26/08/2026 lesakerfrancophone.fr  22min #324571

L'Otan et le monde colonial

Par Pawel Wargan - Le 24 février 2026 - Source  Blog de l'auteur

Présentation

Il est difficile d'avoir des conversations sur l'OTAN et la décolonisation dans une grande partie de l'Occident. En Pologne, d'où je viens, je ne peux imaginer une université accueillant un espace prêt à avoir une discussion sérieuse sur ce sujet. C'est pourtant une conversation qui est devenue urgente - notamment en raison des signaux de plus en plus alarmants émanant des centres de pouvoir occidentaux.

Lors de la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2026, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a livré ce qui a été la défense la plus effrontée de la tradition coloniale occidentale que j'ai rencontrée de la part d'une personnalité politique de mon vivant. En fait, il a fallu des efforts considérables pour trouver quelqu'un dans les archives historiques modernes approchant le langage qu'il a utilisé. Il a dit que pendant cinq siècles, l'Occident s'était développé ; ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs traversaient les océans et colonisaient de nouveaux continents. Remarquez la tournure suprématiste : l'histoire est racontée du point de vue de l'explorateur intrépide, et non des corps africains enchaînés dans le ventre des navires.

Ce qui est le plus remarquable, c'est où Rubio situe le début du déclin de cet âge d'or de la civilisation occidentale : en 1945, avec la défaite de l'Allemagne nazie. À partir de ce moment, a-t-il soutenu, les grands empires occidentaux sont entrés dans un déclin terminal, "accéléré par des révolutions communistes impies et par des soulèvements anticoloniaux." Ce discours a été prononcé en Allemagne et a reçu une standing ovation ; un révélateur de la direction que prend la civilisation occidentale aujourd'hui.

Mais je veux suggérer deux points d'accord avec Rubio. La première est que cette période de déclin impérial est en effet terminale. Il n'y aura pas de reconquête de ces gloires passées, pas de retour à un monde d'hégémonie, de pillage et d'esclavage. La seconde est que ce sont en effet les soi-disant révolutions communistes impies et les soulèvements anticoloniaux qui ont eu le plus grand impact sur ce déclin.

Un avertissement

Quelle est donc cette civilisation européenne défendue par Rubio ? Pour répondre à cette question, je commencerai par un avertissement émis il y a 126 ans ; un avertissement qui illustre à quel point la nature du système colonial était clairement comprise par ceux qui se trouvaient en dehors de son centre, même si elle restait obscure pour ceux de la métropole impériale. Un formidable appareil culturel et informationnel a longtemps veillé à ce que les crimes de l'impérialisme soient classés dans la catégorie des gaffes politiques ou des erreurs de jugement plutôt que reconnus comme des stratégies systématiques. Pourtant, ces stratégies systématiques étaient évidentes pour leurs sujets et leurs victimes.

En 1900, le grand érudit américain W.E.B. Du Bois s'adressa au premier Congrès panafricain à Londres avec un document intitulé "Aux Nations du monde". Il y avertissait : "Si le monde noir doit être exploité, violé et dégradé ainsi, les résultats seront déplorables, sinon fatals, pour les idéaux élevés de justice, de liberté et de culture, que mille ans de civilisation chrétienne ont inculqué en l'Europe". Du Bois n'approuvait pas l'histoire douteuse de la civilisation chrétienne européenne. Je pense qu'il faisait deux appels parallèles. D'abord, il faisait appel à la fierté générale de la civilisation européenne. Deuxièmement, il faisait appel à l'éthique des révolutions bourgeoises - la Révolution française et ses proclamations d'égalité et de démocratie, principes qui n'ont jamais été étendus aux colonisés ou aux esclaves. Son avertissement était clair : si vous ne respectez pas vos engagements moraux, ces actions deviendront fatales à votre propre projet.

Ces sentiments résonnèrent solennellement et furieusement cinquante ans plus tard - deux guerres mondiales plus tard - dans les écrits du poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire. Dans "Discours sur le colonialisme", un petit livre que je recommande toujours de lire et de relire, il a écrit : "Avant d'en être les victimes, les Européens furent les complices du nazisme. Ils ont toléré ce nazisme avant qu'il ne leur soit infligé. Ils l'absolvaient, fermaient les yeux, le légitimaient, tant qu'il n'était appliqué qu'aux peuples non européens".

On passe donc, d'une manière frappante, du langage d'un appel au cœur de Du Bois - qui, d'une certaine manière, croyait encore à la possibilité de récupérer au sein de l'Europe les idéaux des Lumières et de les universaliser - au jugement, au réquisitoire de Césaire. Dans un autre écrit, Césaire concluait que "au bout de la route qu'est l'Europe, il y a Hitler" ; c'est-à-dire qu'il n'y a pas moyen de sauver cette civilisation.

La relation noyau-périphérie

Pourquoi l'Europe et le soi-disant Occident n'ont-ils pas pu être à la hauteur de leurs idéaux professés de démocratie, d'égalité et de justice ? J'aborde cette question dans le cadre de la tradition méthodologique du marxisme, du matérialisme dialectique et historique, qui examine les contradictions du système international sur la base des réalités matérielles.

Dans les lectures occidentales du marxisme, le conflit principal dans la société est interprété comme étant un conflit entre le travailleur et le propriétaire du capital. Marx raconte l'histoire des enclos anglais, où les paysans ont été expulsés de leurs domaines féodaux - de la terre qui constituait à la fois leurs moyens de production et de subsistance - créant un prolétariat sans terre, forcé à errer dans les rues de Londres et de Manchester, ne survivant qu'en vendant leur travail en échange d'un salaire.

C'est vrai dans le contexte anglais. Mais il y a une contradiction plus large à laquelle Marx lui-même a fait allusion, une contradiction qui est fréquemment omise. Au chapitre trente et un du premier volume du "Capital", Marx a écrit que nous trouvons "l'aube de l'ère de la production capitaliste" non pas dans les usines de Manchester mais dans "la découverte d'or et d'argent en Amérique, l'extirpation, l'asservissement et le travail dans les mines de la population autochtone, le début de la conquête et du pillage des Indes orientales, la transformation de l'Afrique en un terrier pour la chasse commerciale des peaux noires." Ces périodes, écrivait-il, "furent les moments principaux de l'accumulation primitive".

Marx n'a jamais complètement théorisé les mécanismes par lesquels cela fonctionnait au niveau international, ni les forces politiques capables de lancer un défi sérieux au capitalisme depuis la périphérie. Mais ces idées ont déclenché tout un corpus d'œuvres qui sont devenu connues sous le nom de "marxisme du Tiers Monde" ; une tradition généralement excisée du canon intellectuel occidental. Ce sont des penseurs comme Vladimir Lénine, dont les travaux sur l'impérialisme ont donné les contours empiriques à notre compréhension de ces mécanismes ; Mao Zedong en Chine ; Amilcar Cabral, qui a mené la lutte anticoloniale en Afrique australe ; et des universitaires plus contemporains comme Utsa et Prabhat Patnaik en Inde et Ali Kadri au Liban, qui ont tous développé des méthodologies pour comprendre comment le système international était structuré.

Ce système n'était pas non plus un mystère pour ses architectes. Lénine, dans son ouvrage sur l'impérialisme, cite Cecil Rhodes, qui, après avoir rencontré des ouvriers dans l'est de Londres, a conclu que "l'impérialisme est une question de pain et de beurre". Il voulait dire qu'à moins que la richesse extraite des colonies ne puisse être redirigée pour apaiser la classe ouvrière nationale, la révolution suivrait. Et il y a aussi une remarquable déclaration de 1885 de Jules Ferry, premier ministre français, qui expose ce qui est essentiellement la compréhension contemporaine de l'impérialisme. L'Europe, a-t-il dit, a besoin de colonies pour trois raisons : accéder aux matières premières, disposer de marchés pour la vente de produits manufacturés et investir les capitaux excédentaires.

Cela s'aligne étroitement avec le travail des Patnaiks, qui ont montré que l'impérialisme déploie des stratégies de déflation des revenus et de déflation des prix des ressources qui ont joué un rôle déterminant dans la montée du capitalisme. Le cas de l'industrie textile indienne illustre le mécanisme. L'Inde possédait une solide tradition de fabrication de textiles, que le système colonial britannique cherchait à éradiquer par ce que l'on pourrait appeler un double drain. Le premier drain forçait l'Inde à exporter ses matières premières - coton, indigo, jute - à des prix artificiellement déprimés, abaissés par la fiscalité coloniale, les systèmes de revenus fonciers qui poussaient les paysans à la production de cultures de rente et la violence pure et simple. Le deuxième drain acheminait ces matières premières vers les usines de Manchester, les convertissait en produits finis et les revendait en Inde à des prix gonflés. Des droits de douane importants sur l'exportation de produits manufacturés indiens, qui ne s'appliquaient pas aux matières premières, ont finalement détruit la capacité de fabrication indigène de l'Inde. Ces deux formes de drainage formaient un cercle vicieux : le régime fiscal colonial de l'Inde ne laissait aucun fonds pour le développement local et la colonie était obligée de payer cher pour l'importation de produits britanniques alors que l'exportation de matières premières et de main-d'œuvre indiennes était sous-évaluée. C'est ce que nous appelons maintenant l'échange inégal.

Ce système continue de structurer le monde. Selon des études récentes menées par Jason Hickel et ses collègues, le drain annuel de la richesse du Sud vers le Nord s'élève à environ dix mille milliards de dollars américains par an ; par le biais des intérêts sur les paiements de la dette, du sous-paiement du travail salarié, du sous-paiement des ressources, etc... Hickel a calculé que ce montant serait suffisant pour offrir un niveau de vie décent à chaque habitant des pays du Sud, y compris des soins de santé universels, une éducation, un logement moderne, des installations sanitaires, de l'électricité, du chauffage et de la climatisation, des réfrigérateurs, des machines à laver, des transports en commun, des ordinateurs et téléphones portables. Il est facile de comprendre pourquoi les bénéficiaires de ce système font de gros efforts pour le préserver, y compris en menant une guerre mondiale.

La seconde Guerre de trente ans

Comprendre la nature des deux guerres mondiales est essentiel pour comprendre l'OTAN. Dans l'historiographie occidentale, les Première et Seconde Guerres mondiales sont traitées comme des conflits presque entièrement distincts, liés tout au plus par la paix brutale imposée à l'Allemagne à Versailles. Mais certains historiens - je pense ici à l'historien italien Domenico Losurdo en particulier - ont utilisé le terme de "Seconde guerre de Trente Ans" pour relier les deux guerres mondiales à un continuum de conflits motivés par les impératifs de la relation noyau-périphérie : l'expansion coloniale, la division du monde, et la volonté d'Hitler de rejeter la tradition jacobine en faveur d'une hiérarchie raciale renouvelée. Dans un sens plus large, il est inapproprié d'appeler ces conflits des guerres mondiales. Il s'agissait de guerres impérialistes, menées principalement depuis l'Europe, qui ont entrainé le reste du monde à cause des relations d'exploitation et de subordination que le colonialisme européen avait créées.

Le "Manifeste de l'Internationale communiste aux Travailleurs du Monde", publié en 1919, l'a capturé avec une clarté remarquable : "Les populations coloniales ont été entraînées dans la guerre européenne à une échelle sans précédent. Indiens, Noirs, Arabes et Malgaches se sont battus sur les territoires de l'Europe pour quoi ? Pour le droit de rester les esclaves de la Grande-Bretagne et de la France." On peut dire à peu près la même chose de la Seconde Guerre mondiale.

Avant d'aborder la question de l'OTAN, je voudrais remettre en question trois affirmations communément émises sur la deuxième partie de cette Seconde Guerre de Trente Ans : la Seconde Guerre mondiale.

La première affirmation est qu'Hitler était un ennemi du monde occidental. Au contraire, comme Césaire et Frantz Fanon l'ont soutenu, Hitler en était une expression. L'effort pour séparer le projet nazi de la tradition coloniale fut un effort pour disculper le reste de cette tradition de ses crimes ; en faisant un mal singulier qui éclipse tout ce qui est arrivé avant et après. En fait, le projet nazi était le produit de la même logique coloniale qu'a produit le colonialisme britannique, le colonialisme belge (qui a coûté la vie à plus de dix millions de Congolais) et, plus précisément, les États-Unis eux-mêmes.

Les États-Unis, contrairement aux empires maritimes européens, étaient un projet d'expansion coloniale par des colons terriens fondé sur la doctrine de la destinée manifeste, déployant des idées de suprématie raciale pour justifier la conquête de l'espace vital. Méthodologiquement, cette idée est indiscernable de la notion de Lebensraum, l'espace vital pour le peuple allemand, la race maîtresse. Hitler admirait explicitement comment les États-Unis avaient, comme il l'a dit, "abattu des millions de peaux rouges pour réduire leur nombre à quelques centaines de milliers" et "gardé le peu qui restait sous observation dans une cage". Une étude fascinante, Hitler's American Model, documente comment le Parti nazi a déployé ses principaux avocats aux États-Unis pour étudier Jim Crow et la ségrégation raciale, qui sont devenus essentiels aux justifications juridiques du code de Nuremberg.

Le projet d'Hitler a bénéficié d'un énorme soutien en Occident. Hitler lui-même espérait que l'Allemagne pourrait être "un rempart de l'Occident contre le bolchevisme". Pas plus tard qu'en 1938, Winston Churchill déclarait que s'il devait choisir entre le communisme et le nazisme, il ne choisirait pas le communisme. En 1941, à la veille de l'opération Barbarossa, le futur président américain Harry Truman exprima son espoir que les Allemands et les Soviétiques s'épuiseraient mutuellement. Jusqu'au dernier moment, les dirigeants occidentaux espéraient que l'État nazi et l'Union soviétique se détruiraient mutuellement, créant ainsi les conditions pour que l'Occident préserve ses possessions coloniales. C'est pour cette raison que les tentatives de l'Union soviétique de former une coalition antifasciste - y compris son offre d'envoyer un million de soldats pour mettre fin à l'invasion allemande des Sudètes en 1938 - ont été repoussées à plusieurs reprises.

La deuxième affirmation est que c'est l'Occident qui a vaincu Hitler. Les pertes combinées des États-Unis et de la Grande-Bretagne au cours de la Seconde Guerre mondiale s'élevèrent à environ 400 000. L'Union soviétique a perdu 27 millions de vies et détruit la grande majorité des brigades de la Wehrmacht. La Chine, souvent totalement ignorée dans l'historiographie européenne, a mené une guerre qui a duré quatorze ans contre le fascisme japonais qui a coûté la vie à 35 millions de personnes. Les deux pays ont joué un rôle décisif dans la défaite du fascisme ; un fait largement reconnu dans tout l'Occident, y compris par ses dirigeants politiques et militaires, jusqu'à ce que les impératifs idéologiques de la Guerre froide commencent à modifier ce récit [pour faire croire aux nouvelles générations d'européens que c'étaient les États-Unis qui avaient libéré l'Europe du nazisme, NdT].

La troisième affirmation est que le nazisme était un mal spécifique, unique. Certes, des éléments de sa méthodologie étaient sans précédent en termes de portée, d'échelle et de rapidité. Mais fondamentalement, les opinions des dirigeants nazis étaient les mêmes que celles des colonisateurs qui considéraient les colonisés comme des sous-hommes. En un sens, le nazisme n'était que la continuation des politiques impériales allemandes antérieures. L'Allemagne ne le reconnaît pas, mais la toute première utilisation enregistrée du terme "camp de concentration" pour décrire un site de torture, d'extermination, d'expérimentation médicale et de travail forcé remonte à l'actuelle Namibie, où les Allemands ont perpétré le premier génocide du XXe siècle contre les peuples Nama et Herero.

La tentative de séparer le nazisme de la tradition coloniale plus large sert à disculper le reste de l'Occident, en particulier ce qui est arrivé immédiatement après : la guerre américaine contre la Corée, qui a détruit environ vingt pour cent de la population nord-coréenne et quatre-vingt-dix-huit pour cent de ses bâtiments ; le Vietnam, où trois à quatre millions de vies ont été perdues ; l'Indonésie, où entre un à quatre millions d'indonésiens ont péri ; ou les administrations coloniales françaises et britanniques qui exploitaient des camps de concentration en Algérie et au Kenya, tuant des millions de personnes pour préserver la domination coloniale.

L'ordre d'après-guerre et la fondation de l'OTAN

Pourquoi raconter toute cette histoire ? Parce que 1945 est le moment que Marco Rubio situe comme le début du déclin de l'Occident ; le début de sa honte, de sa réticence à agir avec audace, de son auto-soumission au droit international et aux structures supranationales. Étant donné la montée du révisionnisme et du fascisme dans les sociétés occidentales, je crois qu'il y a une reconnaissance, au moins subliminale, que le projet politique représenté par le nazisme n'était pas une aberration mais la plus haute expression du système colonial et impérial que l'Occident avait construit et hérité. Sa défaite face au communisme a été une profonde humiliation pour l'Occident, une humiliation qui a donné un prestige énorme aux projets révolutionnaires à travers le monde. La défaite du nazisme [et surtout la destruction de toute l'Europe dans cette guerre, NdT] a accéléré la deuxième menace identifiée par Rubio : les révoltes anticoloniales. C'est la période au cours de laquelle la Grande-Bretagne et tous les empires européens ont commencé à perdre leurs possessions coloniales.

Mais 1945 marque aussi le début d'une nouvelle configuration. Là où les décennies précédentes avaient vu des guerres inter-impérialistes radicales se livrer pour le partage du butin colonial, l'ère de l'hégémonie américaine - car les États-Unis sont sortis largement indemnes de la guerre, a produit une réunion des anciennes puissances impérialistes que le savant égyptien Samir Amin a appelé l'impérialisme collectif de la "Triade", qui a commencé à centraliser ses institutions. L'OTAN était un élément essentiel de ce projet.

L'OTAN n'était pas le seul traité militaire signé après la guerre. Il y a eu aussi l'Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est (SEATO) et l'Organisation du Traité centrale (CENTO). Si vous regardez une carte, les trois organisations formaient un arc encerclant l'Union soviétique ; toutes faisaient partie d'une stratégie d'endiguement économique et militaire du communisme. Les deux autres organisations n'existent plus.

Alors, pourquoi l'OTAN a-t-elle été fondée et pourquoi persiste-t-elle ? La réponse la plus succincte provient d'une citation attribuée à Hastings Ismay, le premier secrétaire général de l'OTAN. L'OTAN, a-t-il dit, a été fondée "pour garder les Soviétiques en dehors, les Américains dedans et les Allemands à terre." [to keep the Soviets out, the Americans in, and the Germans down. NdT]. Il y a deux dimensions à discerner ici.

La première est endogène à l'Europe. Ismay n'indiquait sûrement pas que l'OTAN était prête à se défendre contre une invasion soviétique, car aucune invasion de ce type n'était prévue. L'Union soviétique était, elle aussi, épuisée industriellement. Elle avait perdu 27 millions de vies. Il fallait reconstruire. Elle était réticente à s'engager dans un conflit, notamment parce que les États-Unis possédaient des armes nucléaires, tandis que les Soviétiques n'ont obtenu la bombe qu'en 1949. Même lorsque la guerre faisait rage en Corée, ce sont les Chinois qui sont venus en aide aux forces anticoloniales coréennes, pas les Soviétiques, qui avaient pris soin de passer outre.

Ce que "garder les Soviétiques en dehors" signifiait réellement, c'était empêcher le communisme de s'affirmer au sein du corps politique des pays européens ; à l'époque, une perspective très réelle. En Italie et en France, ce sont les résistants communistes qui avaient mené la résistance la plus féroce contre le régime fasciste. Les partis communistes jouissaient d'un immense prestige après la guerre et étaient, dans certains cas, sur le point de conquérir le pouvoir. Par l'intermédiaire de l'OTAN, les États-Unis ont lancé une campagne de plusieurs décennies pour empêcher cela. La plus célèbre est l'opération Gladio - révélée par le Parlement italien en 2001 - quand les États-Unis ont mis en œuvre une "stratégie de la tension" en alimentant et en armant des groupes violents de droite pour commettre des attentats terroristes qui ont ensuite été mis sur le dos de la gauche, générant une atmosphère de peur autour de la perspective d'une prise de contrôle communiste. Des dizaines de millions de dollars ont été injectés dans les partis de droite pour contrer les communistes et les socialistes qui montaient en flèche dans les sondages démocratiques. Des documents déclassifiés disponibles dans la salle de lecture de la CIA révèlent que les États-Unis ont même envisagé une invasion militaire de l'Italie si le Parti communiste arrivait au pouvoir. Ce fut la mission très réelle de l'OTAN en Europe occidentale ; une politique qui était sécurisée par la présence de bases militaires américaines dans tout le continent. "Garder les Américains dedans" faisait référence à cette prolifération de la puissance militaire [et politique, NdT] américaine à travers l'Europe.

Et "garder les Allemands à terre" a toujours consisté à empêcher un rapprochement entre l'Allemagne et la Russie, considéré comme une menace critique pour le contrôle américain sur la masse continentale eurasienne au sens large. Ces trois éléments, du moins en ce qui concerne l'Europe et l'Occident, forment la base hiérarchique au sein du système impérialiste collectivisé.

Dans sa dimension internationale, le tableau est à bien des égards plus alarmants. En gardant à l'esprit la relation noyau-périphérie, considérez trois voix des pays du Sud. Jawaharlal Nehru, Premier ministre indien, s'exprimant lors de la Conférence de solidarité afro-asiatique à Bandung en 1955, déclarait que "L'OTAN est aujourd'hui l'un des protecteurs les plus puissants du colonialisme". Amilcar Cabral, leader du mouvement anticolonial en Afrique australe, a observé que "le Portugal n'aurait jamais pu lancer trois guerres coloniales en Afrique sans l'aide de l'OTAN, les armes de l'OTAN, les avions de l'OTAN et les bombes de l'OTAN". Et Fidel Castro, en 2011 à la suite des guerres en Irak et en Afghanistan et lors de l'intervention en Libye, déclarait que "l'alliance militaire brutale de l'OTAN est devenue l'instrument de répression le plus perfide de l'histoire de l'humanité".

Pourquoi les dirigeants des pays du Sud maintiendraient-ils cette position pendant tant de décennies ? Revenons à la fondation de l'OTAN elle-même. Parmi ses premiers membres figurait le régime Estado Novo ouvertement fasciste et colonial du Portugal dirigé par António Salazar. Dans les récits de Cabral sur la guerre de libération du colonialisme portugais, des armes et des équipements de tous les États membres de l'OTAN ont été trouvés sur le champ de bataille. Une mise en commun des ressources était devenue disponible pour aider les États membres à préserver leurs possessions coloniales. Autre exemple : lorsque les États-Unis ont cherché à réarmer l'Allemagne au sein de l'OTAN, ils se sont heurtés à l'opposition française, pour des raisons compréhensibles. Ils ont surmonté cette opposition en promettant à la France de soutenir sa guerre en Algérie en échange de son consentement au réarmement allemand. Il y a beaucoup d'autres exemples de ce genre. Dans les camps de réfugiés du peuple sahraoui occidental, que j'ai visités il y a quelques années, il y a un musée de leur lutte de libération nationale constamment mis à jour avec du matériel militaire saisi aux forces marocaines occupant le Sahara occidental. Une fois de plus, les armes proviennent de l'ensemble du bloc de l'OTAN.

Bien entendu, deux exemples actuels doivent être soulignés. Si nous regardons le génocide à Gaza, les trente-deux États membres de l'OTAN, à l'exception du Canada, des Pays-Bas, de l'Espagne et de la Belgique, fournissent des armes pour soutenir la destruction, certains - dont la Grande-Bretagne et l'Allemagne - ont même augmenté leur soutien. Des bases de l'OTAN en Europe ont été utilisées pour livrer ces fournitures. Une fois de plus, une rébellion anticoloniale est réprimée par le pouvoir collectif du bloc de l'OTAN. Et actuellement, l'infrastructure de l'OTAN facilite le plus grand renforcement militaire en Asie occidentale depuis la guerre du Golfe, apparemment en préparation d'une guerre contre l'Iran ; un État qui est également structurellement positionné en opposition à l'impérialisme.

Il existe donc une relation étroite entre le rôle de l'OTAN dans la préservation du capitalisme en Europe et son rôle dans la préservation des conditions fondamentales du capitalisme à la périphérie ; des conditions d'insécurité et d'instabilité qui permettent de dégonfler les salaires, les revenus et les prix des ressources, soutenant le processus d'échange inégal.

Après la Guerre froide

Si la menace du communisme était la raison de la fondation de l'OTAN, pourquoi l'OTAN a-t-elle persisté après l'effondrement du Pacte de Varsovie ? Lorsque vous étudiez les documents du début des années 1990, l'image inverse se dégage : avec l'effondrement de l'Union soviétique, l'OTAN a finalement trouvé son but.

Dans les années 1980, le Premier ministre soviétique Mikhaïl Gorbatchev avait proposé de construire une architecture de sécurité commune pour l'Europe - une partie de sa vision d'une "Maison européenne commune". Cela a été poursuivi lors de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui a eu lieu en 1991 et a publié la Charte de Paris pour une nouvelle Europe - un document qui énonçait les plans d'une architecture de sécurité commune incluant l'Union soviétique, fondée sur des principes de souveraineté et de respect mutuel.

Les États-Unis ont rejeté cette charte. En février 1990, le président Bush a appelé le chancelier allemand Helmut Kohl et lui a dit "Au diable avec ça. Nous avons prévalu. Pas eux. Nous ne pouvons pas laisser les Soviétiques saisir la victoire des mâchoires de la défaite". Quelques mois plus tard, il a déclaré à François Mitterrand : "Aucune organisation ne remplacera l'OTAN en tant que garant de la sécurité en Europe". Les États-Unis n'étaient pas prêts à céder ce terrain.

C'est ainsi qu'a commencé le processus d'expansion de l'OTAN, dont la justification a été énoncée dans le Guide de planification de la défense, un document rédigé par Paul Wolfowitz et divulgué au New York Times en 1991. (Après révision par Dick Cheney, ce document est devenu connu sous le nom de Doctrine Bush, qui guidera plus tard le démantèlement de l'Afghanistan et de l'Irak.) Le document indiquait que l'objectif principal de la politique étrangère des États-Unis à l'ère post-soviétique était d'empêcher tout État d'atteindre à nouveau la stature de l'Union soviétique ; un engagement explicite à empêcher les États de se développer.

Tout cela était bien sûr masqué par un langage paternaliste qui fait écho à ce que certains appellent aujourd'hui la vassalisation de l'Europe ; un phénomène qui n'est pas nouveau mais remonte à des décennies. C'est clairement visible dans les débats sur l'élargissement de l'OTAN, dont l'un des principaux meneurs fut Joe Biden, alors sénateur. Lors du débat sénatorial de 1997, il a déclaré que "les Européens se sont révélés incapables, livrés à eux-mêmes, de régler pacifiquement leurs différends" et que les États-Unis devaient jouer un rôle de premier plan.

La véritable motivation de ce processus a été capturée le plus clairement par Zbigniew Brzezinski, architecte de la stratégie de confinement contre l'Union soviétique, qui écrivait en 1997 que "l'Amérique poursuit non seulement ses objectifs géostratégiques eurasiens plus vastes, mais représente également son propre intérêt économique croissant à obtenir un accès illimité à cette zone jusque-là fermée" - une zone que l'existence d'un État socialiste avait exclue à l'accumulation impérialiste. "Ce qui est en jeu", écrivit-il, "c'est le pouvoir géopolitique, l'accès à des richesses potentiellement importantes, l'accomplissement de missions nationales et religieuses et la sécurité. L'accent particulier de l'affaire, cependant, est l'accès à la zone". Jusqu'à l'effondrement de l'Union soviétique, a-t-il déclaré, l'accès à cette région avait été monopolisé par Moscou.

Il convient de noter que Brzezinski a également déclaré que la pièce maîtresse de cet échiquier se trouverait en Ukraine.

Pawel Wargan

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

 lesakerfrancophone.fr