Les difficultés démographiques ne viennent pas de Téhéran. Et la crise de confiance qui traverse plusieurs sociétés occidentales ne peut pas être entièrement expliquée par une propagande venue de l'extérieur.

L'ours et le dragon frappent les colonnes. Mais ils n'ont pas nécessairement construit les fissures.

Döpfner lui-même donne un exemple particulièrement révélateur : la Chine.

Il considère l'entrée de Pékin à l'Organisation mondiale du commerce en 2001 comme l'une des grandes erreurs de la politique commerciale occidentale. L'idée de Wandel durch Handel - changer la Chine par le commerce - aurait produit l'effet inverse : l'Occident aurait contribué à renforcer une puissance devenue ensuite son concurrent. Il prend notamment l'industrie automobile allemande comme exemple de cette dépendance devenue vulnérabilité.

On peut discuter le diagnostic. La question, elle, demeure.

Le commerce n'est pas toujours neutre.

Une relation économique peut enrichir les deux partenaires et, avec le temps, créer une dépendance dont les conséquences apparaissent seulement lorsque les relations se tendent.

À partir de là, l'économie cesse d'être seulement une affaire de prix et de marchés. Elle devient une question de liberté de décision.

Celui qui dépend de ce qu'un autre peut lui refuser n'est plus tout à fait libre.

L'Occident a longtemps voulu croire que l'interdépendance rendrait la géopolitique secondaire.

Il découvre qu'elle peut aussi devenir une vulnérabilité stratégique.

Döpfner va plus loin encore avec l'intelligence artificielle. Il voit dans la compétition entre les États-Unis et la Chine une bataille qui dépassera largement la technologie : celui qui maîtrisera l'IA disposera d'un avantage économique, industriel et politique considérable.

Là encore, le sujet nous ramène à la même question.

Une puissance ne se mesure plus seulement à ce qu'elle possède, mais à ce qu'elle sait encore faire.

Produire une technologie. La comprendre. La perfectionner. Disposer des chercheurs capables de la faire évoluer. Contrôler les infrastructures qui permettent de l'utiliser.

C'est moins visible qu'un porte-avions et beaucoup plus difficile à reconstruire lorsqu'on l'a perdu.

Une civilisation peut conserver une armée puissante, une monnaie forte et une influence diplomatique considérable. Si elle dépend durablement des capacités des autres, son autonomie finit pourtant par avoir une limite.

C'est ici que le "must win" de la couverture devient problématique.

Car gagner n'est pas une stratégie. C'est un résultat. Encore faut-il savoir ce que l'on cherche à obtenir.

Si Döpfner répond que l'objectif est de préserver la liberté, son raisonnement retrouve toute sa force. Mais il faut alors aller jusqu'au bout de cette idée.

Préserver la liberté ne consiste pas seulement à repousser ceux qui la menacent. Cela suppose de conserver les conditions qui la rendent possible : pouvoir encore produire, former, innover, construire et transmettre ; disposer de l'énergie, des infrastructures et des compétences nécessaires pour décider de son avenir sans dépendre en permanence de ceux qui pourraient un jour choisir de ne plus vous les fournir.

Une société qui ne maîtrise plus suffisamment les conditions matérielles de son autonomie peut rester juridiquement libre. Elle devient néanmoins plus difficilement libre dans ses choix.

C'est peut-être cela, renforcer l'Occident : non pas seulement augmenter sa puissance, mais retrouver sa capacité d'agir.

Pas uniquement réarmer.

Pas uniquement sanctionner.

Redevenir capable.

Döpfner voit également une menace à l'intérieur. Il évoque la politique migratoire européenne, l'antisémitisme, le mouvement woke et ce qu'il considère comme une forme de culpabilité occidentale devenue destructrice. Son inquiétude est celle d'un Occident qui finirait par se retourner contre lui-même jusqu'à ne plus savoir pourquoi il devrait défendre ses propres valeurs.

C'est ici que son raisonnement devient plus discutable.

Certaines des crises qu'il décrit sont réelles. Mais les sociétés occidentales sont plus complexes que les catégories dans lesquelles il les enferme parfois. Une civilisation peut connaître des tensions, se tromper, se réformer et même se contredire sans que tout cela constitue nécessairement une volonté de s'autodétruire.

Et surtout, son propre argument sur le "non" devrait pouvoir s'appliquer ici.

On peut défendre l'Occident et lui dire non.

On peut tenir à ses principes sans considérer que toutes les politiques menées en leur nom sont nécessairement justes. On peut défendre la liberté sans transformer ceux qui la défendent en autorités qu'il serait interdit de contester.

Sinon, la défense d'une idée finit par devenir une obligation d'approuver ceux qui prétendent la représenter.

Et ce serait précisément contredire la liberté que Döpfner place au centre de sa démonstration.

Il y a enfin une autre fissure, plus discrète, que la couverture ne montre pas.

Si l'Occident se définit, comme le rappelle Döpfner, par la capacité de dire non à l'autorité arbitraire, à la vérité imposée et à la contrainte, cette capacité n'a de valeur que si elle s'applique aussi à soi-même.

Une civilisation qui proclame l'État de droit doit accepter de soumettre ses propres décisions au droit. Celle qui affirme l'égale dignité de l'individu ne peut en réserver le bénéfice selon les circonstances. Celle qui défend la liberté de conscience doit pouvoir supporter la dissidence lorsqu'elle devient inconfortable.

Sinon, quelque chose se déplace.

Les principes cessent d'être des règles auxquelles on accepte de se soumettre. Ils deviennent des instruments que l'on utilise lorsque cela sert ses intérêts.

Et ce n'est pas seulement une question morale. C'est une question de puissance.

Dans un monde multipolaire, les autres regardent. Ils observent moins ce que les puissances disent de leurs valeurs que la manière dont elles les appliquent lorsqu'elles sont mises à l'épreuve.

Lorsqu'un principe se veut universel tant qu'il sert nos intérêts et devient relatif dès qu'il les contrarie, il conserve peut-être son nom, mais il perd une partie de son autorité.

L'ours et le dragon peuvent frapper les colonnes. Mais une civilisation peut aussi les fragiliser elle-même lorsqu'elle inscrit Sapere aude sur son fronton tout en hésitant à regarder ce qui se fissure à l'intérieur.

Il reste alors la question essentielle.

Pourquoi l'Occident doit-il gagner ?

La réponse de Döpfner est claire : parce que sinon les tyrans gagnent.

Mais peut-être faut-il retourner la proposition.

L'Occident ne devrait pas chercher à gagner simplement parce que ses adversaires doivent perdre. Il devrait chercher à rester suffisamment fort pour ne pas être obligé de perdre sa liberté.

La nuance paraît petite.

Elle ne l'est pas.

Dans le premier cas, la géopolitique devient une compétition permanente. Dans le second, la puissance redevient un moyen.

Être capable de résister, de négocier, de dissuader, parfois de reculer et parfois d'imposer ses intérêts ne signifie pas que l'autre doit disparaître. Cela signifie simplement que l'on conserve la liberté de choisir.

La véritable puissance commence peut-être là : ne pas dépendre de la défaite de l'autre pour être soi-même.

C'est peut-être là que la couverture du Spectator devient plus intéressante que son slogan.

Elle montre un temple, deux ennemis et une devise : Sapere aude. Mais elle ne montre pas ce qui fait réellement tenir l'édifice : la capacité de produire, de transmettre, d'innover et de préparer l'avenir.

Une idée ne survit que si une société est encore capable de lui donner une réalité.

C'est peut-être l'une des fragilités de l'Occident : non pas qu'il ne sache plus ce qu'il possède, mais qu'il ait parfois oublié ce qu'il faut produire pour le conserver.

Alors oui, The West must win.

Mais peut-être pas la victoire que suggère la couverture.

Gagner ne signifie pas nécessairement battre la Russie, contenir la Chine ou neutraliser l'Iran. Cela peut vouloir dire quelque chose de plus difficile : conserver la capacité de décider de son propre avenir.

Une telle victoire ne se proclame pas. Elle se construit dans les capacités que nous avons évoquées, mais aussi dans la possibilité de supporter le désaccord, de se corriger et de se dire non à soi-même.

C'est ici que Sapere aude prend son véritable sens.

Ose savoir.

Ose savoir que le monde a changé.

Ose savoir que les autres puissances ne sont plus obligées d'accepter les catégories occidentales.

Ose savoir que toutes les fissures ne viennent pas de l'extérieur.

Et surtout, ose regarder celles qui sont à l'intérieur.

Car une civilisation ne perd pas seulement sa puissance lorsqu'elle est vaincue. Elle en perd aussi lorsqu'elle ne croit plus suffisamment à ses propres principes pour se les appliquer à elle-même.

Alors, The West must win.

Pas nécessairement contre quelqu'un.

Pour quelque chose.

Peut-être pour retrouver ce que Döpfner place au commencement de son raisonnement : une idée suffisamment forte pour supporter la contradiction, suffisamment libre pour accepter qu'on lui dise non, et suffisamment sûre d'elle-même pour regarder ses propres fissures.

Le temple est toujours debout.

Les colonnes sont toujours là.

Mais le monde autour a changé.

Et peut-être que la première victoire de l'Occident ne consisterait pas à faire tomber ses adversaires. Elle consisterait à savoir enfin pourquoi il veut rester debout.

Nota bene :

Mathias Döpfner, journaliste et dirigeant du groupe Axel Springer, est l'auteur de l'analyse qui accompagne cette couverture et dont nous interrogeons ici les principales thèses.

Couverture du Spectator :
 spectator.com

Article de Mathias Döpfner :
 spectator.com

 Mounir Kilani

 reseauinternational.net