
Par Shane Fitzgerald − Le 20 août 2026 − Source Truth & Balance
Plusieurs indicateurs, sur divers fronts, laissent penser que la société ukrainienne pourrait se diriger vers une sorte de point de rupture.
Examinons-les.
La crise des désertionsUne précision s'impose ici.
L'évasion du service militaire consiste à éviter de servir avant même d'y entrer ; l'absence sans permission se produit lorsqu'un soldat quitte son poste sans autorisation ; et la désertion consiste à partir sans intention de revenir.
En janvier, le ministre de la Défense de l'époque, Mykhailo Fedorov, a révélé que 200 000 soldats ukrainiens s'étaient absentés sans permission au moment de sa déclaration et que 2 millions d'hommes étaient " recherchés" pour avoir échappé au service militaire.
Fin octobre 2025, 255 000 poursuites judiciaires contre des soldats pour absence sans permission avaient été enregistrées depuis 2022. Les chiffres relatifs aux procédures engagées s'élevaient à 6 988 pour 2022, 17 658 pour 2023, 67 840 pour 2024 et 162 500 pour une partie seulement de l'année 2025. Ainsi, en 2025, l'Ukraine enregistrait environ 28 fois plus de poursuites pour désertion par mois qu'en 2022.
En septembre 2025, le nombre de poursuites pour désertion s'élevait à 53 954 ; 21 600 d'entre elles avaient été engagées au cours des dix premiers mois de 2025 seulement. La Russie affirme, en se basant sur des sources ukrainiennes, qu'à la fin de l'année 2025, le nombre total de cas de désertion et d'absences sans permission s'élevait à 480 000.
Ce qui au total donne un chiffre cumulé de 311 327 pour les procédures pour absence sans permission et désertion. Il convient de garder à l'esprit que certains soldats peuvent apparaître plusieurs fois dans ces données et qu'un nombre important d'autres n'y figurent pas du tout.
D'un autre côté, sur le théâtre des opérations et en première ligne, les soldats ukrainiens se sont plaints à maintes reprises d'une rotation insuffisante, d'un manque d'effectifs, d'un ravitaillement insuffisant, d' une pénurie de munitions et d'un équipement défaillant, ainsi que de devoir servir pendant de longues périodes sous le feu ennemi, conditions qui, souvent, " épuisent les hommes tant moralement que physiquement".
Le problème est désormais si grave que l'ancien commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrskyi, a donné en avril (2026) l'ordre qu'aucun soldat de première ligne ne serve plus de deux mois sur les positions avancées.
La crise des désertions en Ukraine, les réalités brutales de la vie sur les lignes de front et la progression lente mais constante des forces russes, qui parviennent à percer les bastions défensifs ukrainiens les uns après les autres, ont créé un cercle vicieux et une boucle de rétroaction qui génèrent les conditions de pérennisation de ce cercle infernal.
BusificationsCes pratiques sont peu connues en dehors de l'Ukraine et de la Russie. Les grands médias occidentaux n'en parlent pratiquement jamais, tant par ignorance que pour des raisons bien plus insidieuses.
Les busifications sont des enrôlements forcés au cours desquels des membres d'un des organes administratifs militaires ukrainiens s'en prennent à des hommes civils dans la rue et tentent de les enlever dans le but de les forcer à rejoindre l'armée pour combattre au front. L'organisme le plus souvent associé à ces enrôlements forcés est le Centre territorial de recrutement et de soutien social (TCR), dont les agents se déplacent souvent en minibus ou en petites camionnettes, d'où le nom de ces opérations.
Il est difficile de déterminer le nombre exact de ces attaques, car le gouvernement ukrainien ne publie aucun chiffre officiel à ce sujet. Ce site recense 7 491 incidents de busification, dont 3 741 rien que l'année dernière. Le site fait état de 62 décès au total depuis le début de la guerre. La logique élémentaire veut que bon nombre de ces mobilisations forcées ne soient pas filmées, et que beaucoup de celles qui le sont ne se retrouvent pas sur ce site. Le nombre réel est probablement plusieurs fois supérieur à celui recensé.
Les plaintes contre le TCR ont également explosé : de seulement 18 en 2022 à 514 en 2023, 3 312 en 2024 et 6 127 en 2025, soit une multiplication par plus de 333 en seulement trois ans. Ces plaintes ne concernent pas toutes des busifications, mais la logique élémentaire dicte, une fois encore, que ces hommes sont rarement en mesure de porter plainte eux-mêmes si l'attaque a abouti et doivent compter sur leurs amis et leur famille pour porter leur cas devant les autorités.
L'attitude des Ukrainiens envers les organismes à l'origine de ces attaques s'est considérablement détériorée : 77 % désapprouvent désormais leur TCR local, contre 52 % début 2024.
Le phénomène de busification en est venu à occuper une place centrale dans la société ukrainienne. Ce fut le mot de l'année 2024.
La peur et la colère sont elles aussi bien réelles. Il y a les conditions de vie et les épreuves décrites plus haut. Il y a les réalités brutales de la guerre avec la Russie elle-même. Zelensky affirme que 50 000 soldats des Forces armées ukrainiennes (AFU) ont été tués et 400 000 blessés, sans compter un grand nombre de disparus ; la Russie avance le chiffre de 1,5 million de morts et de blessés. La vérité se situe probablement quelque part entre les deux.
L'horreur de la vie au sein de l'armée ukrainienne après la mobilisation est également une réalité à laquelle ces hommes, issus pour la plupart de la classe ouvrière, doivent faire face. La Skelya est la plus grande formation d'assaut des Forces armées ukrainiennes (AFU) ; elle est synonyme de torture, de suicide, de mort et de brutalité extrême : 26 hommes y ont trouvé la mort dans ses centres d'entraînement en l'espace de six mois.
Cette réalité déclenche une violente réaction contre le TCR et les busifications en général. Les émeutes de juillet à Lviv , au cours desquelles des recruteurs ont été attaqués et leur véhicule saccagé et renversé, en sont l'expression la plus marquante à ce jour, mais la fureur et l'opposition ne feront sans doute que s'amplifier.
Tout cela s'imbrique pour ajouter un nouveau rebondissement à ce cercle vicieux : la sauvagerie de la guerre et de la vie au sein de l'armée ukrainienne, conjuguée à la grave pénurie de ressources, a engendré une crise de désertion et de réticence à s'enrôler, ce qui conduit à son tour à des méthodes de mobilisation toujours plus extrêmes ; ces deux facteurs poussent davantage d'hommes à se soustraire à la conscription et à déserter, et font que la société ukrainienne se retourne massivement contre les organismes de recrutement militaire du pays. Les Ukrainiens continuent d' admirer les hommes qui combattent à la guerre tout en méprisant de plus en plus la machine qui contraint davantage de personnes à les rejoindre.
Confiance dans le président & les autres institutionsLa cote de popularité du président Volodymyr Zelensky a connu d'importantes fluctuations au cours des cinq dernières années. Elle est passée de 37 % avant l'invasion à 90 % au début de la guerre, puis a chuté à 77 % fin 2023, avant de baisser encore davantage pour atteindre 52 % fin 2024, puis de remonter à 74 % mi-2025.
À l'heure actuelle, 56 % de la population lui fait confiance, tandis que 38 % se méfie de lui. Ce chiffre se décompose en 28 % qui lui font pleinement confiance et 28 % qui lui font plutôt confiance, contre 14 % qui se méfient plutôt de lui et 24 % qui se méfient pleinement de lui.
Il n'existe aucune preuve tangible que les sondages soient falsifiés ou manipulés. Cependant, de nombreux éléments indiquent que la formulation des questions, le contexte de guerre et la crainte d'être perçu comme antipatriotique ont tous un impact significatif sur les résultats.
Les personnes interrogées ont davantage tendance à répondre négativement lorsqu'on leur demande leur avis sur la perception de leurs amis plutôt que sur la leur, et le fait de désigner explicitement Zelensky comme ' président' suscite un taux d'approbation plus élevé. On observe également des divergences marquées entre les résultats de différents sondages, même lorsqu'ils sont menés simultanément.
La majeure partie de la société ukrainienne fait confiance à Zelensky pour rester à la tête du pays pour le moment, mais, fait intéressant, la plupart souhaitent également que quelqu'un d'autre dirige le pays une fois la guerre terminée et sont favorables à des réformes politiques en profondeur.
Dans l'ensemble, comparé à d'autres dirigeants mondiaux, Zelensky continue d'être perçu positivement. Comme indiqué, il convient toutefois de nuancer considérablement cette affirmation.
Les forces armées (92 %), la Garde nationale (72 %) et les services de renseignement militaire (71 %) bénéficient tous d'un niveau de confiance et d'approbation constamment élevé.
Taux qui contrastent fortement avec les institutions politiques, étatiques et civiles.
- Verkhovna Rada : 76 % de méfiance.
- Fonctionnaires / administration : 75 % de méfiance.
- Gouvernement : 73 % de méfiance.
- Partis politiques : 71,5 % de méfiance.
- Tribunaux : 66 % de méfiance.
- Parquet : 60 % de méfiance.
- Autorités ukrainiennes en général : 57 % de méfiance.
On constate même que les organismes de lutte contre la corruption en Ukraine suscitent davantage de méfiance que de confiance.
- NACP : 50 % de méfiance / 32 % de confiance.
- SAPO : 47 % / 37 %.
- NABU : 45 % / 41 %.
Gallup a constaté que 85 % des Ukrainiens estiment que la corruption au sein du gouvernement est généralisée, et le pays s'est fréquemment classé parmi les dix premiers au monde en matière de corruption perçue entre 2014 et 2025. Cette perception d'une corruption endémique s'est également renforcée depuis le début de la guerre.
Dans l'ensemble, on constate que Zelensky bénéficie d'une cote de popularité assez solide, mais strictement en tant que dirigeant en temps de guerre, et il convient de formuler quelques réserves importantes. Cette situation s'accompagne d'une profonde désillusion vis-à-vis de l'appareil politique civil ukrainien, sans pour autant qu'il y ait une méfiance analogue à l'égard des institutions militaires du pays.
La porte tournante de ZelenskyL'année écoulée a été marquée par des turbulences considérables, voire un véritable chaos, au sein du gouvernement du président Zelensky et à la tête de l'État ukrainien.
Il a limogé ou remplacé : Andriy Yermak, son chef de cabinet présidentiel autoritaire ; la Première ministre Yulia Svyrydenko ; le ministre de la Défense Mykhailo Fedorov ; le commandant en chef Oleksandr Syrskyi ; Herman Halushchenko, ministre de la Justice et ancien ministre de l'Énergie ; et Svitlana Grynchuk, ministre de l'Énergie.
Plus récemment, la chef de cabinet adjointe du président, Irina Mudra, ainsi que de nombreux autres hauts responsables militaires et politiques, ont été limogés par Zelensky alors que l'enquête Forrest Gump, menée par les organismes anticorruption ukrainiens, était rendue publique.
Le rythme effréné auquel Zelensky remanie ses ministres et hauts fonctionnaires témoigne d'un environnement politique précaire et extrêmement instable, dans lequel le président s'efforce sans cesse de manœuvrer et de prendre le dessus pour s'assurer de rester dans la position la plus forte possible à la tête de l'État ukrainien.
Assailli de toutes parts - par terre, mer & airsLe pôle portuaire du Grand Odessa - composé des ports d'Odessa, de Pivdennyi et de Chornomorsk - revêt une importance vitale pour l'Ukraine. Environ deux tiers du commerce maritime ukrainien transitent par ce pôle portuaire, qui assure 90 % des exportations agricoles du pays. En 2025, il représentait 89 % de l'ensemble des marchandises transitant par les ports maritimes en activité en Ukraine.
La Russie a commencé à assiéger massivement le réseau portuaire du Grand Odessa ainsi que les infrastructures terrestres essentielles au commerce vers le début du mois de juillet, en combinant des attaques de drones, de missiles de croisière et de missiles balistiques, avant d'intensifier considérablement ces attaques le 22 juillet.
Du 1er au 11 juillet, on a dénombré 88 attaques contre des infrastructures portuaires, 48 attaques contre des navires à quai et 39 attaques contre des navires naviguant dans le couloir maritime. 26 ouvriers portuaires et marins ont été tués au cours du mois de juillet. À la suite de cette campagne de bombardements, 15 navires entraient chaque jour dans les ports, puis ce chiffre est tombé à 1 ou 2, avant que le trafic ne s'arrête complètement en août. Cette situation pourrait coûter à l'économie ukrainienne jusqu'à 1,5 % de son PIB.
Le double objectif de cette stratégie est d'asphyxier le commerce maritime via les ports et de détruire la capacité de l'Ukraine à contourner ces restrictions.
Poutine a été critiqué par les partisans de la ligne dure en Russie pour ne pas avoir ciblé plus tôt Odessa de manière intensive, mais il s'y est opposé pour des raisons commerciales et pour maintenir de bonnes relations avec les pays du Sud global.
Plusieurs raisons expliquent ce revirement, mais les deux plus importantes pour notre analyse sont l'" opération de pression" menée par Zelensky pour perturber l'économie russe et terroriser la population civile dans le cadre d'une campagne de guerre des drones en cours (j'ai déjà abordé ce sujet à plusieurs reprises), et le fait que l'Ukraine soit en grande partie une cible facile, dépourvue des capacités défensives nécessaires pour abattre les missiles russes.
Tel a toujours été le danger inhérent au plan du président Zelensky visant à amener la Russie à accepter une fin de la guerre à des conditions plus favorables au gouvernement ukrainien ; celui que ce plan fonctionne suffisamment bien pour que le gouvernement russe n'ait d'autre choix que de riposter avec force et d'utiliser une puissance de frappe d'un autre ordre.
Ce qui nous amène à examiner à quel point la capacité de l'Ukraine à se défendre contre les attaques aériennes s'est détériorée. Les systèmes Patriot restent sa seule défense fiable contre les missiles balistiques, mais Zelensky affirme que les livraisons de missiles de défense aérienne ont chuté à seulement un tiers du niveau de l'année dernière. Le 6 juillet, l'Ukraine n'a intercepté aucun des 29 missiles balistiques qui lui étaient destinés, tandis qu'entre le 28 juillet et le 4 août, elle n'aurait abattu que deux missiles maximum sur au moins 50 missiles balistiques et hypersoniques. Depuis le 11 août, les autorités ukrainiennes ont cessé de publier tout chiffre concernant les missiles lancés et interceptés.
Viennent ensuite les fronts : le front oriental de Donetsk et Lougansk, et le front sud de Zaporijia et Kherson. Ce sont là les véritables théâtres d'opérations où se jouent la plupart des enjeux.
La Russie occupe actuellement 99,8 % de Lougansk, 79,9 % de Donetsk, 74,9 % de Zaporijia et 65,5 % de Kherson. L'Ukraine a réussi à repousser et à contenir la Russie dans certains cas, de manière admirable, il faut le dire. Mais cela n'a été possible qu'avec le soutien de l'Occident dans son ensemble et au prix de centaines de milliers de vies ukrainiennes.
Les progrès des forces armées russes sont extrêmement lents, mais ils sont réguliers et ne vont, pour l'essentiel, que dans un seul sens. L'Ukraine est désormais submergée de toutes parts.
ConclusionsPersonne ne peut affirmer avec certitude si l'Ukraine atteint le point de rupture ou quand une rupture d'une réelle importance se produira. Mais on peut dire que tous les signes sont là et que cela est bien plus vrai aujourd'hui qu'il y a un an ou deux.
On constate une désillusion vis-à-vis de la classe politique et une profonde méfiance envers les institutions politiques ukrainiennes. On voit un président de plus en plus désespéré. On voit une véritable fureur et une animosité s'installer dans toute la société. On voit des débordements violents prendre le dessus. Et on voit le pays submergé de toutes parts.
Personne ne devrait être surpris de voir la société ukrainienne se briser au cours des prochains mois. Un véritable règlement de comptes pourrait bien se profiler.
Traduit par Zanzibar