
par Daruma
Il était une fois deux royaumes voisins : le royaume de Valdrie et le royaume de Sorvane. Dans ces deux royaumes coulait un fleuve, que les deux peuples partageaient depuis des générations.
Pendant longtemps, tout alla bien. Les marchands traversaient librement la frontière, et les rois se retrouvaient chaque année pour un banquet commun où l'on mangeait beaucoup et où l'on ne se disputait presque jamais - sauf sur la recette de la soupe aux marrons, mais c'est une autre histoire.
Puis un jour, le roi de Sorvane mourut. La rumeur disait qu'il avait été assassiné. Le nouveau roi décida de construire un barrage en amont de la rivière. Pour alimenter ses moulins, disait-il. Chose fort légitime. Sauf que le niveau de l'eau baissa considérablement côté valdrien, et que les champs de Valdrie commencèrent à se dessécher.
Le roi de Valdrie envoya une lettre polie. Le roi de Sorvane répondit : "Nos ingénieurs étudient la question". Puis plus rien.
L'année suivante, Sorvane construisit un second barrage. Les champs de Valdrie devinrent quasi stériles. De nouvelles lettres furent envoyées - moins polies. Les réponses se firent plus rares - plus courtes.
La troisième année, Sorvane construisit un fort sur la rive, "pour protéger ses installations", expliqua-t-on. Le roi de Valdrie, qui n'avait toujours pas reçu de réponse à sa dernière lettre, convoqua son conseil.
- Ils construisent un fort sur notre frontière, dit-il. Que devons-nous faire ?
- Attendre encore ? proposa le conseiller le plus prudent.
- Attendre quoi ? ! répondit le général. Qu'ils rassemblent une armée pour nous menacer ? Le peuple souffre, les gens ont faim ! Nous devons agir !
Le roi de Valdrie soupira. Il attendit encore six mois, envoya une dernière lettre, solennelle et sans équivoque : si Sorvane ne démantelait pas au moins l'un des barrages avant la prochaine saison, Valdrie serait contraint d'agir.
Sorvane ne répondit pas. Il commença à masser ses troupes à la frontière.
Au printemps, les soldats de Valdrie traversèrent la frontière. C'était la guerre.
Dans toutes les cours d'Europe, on dit alors que Valdrie avait déclaré la guerre. Les chroniqueurs écrivirent que le roi de Valdrie avait attaqué son voisin. Les enfants apprirent à l'école que c'était Valdrie l'agresseur.
Le roi de Sorvane, lui, se répandit en indignation :
- C'est une agression non provoquée ! Nous n'avons rien fait ! Nous avons simplement construit sur notre propre territoire !
Un vieux diplomate qui avait assisté à toute l'affaire depuis le début - et qui était suffisamment âgé pour n'avoir plus peur de personne - déclara alors devant l'assemblée des rois :
- Le roi de Valdrie a commencé la guerre, c'est vrai. Mais le roi de Sorvane l'a rendue inévitable. Et rendre une guerre inévitable, messieurs, c'est la pire façon de la commencer, car on peut ensuite en accuser l'autre.
Un silence pesant s'abattit sur l'assemblée.
- Quand on veut la guerre, poursuivit le vieux diplomate, il n'y a rien de plus commode que de pousser son voisin à bout jusqu'à ce qu'il frappe, pour pouvoir ensuite montrer sa joue et dire : "Vous avez vu ? C'est lui !" La guerre est une chose terrible. Tous les soldats le savent. Mais il existe des paix qui ne sont que des défaites prolongées, des chaînes polies, des tombeaux sans bruit. Ceux qui disent que la guerre est toujours juste sont des fous. Mais ceux qui disent qu'elle est toujours injuste sont des aveugles.