27/08/2026 les-crises.fr  20min #324646

Cory Doctorow : la bonne et la mauvaise façon de critiquer l'Ia

Se demander si l'IA est capable de remplacer votre emploi est une impasse, affirme Cory Doctorow. Le véritable danger réside dans la "bulle" de l'IA : un fantasme spéculatif qui repose sur la volonté de convaincre les patrons de remplacer leurs employés par des systèmes qui ne sont en réalité pas capables de tenir les promesses de leurs commerciaux.

Source :  Jacobin, Cory Doctorow
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Cory Doctorow parle de la dimension politique de l'IA : "En tant qu'auteur de science-fiction, la seule chose dont je suis absolument certain, c'est que ce qu'une machine fait est bien moins important que pour qui elle le fait et à qui elle le fait subir." (Tomohiro Ohsumi / Getty Images)
Entretien avec Cory Doctorow réalisé par Angela Frances Hui

Alors que l'intelligence artificielle poursuit son avancée inexorable au sein des institutions humaines, sa popularité semble déjà atteindre son niveau le plus bas. Jusqu'à présent, ce secteur semble presque avoir été conçu sur mesure pour susciter une réaction négative. À San Francisco, des panneaux d'affichage et des publicités aux arrêts de bus exhortent les employeurs à "CESSER D'EMBAUCHER DES HUMAINS". Partout dans le pays, les travailleurs se préparent à des licenciements imputés à l'IA, tandis que les entreprises spécialisées dans l'IA dépensent des centaines de milliards de dollars dans des centres de données destructeurs de l'environnement. Il n'est plus possible de parler à un conseiller de service client, mais uniquement à un chatbot qui vous raconte des bobards. La camelote liée à l'IA envahit les flux des réseaux sociaux, les playlists Spotify, et même les revues universitaires et les journaux.

Que faut-il faire ?

L'auteur et militant pour les droits numériques Cory Doctorow s'attache à répondre à cette question dans son nouvel ouvrage, *The Reverse Centaur's Guide to Life After AI* (Le guide du Centaure inversé pour vivre après l'IA/ Comment aborder l'intelligence artificielle - avant qu'il ne soit trop tard). Auteur de plus de vingt livres, dont le best-seller de 2025 *Enshittification*, Doctorow est bien connu pour ses écrits perspicaces et irrévérencieux sur les géants de la tech. Jacobin a interrogé Doctorow sur les raisons de cet engouement pour l'IA, aux qualités requises pour être un bon critique de l'IA et aux mesures que nous pouvons prendre pour nous protéger à l'ère de l'IA.

Angela Frances Hui : Je voudrais commencer par vous poser une question concernant le titre de votre ouvrage. Qu'est-ce qu'un "centaure inversé", et en quoi ce concept est-il utile pour comprendre l'IA ?

Cory Doctorow : En théorie de l'automatisation, un centaure est une personne assistée par un outil. Toutes les fois que vous utilisez un correcteur orthographique ou que vous faites du vélo, vous êtes un centaure. Un centaure inversé est une personne recrutée pour assister une machine. L'exemple que tout le monde connaît est celui de Lucille Ball travaillant dans la chocolaterie : elle et Ethel doivent prélever les chocolats sur la chaîne de montage et les mettre dans la boîte. Le propriétaire d'une machine voudra exploiter celle-ci à son rendement maximal, car c'est ainsi qu'il rentabilise son investissement. L'humain, le centaure inversé, va constituer le maillon le plus lent du système. On pousse donc la machine à fonctionner à la limite extrême de l'endurance et des capacités de l'être humain, ce qui signifie qu'on ne se contente pas d'utiliser une personne, on l'exploite jusqu'à l'épuisement.

Quand on aborde le sujet de l'IA avec les gens, on rencontre d'un côté des travailleurs qualifiés, qui savent généralement bien raconter leur propre expérience, et qui affirment que l'utilisation de l'IA les aide à bien des égards et améliore leur travail. Et puis on rencontre d'autres gens qui, là encore, sont des travailleurs qualifiés et des narrateurs fiables de leur expérience, et qui vous disent que ce même outil d'IA les rend malheureux, et qu'ils n'en reviennent pas de la piètre qualité du travail qu'ils produisent. Ce que je propose ici, c'est que la réponse à ce dilemme réside dans le fait que le premier groupe est constitué de "centaures", tandis que le second groupe est constitué de "centaures inversés".

En tant qu'auteur de science-fiction, s'il y a bien une chose dont je suis convaincu, c'est que ce qu'une machine fait importe bien moins que pour qui elle le fait et à qui elle le fait subir. C'est là la question déterminante à laquelle nous devrions tenter de répondre lorsque nous parlons du travail et de l'automatisation, que ce soit ou non dans le contexte de l'intelligence artificielle.

Une critique efficace de l'IA

Angela Frances Hui : Votre livre traite de la manière d'être un critique avisé en matière d'IA. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qu'implique une critique avisée de l'IA et, à l'inverse, ce que signifie être un critique peu avisé en la matière ?

Cory Doctorow : Si vous pensez, comme moi, que ce qui est toxique au sujet de l'IA, c'est la bulle spéculative, alors il faut s'attaquer aux fondements matériels de cette bulle.

On se retrouve avec ces très grandes entreprises technologiques qui ont saturé leurs marchés en s'assurant une position de monopole, et qui veulent convaincre Wall Street qu'elles peuvent encore se développer, car les entreprises en croissance bénéficient d'une valorisation bien plus élevée que celles qui ont atteint leur maturité.

On entend parfois dire que le capitalisme a l'idéologie d'une tumeur, en ce sens qu'il aspire à croître indéfiniment. Je pense que c'est exagéré, car cela sous-entend que les capitalistes souhaitent maintenir la croissance à jamais pour des raisons idéologiques. Or, c'est une question matérielle. Souvent, les entreprises qui cessent de croître ne survivent pas à leur passage au stade de la maturité. Elles sont absorbées ou détruites. Et depuis les années 1950 en particulier, on observe une tendance croissante à rémunérer les cadres supérieurs, voire l'ensemble de la direction, en actions. Si le cours de l'action s'effondre, les personnes qui prennent ces décisions s'appauvrissent considérablement à titre personnel.

En tant qu'auteur de science-fiction, la seule chose dont je suis absolument certain, c'est que ce qu'une machine fait importe bien moins que pour qui elle le fait et à qui elle le fait subir.

C'est pour cela qu'ils gonflent la bulle de l'IA, et qu'ils en créent une après l'autre, afin de faire croire à une croissance. Et le fondement de cette bulle est particulièrement toxique : il consiste à convaincre d'autres entreprises de licencier leurs salariés et de les remplacer par des chatbots, à la fois parce que cela leur permettra de réduire leur masse salariale et parce que la perspective de voir son poste attribué à un chatbot constitue un puissant facteur pour discipliner la main-d'œuvre.

La bulle aura également un effet catastrophique sur l'économie dans son ensemble et sur le sort des travailleurs. C'est non pas la frénésie irrationnelle des gestionnaires de fonds qui engendre les bulles, mais bien le pari mûrement réfléchi selon lequel, que la bulle porte ses fruits ou non, il est possible de refiler ses actifs surévalués à des investisseurs lambda qui y perdront tout. Lorsque le secteur de l'IA s'effondrera, nous assisterons à la disparition d'environ un tiers du marché boursier, ce qui entraînera des mesures d'austérité écrasantes.

Pour être un critique efficace de l'IA, il faut se concentrer sur les conditions matérielles qui permettent à ces entreprises d'accumuler du capital. Au lieu de s'agiter de tous les côtés en criant "L'IA peut faire mon travail", vous devriez dire : "Les commerciaux d'IA peuvent convaincre mon patron que l'IA, qui ne peut pas faire mon travail, va le faire." Il faut souligner que le recours à l'IA est un moyen d'amener les consommateurs à accepter une qualité moindre, tout en rejetant la responsabilité de cette baisse de qualité sur les travailleurs et en permettant aux patrons d'empocher la différence.

Il faut également comprendre la différence entre une démonstration d'IA moralement répréhensible et répugnante et une démonstration d'IA qui a, en soi, des conséquences concrètes. Quand ils disent : "Nous allons remplacer les illustrateurs professionnels par une machine capable de deviner les pixels", ils ne disent pas que c'est là la source des profits qui alimentent la bulle.

Le montant total des salaires de tous les illustrateurs professionnels en activité aujourd'hui n'atteint même pas le budget consacré au kombucha [Boisson fermentée à base de thé, NdT] pour une seule session d'entraînement de Midjourney. [Générateur d'images à partir de texte, NdT] Ce qu'ils font n'est qu'une démonstration spectaculaire, destinée à attirer les gens pour pouvoir ensuite leur parler de tous les radiologues qu'ils vont licencier. On peut être dégoûtés et en colère face à cela, mais il faut aussi se concentrer sur la nature matérielle et l'origine du phénomène, plutôt que de les aider à vendre ce récit d'un chômage de masse dû à l'IA et motivé par le remplacement des travailleurs, par opposition à un chômage de masse dû à l'IA et motivé par la destruction de l'économie et la supercherie des patrons.

Quand la bulle éclatera

Angela Frances Hui : Si, comme vous le dites, le problème de l'IA réside dans la bulle spéculative et non dans la technologie elle-même, comment envisagez-vous l'avenir de l'IA une fois que cette bulle aura éclaté ?

Cory Doctorow : Ayant traversé toute une série de bulles spéculatives, j'en suis venu à comprendre que, même si chaque bulle est un vice et un crime, certaines laissent derrière elles quelque chose d'utile. WorldCom était une bulle, et son PDG peut pourrir en enfer. Mais chez moi, à Los Angeles, je dispose d'une connexion symétrique de 2 gigabits par fibre optique que AT&T exploite sur d'anciennes lignes WorldCom qu'elle a rachetées pour une bouchée de pain. Cela ne veut pas dire que le fait que WorldCom ait volé tout cet argent était bien. Cela signifie simplement que, de ces décombres, nous avons pu tirer quelque bénéfice.

La bulle de l'IA laissera derrière elle tout un tas d'éléments qui s'avéreront utiles. Si vous attendez suffisamment longtemps, vous pourrez acheter des processeurs graphiques (GPU) à un prix dix fois inférieur à leur valeur initiale, embaucher autant de statisticiens spécialisés que vous le souhaitez et exploiter des modèles open source d'une manière qui dépasserait l'imagination des gens d'aujourd'hui, qui les comparent à ces soi-disant modèles de pointe. Et les choses véritablement utiles que l'IA peut faire, elle continuera à les faire. Dans ces conditions, nous pourrons mettre en place un système qui ressemblera beaucoup plus à un centaure, qui ne sera pas submergé par ces exagérations absurdes concernant les capacités de l'IA.

Angela Frances Hui : Dans votre livre, vous évoquez l'idée selon laquelle l'IA est une "technologie comme les autres".

Cory Doctorow : S'il n'y avait pas cette "bulle", on qualifierait l'IA de "plug-in". On reçoit sans cesse des plug-ins pour nos outils ; parfois, ils sont utiles, parfois non. On ne décide pas pour autant de réorganiser toute l'économie pour les intégrer. On ne décide pas de licencier tout le monde et d'utiliser les sept dernières gouttes d'eau potable qui restent pour voir jusqu'où on peut les pousser.

Ce dont nous devons nous méfier, c'est de présenter l'IA comme quelque chose d'exceptionnel, même si c'est pour la qualifier d'exceptionnellement néfaste. Une multitude d'investisseurs partent du principe que ce qui est particulièrement néfaste est probablement particulièrement rentable. Et nous ne voulons pas alimenter ce discours en matière d'investissement.

Angela Frances Hui : Une fois que la bulle de l'IA aura éclaté et que, comme vous le prévoyez, ces modèles de base extrêmement gourmands en ressources ne seront plus disponibles, parmi les maux sociaux actuellement associés à l'IA, selon vous, quels sont ceux qui persisteront, et lesquels cesseront d'exister ?

Cory Doctorow : On aura sans doute toujours une psychose liée à l'IA, celle dont tout le monde parle, pas celle qui pousse votre patron à vous licencier pour vous remplacer par un chatbot merdique, qui est pourtant la psychose liée à l'IA ayant les conséquences les plus concrètes à ce jour. Mais celle où vous discutez avec un chatbot extrêmement malléable qui vous convainc de vous suicider ou de tuer vos proches, je pense que cette psychose-là continuera d'exister, parce qu'il est possible de configurer un chatbot local à cet effet.

Franchement, chaque fois que vous militez en faveur d'une mesure législative qui plaît à votre patron, vous devriez vous demander si vous êtes du bon côté.

Il y aura toujours des patrons qui tenteront de remplacer leurs employés par l'automatisation, mais la pression en ce sens sera bien moindre, et les capitaux nécessaires à cette fin ne seront plus aussi abondants. Il est certain que l'on ne verra davantage de gouvernements proposer de réorganiser l'ensemble de leur économie autour de l'IA comme c'est le cas aujourd'hui. Au Canada, nous assistons à ce phénomène étrange : notre Premier ministre a nommé un ministre chargé de l'IA qui estime que la croissance économique du pays passe par des investissements de plusieurs milliards de dollars dans des centres de données, puis par le licenciement du plus grand nombre possible de salariés. Je ne pense pas que cette approche survivra à la crise, notamment parce que je pense que l'industrie perdra beaucoup de capital social, et que les gens s'y intéresseront moins qu'aujourd'hui.

Ne prenez pas le parti du patron

Angela Frances Hui : Dans tout cela, je me demande quel rôle jouent les modèles d'IA chinois, à la fois moins chers et plus performants. Votre livre mentionne que la sortie de DeepSeek a fait chuter la valorisation de Nvidia de 600 milliards de dollars en une seule journée. Parallèlement, certaines entreprises américaines, comme Airbnb, ont commencé à utiliser des modèles chinois, tels que Qwen. Pensez-vous que ces modèles chinois vont précipiter l'effondrement de la bulle de l'IA ou au contraire le retarder en soutenant celle-ci ?

Cory Doctorow : Je me suis rendu cette année au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas avec Ed Zitron. Il avait invité quelques-uns de ses critiques technologiques préférés pour qu'ils s'en moquent dans son podcast. Cette année, au CES, tout n'était qu'un chatbot intégré à un objet : un chatbot dans un jouet, un chatbot dans un appareil électroménager, un chatbot dans un mur de briques. La question que nous leur avons posée à tous était la suivante : que feraient-ils si OpenAI faisait faillite, ou si OpenAI commençait à facturer les jetons cent fois plus cher qu'aujourd'hui ? Et ils ont tous répondu qu'ils se tourneraient vers des modèles chinois, ce qui, à condition de ne jamais interroger son compagnon robot sur la place Tian'anmen, pourrait fonctionner... ou pas.

Mais le fait est que si l'on peut utiliser un modèle chinois, on peut également utiliser un modèle local. Le cœur de l'engouement pour l'IA ne réside pas seulement dans le pari que l'on peut utiliser l'automatisation pour remplacer un salarié, mais aussi dans le fait que cette automatisation puisse être la propriété exclusive de l'entreprise dans laquelle on investit. Si l'on peut utiliser l'automatisation pour remplacer un salarié, mais que l'entreprise à l'origine de cette automatisation ne parvient pas à capter la valeur du salaire de ce salarié supplanté, alors cela revêt certes une importance économique, et cela revêt certainement une grande importance pour les salariés, mais je ne comprends pas vraiment quel est l'intérêt d'un tel investissement. Si tel était votre argumentaire auprès des investisseurs, je ne vois pas où vous trouveriez les 2 ou 3 000 milliards de dollars que, selon Sam Altman, il faudrait dépenser pour que le secteur soit réellement capable de tenir ses promesses.

Angela Frances Hui : Les éditeurs de livres, les maisons de disques et d'autres entreprises du secteur des médias ont intenté des poursuites contre des entreprises technologiques pour violation du droit d'auteur, arguant que l'entraînement de modèles d'IA à partir d'œuvres protégées par le droit d'auteur ne relève pas du "fair use". [Règles qui régissent les droits d'auteur, NdT] Nombre d'écrivains et d'artistes que je connais ont se sont félicités de celles-ci, mais votre livre soutient que ce genre de batailles juridiques ne profitera pas, en fin de compte, aux créatifs. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Cory Doctorow : On avance l'argument selon lequel les entreprises spécialisées dans l'IA qui utilisent des œuvres pour entraîner leurs modèles enfreignent la législation actuelle sur les droits d'auteur, et je pense que beaucoup de gens ne se rendent pas compte à quel point cet argument juridique est fragile et contestable.

On peut décomposer l'entraînement d'une IA en trois étapes, qui, selon moi, sont toutes sans doute légales au regard du droit d'auteur, et qui sont toutes utilisées dans le cadre d'activités légitimes dont la plupart d'entre nous se réjouissent, je pense, qu'elles existent dans le monde.

La première étape consiste à extraire des données sur Internet et à créer des copies temporaires de mots. Si l'on ne peut extraire des données du Web qu'avec l'autorisation explicite des titulaires des droits d'auteur des œuvres concernées, alors Google sera le dernier moteur de recherche dont nous disposerons désormais, car personne d'autre n'aura les moyens financiers ni la réputation nécessaires pour obtenir ces autorisations. Nous perdrions également nos archives. Télécharger des copies, par exemple, d'un site web d'entreprise avant et après l'arrivée au pouvoir de l'administration Trump, puis examiner toutes les modifications apportées en matière de diversité, d'équité et d'inclusion (DEI), voilà une activité utile sur le plan social qui n'est possible que si l'on est autorisé à extraire des données du Web.

La deuxième étape consiste à effectuer une analyse mathématique d'une œuvre. Dans le cas d'un grand modèle linguistique, il s'agit de compter les mots, de déterminer leur éloignement les uns par rapport aux autres et de mesurer la fréquence à laquelle un mot apparaît à proximité d'un autre, à un mot d'intervalle, à deux mots d'intervalle, et ainsi de suite. Il n'est pas nécessaire d'obtenir l'autorisation du titulaire des droits d'auteur pour extraire des informations factuelles d'une œuvre créative. On peut compter tous les adjectifs présents dans les paroles d'un CD ou établir un dictionnaire indiquant où chaque mot a été utilisé pour la première fois, et tout cela disparaîtrait si l'on instaurait un nouveau régime exigeant une autorisation pour ces activités.

Les droits du travail ne sont pas nés de l'adoption d'une législation du travail. Ils sont nés parce que nous les avons revendiqués, et c'est ensuite que la loi a suivi.

Enfin, la dernière étape de la création d'un modèle consiste à publier ces faits. Un logiciel est une œuvre littéraire ; c'est pourquoi il est protégé par un droit d'auteur. Un modèle est une œuvre littéraire regorgeant de faits concernant d'autres œuvres littéraires. Il s'agit essentiellement de la proximité des mots dans un espace vectoriel abscons, constitué en comptant tous les mots présents dans tout ce que nous avons pu trouver. Et là encore, la publication de recueils de données sur des œuvres protégées par un droit d'auteur ne nécessite pas d'autorisation au titre du droit d'auteur.

Certaines personnes pourraient ne pas être d'accord avec moi, et même celles qui partagent mon analyse juridique pourraient se demander s'il est possible de résoudre nos problèmes en fignolant une loi qui préserverait toutes ces activités bénéfiques tout en interdisant la création de modèles d'IA. Ma réponse à cette question est non.

Cela fait quarante ans que nous élargissons le champ d'application des droits d'auteur. Le droit d'auteur couvre davantage de types d'œuvres, il couvre davantage d'utilisations de ces œuvres, et les dommages-intérêts forfaitaires sont plus élevés et plus faciles à obtenir. L'industrie des médias qui a milité en faveur de ces droits d'auteur est plus importante et plus rentable que jamais, tandis que la part des revenus revenant aux créateurs est plus faible que jamais.

La réponse à cette énigme apparente est la suivante : accorder davantage de droits négociables aux créateurs dans un marché dominé par cinq éditeurs, quatre studios, trois maisons de disques, deux entreprises qui contrôlent toutes les applications et une entreprise qui contrôle tous les livres électroniques et les livres audio revient à donner plus d'argent de poche à votre enfant victime de harcèlement. Quelle que soit la somme que vous lui donnerez, cet enfant ne pourra pas acheter son déjeuner, parce que les brutes le lui prendront.

Le secteur des médias est assez explicite à ce sujet. Lorsque Midjourney a été poursuivi en justice par Disney et Universal, j'ai reçu un communiqué de presse du PDG de la Recording Industry Association of America qui disait en substance : "Nous sommes vraiment déçus que Midjourney ait utilisé toutes ces œuvres créatives provenant d'entreprises du secteur des médias sans leur accorder de licence, car nous aurions très bien pu conclure un partenariat." Ce n'est pas que les entreprises du secteur des médias ne souhaitent pas utiliser l'IA pour remplacer les créatifs ; c'est qu'elles veulent être rémunérées pour les données d'entraînement et, vraisemblablement, disposer de certains garde-fous concernant le modèle qui en résulte.

Franchement, chaque fois que vous militez en faveur d'une mesure législative qui plaît à votre patron, vous devriez vous demander si vous êtes du bon côté.

Angela Frances Hui : Selon vous, quels sont les moyens les plus efficaces dont disposent les travailleurs pour se protéger de l'IA ?

Cory Doctorow : Nous disposons déjà d'une solution toute faite en ce qui concerne les droits des créateurs : le Bureau américain du droit d'auteur a en effet déclaré à plusieurs reprises, et défendu cette position devant les tribunaux jusqu'à une requête en certiorari devant la Cour suprême, que les œuvres générées par l'IA ne peuvent bénéficier du droit d'auteur. C'est précisément ce que les créateurs devraient clamer haut et fort. Si vos investisseurs apprennent que vous venez de licencier tous vos employés, que vous avez dépensé des milliards de dollars dans des chatbots et que vous ne pourrez plus empêcher les gens de vendre ou de diffuser gratuitement tout ce que vous produisez à partir de maintenant, ils vont être vraiment furieux.

Il y a également un groupe de travailleurs qui a réussi à freiner net l'IA : les scénaristes d'Hollywood. Et s'ils ont pu le faire, c'est parce que lors de l'adoption de la loi Taft-Hartley en 1947, ils ont bénéficié d'une clause d'antériorité pour la négociation sectorielle, celle qui permet de négocier avec l'ensemble des employeurs d'un même secteur. La Writers Guild of America et d'autres syndicats ont réussi à préserver et à étendre un ensemble de droits du travail que les travailleurs du reste de l'économie, qui ne bénéficient pas de la négociation sectorielle, ont perdus. Alors, si nous devons rêver de faire adopter une nouvelle loi ou nous mobiliser pour y parvenir, faisons en sorte qu'il s'agisse d'une loi sur la négociation sectorielle. Cela aiderait tous les travailleurs américains, et votre patron détesterait ça.

Angela Frances Hui : Dans quels autres domaines voyez-vous des possibilités pour les syndicats de mettre en place davantage de protections de ce type ?

Cory Doctorow : Quiconque se soucie de l'avenir du monde du travail aux États-Unis estime que les syndicats doivent syndiquer davantage de travailleurs et qu'ils doivent disposer de plus de pouvoir pour défendre les travailleurs qu'ils syndiquent. Et ces personnes comprennent que ce pouvoir ne viendra de la loi qu'à l'issue d'un combat mené en dehors du cadre législatif. Les droits du travail ne sont pas nés de l'adoption d'une législation du travail. Ils sont nés parce que nous avons fait valoir ces droits, et la loi a suivi. Les tribunaux et les lois ne nous protégeront pas tant que nous ne nous serons pas unis pour nous protéger nous-mêmes. Et c'est là un enjeu que l'IA va contribuer à précipiter, parce que l'IA constitue une atteinte directe au pouvoir des travailleurs ; mais la réponse à apporter à l'ère de l'IA n'est en rien différente de celle qui s'imposait avant son apparition.

Angela Frances Hui : Pensez-vous que les professionnels du secteur des technologies, en particulier, disposent d'un pouvoir accru pour s'organiser et mettre fin à certains des problèmes liés à l'IA ?

Cory Doctorow : C'est certain, dans la mesure où il est très difficile de développer l'IA sans les professionnels du secteur technologique, même si les dirigeants de ces entreprises s'imaginent qu'ils en sont capables. Je pense que ces professionnels ont tout intérêt à agir de toute urgence dans ce domaine.

Les travailleurs du secteur technologique ont longtemps été les princes du monde du travail, car ils étaient extrêmement rares et très, très précieux. C'est pourquoi les patrons de la tech se montraient si généreux : il y avait dix autres patrons aux portes de l'usine, prêts à vous embaucher le jour même si vous démissionniez. Il y a eu une période où les travailleurs du secteur des technologies disposaient d'un pouvoir considérable, et ils se sont trompés sur la source de ce pouvoir. Ils pensaient qu'en réalité ils n'appartenaient pas du tout au monde du travail, ils étaient plutôt des fondateurs temporairement en difficulté, ou des entrepreneurs en devenir.

Ils ne se sont pas syndiqués alors qu'ils disposaient de ce pouvoir lié à la pénurie, puis la pénurie a disparu. L'offre a rattrapé la demande. Nous avons assisté à un demi-million de licenciements dans le secteur technologique de la Silicon Valley au cours des trois dernières années et demie, et aujourd'hui, il n'y a plus dix patrons aux portes de l'usine, il y a dix autres travailleurs prêts à prendre votre place. Et nous savons comment les patrons du secteur technologique traitent les travailleurs quand ils ne les craignent pas. Rien dans la programmation d'un ordinateur n'empêche qu'on vous oblige à uriner dans une bouteille ou à travailler jusqu'à ce que vous soyez gravement blessé. Il est aujourd'hui extrêmement urgent que les travailleurs du secteur technologique revendiquent ces droits qui ont toujours été très fragiles et qu'ils ont cru à tort être éternels.

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Cory Doctorow est auteur de science-fiction, militant et journaliste. Son dernier ouvrage s'intitule *The Reverse Centaur's Guide to Life After AI*.

Angela Frances Hui est écrivaine originaire de San Francisco et titulaire d'une bourse Steinbeck 2026-2027 en création littéraire à l'université d'État de San José.

Source :  Jacobin, Cory Doctorow, 23-06-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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