26/08/2026 ssofidelis.substack.com  15min #324581

Le génocide « oublié » du Timor oriental soutenu par les États-Unis

Par  Nate Bear, le 25 août 2026

De 1975 à 1999, l'Indonésie, avec le soutien total et enthousiaste des États-Unis et de l'Occident, a commis le pire génocide depuis la Seconde Guerre mondiale, anéantissant quarante pour cent de la population du Timor oriental.

C'est un génocide oublié, mais qui en dit long sur le présent, notamment en raison de ses similitudes avec le génocide de Gaza, et c'est pourquoi j'ai voulu écrire à ce sujet.

Le Timor oriental, aujourd'hui connu sous le nom de République démocratique du Timor-Leste, est un petit pays insulaire d'Asie du Sud-Est qui partage sur l'île une frontière occidentale avec l'Indonésie. Au sud, l'Australie se trouve à moins de 750 km au sud de la mer de Timor. Le Timor-Leste a été colonisé au XVIe siècle par des prêtres catholiques portugais, et le Portugal a pris officiellement son contrôle colonial en 1702. La domination portugaise a duré plus de 270 ans, jusqu'en novembre 1975, date à laquelle le Timor oriental a proclamé son indépendance après la fin de la dictature portugaise et la dissolution de son empire.

À peine deux semaines après sa déclaration d'indépendance, l'Indonésie a envahi le pays, officiellement pour maintenir l'ordre après le déclenchement de combats entre des factions fidèles au parti conservateur UDT aligné sur l'Indonésie, et le Front révolutionnaire du Timor oriental indépendant (Fretilin) de gauche, composé en grande partie de socialistes catholiques. En réalité, l'invasion devait empêcher le Fretilin, largement soutenu par la population timoraise, de former un gouvernement socialiste populaire hostile à la dictature militaire de Suharto soutenue par les États-Unis. Un tel gouvernement si proche de Suharto aurait constitué un grave défi idéologique au pouvoir de Suharyo, fondé sur le massacre de  un million de communistes en Indonésie. Dès que le Fretilin s'est imposé en tant que populaire, l'Indonésie s'est montrée déterminée à empêcher les Timorais de monter la tête à leurs voisins. Le plan était donc simple : tuer un maximum de Timorais partisans du Fretilin.

L'intention génocidaire était claire d'emblée, et ce génocide a été approuvé par les soutiens américains de Suharto littéralement la veille de son déclenchement. Une  note déclassifiée révèle que, le 6 décembre, le président américain Gerald Ford et son secrétaire d'État Henry Kissinger ont rencontré Suharto à Jakarta, où ce dernier leur a fait part de son intention de "prendre des mesures drastiques" au Timor oriental. En réponse, Ford lui a déclaré :

"Nous comprendrons et ne vous mettrons pas la pression sur la question. Nous comprenons vos intentions".

Kissinger a quant à lui déclaré à Suharto :

"Quoi que vous fassiez, il est crucial que vous agissiez vite".

Fort de l'aval donné à ce génocide par ses soutiens américains, Suharto a ordonné l'invasion pour le lendemain matin. L'attaque initiale, le matin du 7 décembre 1975, a vu des dizaines de milliers de parachutistes prendre d'assaut les villes et villages de tout le Timor oriental et ouvrir le feu sans discernement. Berta dos Santos, alors enfant lorsque l'Indonésie a envahi son petit village agricole de Lospalos,  a déclaré à  Al Jazeera l'année dernière :

"Ils ont atterri en parachute et ont tout simplement commencé à tirer".

La mère de Dos Santos a été enlevée et contrainte à l'esclavage sexuel. Au cours des premiers jours, des villages entiers ont été massacrés alors que l'Indonésie tentait de détruire la base de soutien du Fretilin et de plonger ce pays naissant dans les ténèbres et le chaos.

Le 9 décembre, à Dili, principal port maritime du Timor oriental, des soldats indonésiens ont massacré environ  2 000 personnes en deux jours. L'évêque de Dili,  Martinho da Costa Lopes, a déclaré plus tard :

"Les soldats qui ont débarqué se sont mis à tuer tout ce qui bougeait. Il y avait beaucoup de cadavres dans les rues. Tout ce que nous pouvions voir, c'étaient les soldats qui tuaient, tuaient, et tuaient encore".

Lors d'un massacre largement documenté, 150 hommes, femmes et enfants ont été conduits sur le quai  et exécutés un par un, tandis que la foule était chargée de compter leurs corps au fur et à mesure qu'ils tombaient à l'eau. Parmi les personnes assassinées lors du massacre du quai de Gili figurait un journaliste australien travaillant pour l'agence AAP-Reuters, Roger East. En octobre de la même année, East a couvert le meurtre de cinq journalistes au Timor oriental - deux Britanniques, deux Australiens et un Néo-Zélandais - par les forces spéciales indonésiennes. East a démontré le caractère mensonger des affirmations de l'Indonésie - reprises par les médias occidentaux - selon lesquelles les journalistes auraient été tués dans des tirs croisés entre les combattants de la résistance du Fretilin et les troupes indonésiennes. À l'époque, aucun des gouvernements des pays concernés ne s'est soucié de l'assassinat de ses citoyens. Pourquoi ? Parce que l'Indonésie était un allié anticommuniste essentiel de l'Occident en Asie du Sud-Est. (Ce n'est que vingt-cinq ans plus tard, après le départ de Suharto et l'indépendance du Timor oriental, que des enquêtes sur ces meurtres ont enfin été ouvertes).

Le génocide s'est poursuivi avec une férocité extrême jusqu'à la fin des années 1970. En 1977, deux religieuses de Lisbonne ont reçu une lettre d'un prêtre catholique portugais caché au Timor oriental, où  il décrivait les horreurs auxquelles la population était confrontée :

"Les bombardiers ne s'arrêtent pas de la journée. Des centaines de personnes meurent chaque jour. Les corps des victimes sont dévorés par les oiseaux carnivores. Des villages ont été intégralement détruits. Les barbaries du Moyen Âge ou de l'âge de pierre, toute la cruauté organisée, sont concentrées au Timor. Ce sera bientôt un génocide".

On ne parlait pas de génocide "bientôt", il était déjà là, et les armes utilisées pour le perpétrer provenaient toutes des États-Unis. Des années plus tard, Philip Liechty, alors haut responsable de la CIA à Jakarta,  a déclaré au journaliste John Pilger :

"On nous a ordonné de donner aux Indonésiens tout ce qu'ils voulaient, et des armes américaines ont été expédiées directement au Timor oriental à l'insu du Congrès".

Ces armes comprenaient des avions C-130, un escadron de chasseurs F-5E, un escadron d'avions d'attaque A-4, trois destroyers construits aux États-Unis, des hélicoptères d'attaque, des munitions, des roquettes, des lance-roquettes, du matériel d'infanterie légère, notamment des fusils et des mortiers, ainsi que la création d'une usine de production de M-16 en Indonésie. Les détails de ces livraisons massives d'armes ont été révélés dans un télégramme déclassifié de 1979 soulignant l'importance de soutenir l'Indonésie, non seulement pour des raisons idéologiques, mais aussi pour son pétrole, qui représentait à l'époque 5 % des importations américaines.

Les livraisons d'armes se sont poursuivies après la défaite de Ford en 1976 face à Jimmy Carter, un homme célébré en héros libéral, mais tout aussi déterminé à gérer l'empire américain et à promouvoir ses intérêts que n'importe quel autre président américain. Et ces intérêts ont été servis en finançant le génocide du Timor oriental.

Des témoignages recueillis auprès de milliers de personnes et détaillés dans le rapport de la Commission pour l'accueil, la vérité et la réconciliation au Timor-Leste décrivent des pillages systématiques par les troupes indonésiennes, des rafles de centaines de civils à la fois, des viols, des jeunes femmes séparées de leur famille et emmenées dans des camions, des actes de torture perpétrés par les services du renseignement indonésiens, ainsi que des meurtres de masse aveugles.

En 1978, l'Indonésie a lancé ce qui allait devenir la "campagne d'encerclement et d'anéantissement" pour vaincre les combattants de la résistance du Fretilin repliés dans l'arrière-pays montagneux. Cette campagne a fait appel à des armes chimiques larguées sur des populations civiles, à la torture, aux viols de masse et à la destruction délibérée des fermes, du matériel agricole et des stocks alimentaires pour provoquer une famine. Le 31 décembre 1978, le président élu du Timor oriental et chef de la résistance, Nicholas Lobato, a été tué par les troupes indonésiennes. La couverture médiatique occidentale de sa mort fait écho à un câble du Département d'État américain qui qualifiait son assassinat de succès majeur. Dans les mois qui ont suivi son assassinat, l'Indonésie a traqué sa famille, assassinant sa mère Felismina etplusieurs de ses enfants, tandis que sa sœur Maria et son mari ont également été assassinés, et que son oncle Paolo a disparu.

Le génocide s'est intensifié en 1979 lorsque les troupes indonésiennes ont forcé environ 320 000 Timorais, soit près de la moitié de la population d'avant le génocide (650 000 habitants), à quitter les hautes terres pour être envoyés dans des camps de concentration calqués sur les soi-disant "hameaux stratégiques" utilisés par les Sud-Vietnamiens soutenus par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam. On estime que jusqu'à 200 000 Timorais sont morts de maladie et de famine provoquée par  une campagne délibérée destinée à affamer la population au cours des années suivantes.

Liechty  a déclaré à John Pilger que les responsables américains savaient parfaitement qu'il s'agissait d'un génocide.

"Nous disposions de renseignements fiables indiquant que les populations étaient parquées dans des bâtiments scolaires, puis que ces bâtiments ont été incendiés, et que quiconque tentait de s'échapper était abattu. Des gens étaient rassemblés dans des champs et mitraillés. Nous savions que l'endroit était une zone de tir libre".

Mais les armes, fournies par Ford, Carter, Reagan, Bush et enfin Clinton, ont continué à affluer.

La résistance timoraise a imploré l'aide du monde extérieur, mais le Département d'État américain a déclaré aux journalistes enquêtant sur l'affaire que les allégations de génocide, de camps de concentration et de famine étaient soit des mensonges purs et simples, soit  "largement exagérées" pour susciter la compassion. Ce n'est que lorsqu'un journaliste australien, Roger Peters, a réussi à se rendre au Timor oriental pour prendre des photos de camps abritant des enfants décharnés et affamés que l'ampleur de l'horreur était devenue indéniable. Mais au lieu de réagir pour mettre fin au génocide, la politique occidentale est restée résolument pro-Suharto et favorable au génocide.

Il faut souligner le rôle joué par d'autres puissances occidentales dans le génocide du Timor oriental. Si les États-Unis ont été le principal bailleur de fonds et fournisseur d'armes, le Royaume-Uni, la France et l'Australie ont eux aussi vendu des armes à Suharto, soutenu l'Indonésie à l'ONU, couvert le génocide et contribué à priver les Timorais de toute aide.

Le Royaume-Uni considérait l'Indonésie sous Suharto comme un partenaire régional important et souhaitait éviter toute opposition sur la question du Timor oriental. Une  note de service déclassifiée du ministère des Affaires étrangères datant de 1975 indique explicitement qu'un des objectifs des relations du Royaume-Uni avec Jakarta était de

"tirer profit des ventes d'armement susceptibles de servir nos intérêts".

Et en effet, pendant le génocide perpétré par l'Indonésie au Timor oriental, le Royaume-Uni est devenu un  important fournisseur d'armement à l'Indonésie, vendant avions de chasse, frégates, systèmes de missiles sol-air, véhicules blindés et matériel de transmission militaire. Une enquête menée par la suite a révélé que  du matériel britannique a été utilisé au Timor oriental pour réprimer la population. Le Royaume-Uni a également formé du personnel militaire indonésien et, jusqu'aux derniers jours de la dictature de Suharto,  a fourni des centaines de millions de livres d'aide économique à ce pays.

L'Australie a aussi été un partenaire clé : elle a fait don d'avions de chasse Sabre à l'Indonésie en 1973 et, quelques semaines seulement avant l'invasion,  a accepté d'envoyer du personnel de l'armée de l'air australienne pour aider les pilotes et techniciens indonésiens à faire fonctionner et à entretenir ces avions de chasse. L'Australie s'est également distinguée parmi les États occidentaux en Bell-1 en 1979, une position dont elle espérait tirer profit pour décrocher de lucratifs contrats pétroliers liés aux vastes réserves situées au large des côtes du Timor oriental, dans la mer de Timor.

La France a également collaboré, contribuant à soutenir le régime de Suharto en lui vendant du matériel militaire dès les premiers jours de son règne. Après son élection en 1981, François Mitterrand a joué un rôle central dans l'accélération de la coopération militaire avec l'Indonésie, si bien qu'en 1991, la France était le deuxième plus grand bailleur de fonds de l'Indonésie de Suharto après les États-Unis, selon le rapport de la commission de vérité du Timor-Leste.

Des enfants dans un camp de concentration à Laga, au Timor oriental. (Photo © Roger Peters)

Les massacres se sont poursuivis tout au long des années 1990, avec le soutien de l'Occident et des États-Unis. En 1991, plus de 250 civils timorais ont été abattus par des soldats formés par les États-Unis au cimetière de Santa Cruz, lors de la cérémonie commémorative en hommage à un jeune partisan de l'indépendance tué par les forces indonésiennes. Plus tard dans l'année,  des dizaines d'autres ont été massacrés lors d'une manifestation pacifique en faveur de l'indépendance. Les massacres se sont poursuivis tout au long des années 90, mais cela n'a pas modifié la politique américaine. Des notes de service déclassifiées montrent que Clinton  a personnellement appelé Suharto en 1998, pendant la crise financière asiatique, pour dire au dictateur combien il appréciait leur amitié et lui promettre l'aide du Trésor américain, ce qui a finalement abouti à un  prêt de 3 milliards de dollars américains accordé au pays.

Quelques mois plus tard, début 1999, alors que le Timor oriental était sur le point d'accéder à l'indépendance après la chute de Suharto, des paramilitaires indonésiens ont commis le  massacre de l'église de Luiquica, tuant 40 civils à l'intérieur d'une église. En septembre de la même année, une semaine après que les Timorais ont voté massivement en faveur de l'indépendance, pas moins de 200 personnes ont été tuées lors d'un autre massacre dans une église à Suai.

Quand Suharto est tombé, des médias américains comme le New York Times ont rapporté que Bill Clinton  s'en était vivement réjoui. Ce même Bill Clinton qui, quelques mois plus tôt, s'était engagé à apporter son soutien personnel au dictateur. Lorsque le Timor oriental a enfin accédé à l'indépendance,  les reportages de l'époque ont attribué ce succès à la générosité de l'empire, couvrant d'éloges Bill Clinton, Tony Blair, John Howard et d'autres pour avoir aidé à mettre en place une force de maintien de la paix de l'ONU au Timor oriental. On a ainsi occulté les 25 années durant lesquelles ces mêmes pays ont armé, financé et soutenu le génocide du peuple dont ils prétendaient désormais s'inquiéter fortement. Clinton, présent à la cérémonie d'indépendance,  a prononcé un discours dans lequel il a déclaré :

"Votre liberté a été acquise au prix du sang et du sacrifice".

Le culot et l'arrogance stupéfiants de l'empire sont si honteux qu'ils en seraient presque admirables. Un culot et une arrogance uniquement rendus possibles par la complicité de médias qui refusent catégoriquement de replacer les événements dans leur contexte et dont le rôle consiste toujours à dissimuler l'ampleur et l'intensité de la barbarie et de l'hypocrisie impériales.

Et c'est en cela, parmi bien d'autres aspects, que le génocide du Timor oriental présente des similitudes frappantes avec celui de Gaza. Un commanditaire colonial armé, financé et protégé par les États-Unis et l'Occident, un groupe de résistance soutenu par la population qualifié de terroriste, le meurtre de citoyens occidentaux par la puissance génocidaire sans autre conséquence, la famine imposée, la torture et le pillage. Et, lorsque la Palestine sera enfin libre, nous pouvons être sûrs que les médias occidentaux, après avoir préparé le terrain rhétorique du génocide, tenteront, comme au Timor oriental, de faire passer les tortionnaires et les auteurs de massacres de Gaza pour des sauveurs.

L'histoire du Timor oriental est la preuve supplémentaire que, dès lors qu'on parle de la politique étrangère américaine et occidentale, aberrations et cas isolés sont inexistants. Les schémas se répètent sans cesse. Les impérialistes de notre monde ne mènent pas de guerres justes, et les médias ne couvrent pas fidèlement ces guerres. Lorsque les armes et les services du renseignement occidentaux servent à tuer massivement, ils n'aident pas les "bons" à se défendre contre les "méchants". Que ce soit en Israël-Palestine, en Ukraine ou au Timor oriental, ils servent à promouvoir les intérêts géopolitiques, stratégiques et économiques des nations impérialistes du monde. Et les massacres représentent le prix acceptable à payer pour faire avancer ces intérêts.

Le génocide du Timor oriental est un autre chapitre honteux de la barbarie et de l'inhumanité impérialistes, un chapitre aujourd'hui largement oublié et pourtant si récent dans l'histoire. Cet oubli n'est pas le fruit du hasard, il est orchestré, contribuant à faire en sorte que la justice ne soit jamais rendue pour un génocide soutenu par l'Occident.

Mais le Timor oriental ne devrait pas être commémoré uniquement pour cela.

Même s'il s'agit de l'histoire d'un empire barbare, c'est aussi l'histoire de la résistance à cet empire. Car jusqu'aux derniers jours de la domination indonésienne, la résistance a tenu bon, les combattants affrontant les troupes indonésiennes jusque dans les derniers instants.

Et c'est ainsi qu'un Timor-Leste libre et indépendant constitue désormais une source d'inspiration pour la résistance anti-impérialiste partout dans le monde.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com