27/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  13min #324683

Proximité civilisationnelle: une troisième voie entre le sang et la bureaucratie - Sur la modernité, le droit à la continuité et la reproduction des cultures

Proximité civilisationnelle: une troisième voie entre le sang et la bureaucratie

Sur la modernité, le droit à la continuité et la reproduction des cultures

Source:  hardensrost.substack.com

Le débat actuel sur la nation et l'appartenance n'offre généralement que deux positions. Il est conceptuellement pauvre. Ce que l'on propose, c'est, d'une part, une mesure de l'appartenance fondée sur le sang, la couleur de peau et l'origine. C'est une comptabilité biologique qui ne tient ni historiquement ni moralement.

D'autre part, on trouve un encadrement bureaucratique mesuré en termes de citoyenneté. Une appartenance juridique sans profondeur historique.

Ce que nous allons maintenant construire comme troisième alternative n'est pas un argument sur la culture qui fonctionne le mieux. C'est un argument sur qui a le droit de façonner l'avenir d'une tradition. La question concerne la légitimité, et non le résultat.

La France avant la nation

Il y a cent cinquante ans, la plupart des Français s'identifiaient davantage à leur paroisse ou à leur province qu'à la nation. On ne parlait même pas la même langue. Le breton, l'occitan et l'alsacien coexistaient à la même époque. Les loyautés locales s'opposaient à la nation administrée, une tension que Charles Maurras a formulée par les notions de pays réel et pays légal. Il ne s'agit donc pas ici de théorie de gauche: l'origine est, le cas échéant, à droite.

La nation s'est formée grâce aux réformes scolaires de Jules Ferry (portrait), au service militaire et au chemin de fer, un projet conscient et parfois brutal qui a repoussé les langues régionales et les coutumes locales. Ce n'était donc pas seulement une reconnaissance de ce qui existait déjà mais aussi une façon d'écraser le tissu local.

Que la nation ait réussi sans dissoudre entièrement ce qui existait sous la diversité régionale et locale suggère qu'il y avait déjà une communauté plus profonde avant l'école et le chemin de fer. Le succès de la nationalisation n'est cependant pas la même chose que sa justesse. Un résultat fonctionnel n'est pas une preuve de légitimité - ni ici, ni en Perse, ni en France.

Proximité civilisationnelle

La communauté plus profonde qui dépassait le local était fondée sur quatre structures: tradition juridique, principe d'autorité, organisation familiale et récit mythique ou religieux partagé. Je choisis ces quatre car ce sont les institutions par lesquelles une civilisation se reproduit dans le temps. Langue, systèmes économiques et formes politiques peuvent changer rapidement.

La tradition juridique, l'autorité, la famille et le récit populaire changent plus lentement et expriment donc souvent la continuité sur une longue période. Elles reposent sur le même ensemble tissé que Montesquieu décrit dans De l'esprit des lois. Les Bretons et les Provençaux partageaient ces quatre structures malgré des langues différentes, et c'est pourquoi une nation a pu émerger sans que rien ne soit véritablement remplacé.

L'étrangeté civilisationnelle repose sur l'opposé. Ce n'est pas une différence de degré à l'intérieur d'une même maison mais plutôt une différence concernant la question de la maison culturelle dans laquelle on se trouve les uns par rapport aux autres. En France, il y avait une réelle ligne de fracture juridique. Le droit coutumier d'influence franque au nord contre le droit écrit d'influence romaine au sud, une différence germano-romaine que le Code civil de Napoléon a fini par aplanir.

La différence était réelle, mais ne suffit pas pour décrire l'étrangeté. Les différences existaient à l'intérieur d'un cadre déjà partagé de culture chrétienne et de philosophie du droit européenne, et non entre des civilisations distinctes au sens où je l'entends ici.

Les Bretons et les Provençaux étaient donc en réalité plus proches qu'on ne pourrait croire à partir de la diversité du droit. La véritable étrangeté civilisationnelle s'exprime par des philosophies de vie et des conceptions sociales fortement concurrentes. À l'image de l'islam et du christianisme comme deux modèles concurrents. Deux systèmes fondés sur des conceptions différentes de ce qui est vrai ou faux en profondeur.

Densité : deux façons de reproduire une culture

La proximité dit ce qui se rencontre. La densité dit ce qui se passe lors de la rencontre. Mais la densité ne concerne ni l'âge ni la quantité d'histoire derrière une culture. Une culture ancienne peut être "mince" si la transmission entre générations a été historiquement rompue. Une culture jeune peut être dense si elle est encore portée par des institutions vivantes. La densité concerne la capacité d'une culture à se reproduire par elle-même.

Une culture peut se multiplier organiquement par la vie familiale, les communautés locales, les associations et les coutumes quotidiennes, et se transmettre sans direction centrale. Ou bien elle se multiplie administrativement par l'école, la législation et les institutions publiques. L'État peut préserver la langue et les institutions mais ne peut pas, à lui seul, tisser le matériau dense de coutumes et de loyautés qui rend une culture auto-reproductrice.

Une culture à forte reproduction organique entre donc en rencontre avec d'autres cultures comme une partie participante ou même dominante et peut transformer l'étranger selon ses propres catégories. Parfois, cela se produit malgré l'État, plus que grâce à lui. En Iran, Ferdowsi a pu écrire le Shahnameh sans mandat étatique et n'a été reconnu par la cour que plus tard. Mais c'est le peuple qui a institutionnalisé l'œuvre. La reconnaissance de l'État était cependant nécessaire comme mécanisme protecteur dans les phases ultérieures.

Une culture principalement tenue ensemble par l'administration risque plutôt de devenir une scène où d'autres forces la modèlent.

Deux exemples de densité faible et élevée

Deux pays et leurs trajectoires civilisationnelles sont donnés en exemple ci-dessous: l'Iran face à la Somalie.

La civilisation persane a été confrontée au monde islamique dans des circonstances particulières et avec une densité organique profonde à la base.

Elle avait sa propre écriture, une tradition administrative et une longue continuité littéraire. La rencontre n'a donc pas entraîné une dissolution culturelle majeure mais plutôt une synthèse longue, riche et conflictuelle. Ferdowsi a écrit le persan directement dans la nouvelle époque et Ibn Sina a instruit l'Europe pendant des siècles après. La friction n'a jamais cessé mais est devenue partie intégrante de la tradition. On observe encore aujourd'hui les effets de la synthèse, tant positifs que négatifs.

Pour un pays comme la Somalie, l'histoire fut différente. Le pays a certes conservé sa langue parlée, mais il manquait les mécanismes étatiques pour protéger le mouvement organique, d'où un sort différent de celui de l'Iran.

Le droit coutumier oral xeer était sophistiqué (1), mais les vestiges de la religion préislamique Waaqisme (2) ne subsistent aujourd'hui que comme traces dans les noms et quelques rites. La rencontre a entraîné une transformation religieuse et institutionnelle plus profonde qu'en Perse.

La différence ne réside donc pas dans la qualité culturelle mais dans le degré de continuité institutionnelle. Les institutions ont besoin de plus que d'elles-mêmes comme protection quand les empires s'affrontent pour le pouvoir. En raison de la faible densité et des mécanismes étatiques faibles, la Somalie a changé lors de la rencontre. La nouvelle civilisation a ainsi absorbé le pays.

La continuité ne consiste donc pas à arrêter le changement mais à déterminer quel type de changement une culture est capable d'affronter.

Droit à la continuité

Mais même dans le cas de la Perse, je dirais ceci: si j'avais pu remonter le temps et empêcher l'Iran de devenir une civilisation islamique, je l'aurais fait. Peut-être pas parce que le résultat fut mauvais, mais parce que la tradition iranienne n'a jamais eu la chance de devenir ce qu'elle aurait pu être selon ses propres termes. Voilà ce dont il s'agit réellement.

Le droit de changer selon son propre rythme intérieur, plutôt que selon la dynamique et le rythme déjà établis d'une civilisation extérieure. Je ne veux pas dire qu'il s'agit de prétendre ou de vouloir rester inchangé. Les traditions changent toujours. Il s'agit plutôt de maintenir la revendication de pouvoir soi-même déterminer le rythme et la direction du changement. Appelons ce droit le droit à la continuité.

Conflit et catégorie

Quelqu'un dira peut-être que toute culture naît dans la rencontre. C'est vrai. La question n'est donc pas de savoir si des rencontres ont lieu, mais sous quelles conditions elles se produisent. Les conditions ont besoin de deux catégories pour décrire ce que je veux dire.

La première catégorie comprend le mouvement individuel volontaire entre cultures. Il peut s'agir d'une personne, d'un mariage ou d'une formation familiale en cours. Cette catégorie inclut les types de relations humaines par lesquelles les civilisations se sont toujours rencontrées et mélangées.

La seconde catégorie réside dans les transformations démographiques. Ici, l'État détermine une échelle et un rythme de changement que nulle communauté locale n'a décidée ou n'a le temps d'intégrer naturellement. La loi sur l'établissement de 2016 en est un exemple clair. Les communes suédoises ont été forcées d'accueillir un certain nombre de nouveaux arrivants désignés d'en haut, sans possibilité de recours et indépendamment de leur intérêt propre.

Dans cette catégorie surgit le conflit que le droit à la continuité tente de décrire. Les communautés locales tendent à se dissoudre quand l'État intervient et oblige à suivre des directives d'extension.

Une rencontre volontaire entre personnes peut toutefois devenir coutume et s'enraciner localement. Ce type d'intégration organique est aussi menacé lorsque le processus est étendu nationalement à un rythme tel qu'aucun lieu n'a le temps d'intégrer le changement. L'argument de la coutume autorise donc l'intégration. Ce qu'il faut empêcher, c'est la politique d'extension.

Ne me comprenez pas mal. Il ne s'agit pas d'autodétermination libérale. Ce que nous défendons, c'est le droit des communautés à évoluer dans le temps. Nous avons, comme Burke l'a dit, un contrat entre les morts, les vivants et les non-nés. Une obligation qui s'étend aussi loin dans le passé qu'elle se projette vers l'avenir. C'est pourquoi nous défendons le particulier à une époque des Lumières qui, elle, exige l'universalisme. Les communautés locales ont le droit de vivre selon leur propre logique intérieure. De mûrir à leur rythme, comme Herder l'a dit.

La Suède et la schizophrénie culturelle

La Suède ne manque ni de culture ni de mémoire historique. Nous avons cependant un problème lié à la question de la reproduction. La culture suédoise est aujourd'hui davantage portée par l'État que par les communautés qui la transmettaient historiquement. La famille, la vie associative et le voisinage ont ainsi perdu de leur influence sur leur propre développement.

Notre unité suédoise est donc large mais très superficielle. La culture est administrée d'en haut et est donc à peine organique. Nous sommes aujourd'hui obligés de rencontrer des civilisations étrangères dans des circonstances où la densité culturelle est faible.

Je n'affirme cependant pas que la civilisation étrangère est plus forte au sens absolu. Mais elle a une capacité de reproduction plus forte et des structures traditionnelles construites de façon organique. Ce type de forces civilisationnelles est bien plus faible en Suède. L'État ne défend pas un ordre naturel. Il construit un ordre technocratique. C'est pourquoi il est superficiel.

Le philosophe iranien Dariush Shayegan (photo) a appelé cet état "schizophrénie culturelle". Il décrit comment une société glorifie sa tradition sans se confronter de façon réaliste à la réalité extérieure que la civilisation rencontre.

Shayegan décrit cependant une relation qui n'est pas tout à fait applicable à la Suède. Il parle de la façon dont le modernisme pénètre la société et détruit la tradition.

En Suède, les rôles sont inversés. Nous sommes la culture administrative moderne. Certaines des structures traditionnelles que nous rencontrons aujourd'hui, où la famille prime, possèdent une force organique que la modernité suédoise a largement perdue.

Une culture qui ne se reproduit plus organiquement ne peut remplacer sa coutume perdue par la répression étatique. Mais c'est précisément le mouvement politique que nous observons aujourd'hui. On recourt à la puissance contraignante de l'État et on le fait avec le langage du modernisme: droits égaux et universalisme.

Les Démocrates suédois préconisaient auparavant un modèle étatique limité dans sa capacité à diriger la société d'en haut et étaient favorables à une autodétermination plus locale. Mais à l'été 2026, ils ont soudain proposé une interdiction totale du voile en Suède, motivée par l'argument universaliste que le voile s'opposait symboliquement à nos valeurs de liberté et d'égalité.

Ils veulent donc remplacer notre coutume culturelle affaiblie par une intervention étatique dans la culture. Progressisme déguisé en conservatisme.

La Suède n'a pas un destin iranien. L'Iran avait sa densité organique construite au moment de la rencontre. Pour la Suède, il y a un risque lorsqu'elle rencontre une culture à capacité de reproduction plus forte. Nous ressentons le stress et saisissons paniqués les outils qui ont autrefois causé le démantèlement de notre culture et de notre structure organiques.

Le rôle véritable de l'État

La tâche de l'État n'est ni de construire une fusion imposée ni une pureté imposée. Elle consiste à protéger les structures existantes et à donner à la culture le temps de retrouver sa propre force. Les familles, les communautés locales, les associations et les coutumes vécues doivent avoir une chance de se porter elles-mêmes. La densité se construit par le bas et prend du temps à se former.

C'est pourquoi la reconstruction de la densité propre et un rythme d'immigration régulé vont de pair. L'un donne à l'autre le temps de se produire. La coutume n'est pas une question d'origine. Elle est une question de temps, de lieu et de ce qu'on a contribué à cet endroit. Être suédois est donc un acte actif dans un domaine de vie particulier et à une époque particulière.

Conclusion

Ce n'est pas une défense du traditionalisme spécifique suédois ou perse. C'est le même principe partout. Une civilisation devrait autant que possible pouvoir écrire sa propre suite.

La rencontre de la Perse avec l'islam fut tragique dans son origine, et elle l'est toujours sous sa forme actuelle. Mais entre les deux, elle a aussi donné au monde des figures comme Ferdowsi et Ibn Sina. La synthèse iranienne est un mouvement littéraire et philosophique sans égal. Cette dualité n'est cependant pas unique à l'Iran. Les rencontres civilisationnelles peuvent supporter à la fois perte et création si elles en ont la capacité. Elles peuvent gérer friction et renouvellement en même temps. La différence réside dans le degré.

Plus la densité de la culture d'accueil est faible, moins le résultat est grandiose et plus il est purement tragique. La Somalie le montre quand on la compare à la Perse.

Cela ne signifie pas qu'une civilisation écrira toujours le meilleur récit. Mais cela signifie qu'elle pourra écrire le seul récit qui soit véritablement le sien. Ni celui de l'État ni celui de la culture concurrente.

Notes du traducteur:

(1) Le Xeer est le système juridique traditionnel et non écrit du peuple somalien.

Caractéristiques du Xeer:

Pas de pouvoir central : le système fonctionne sans gouvernement ni législation centrale.

Rôle des anciens : des anciens sages, appelés xeer begti, interviennent comme médiateurs et juges.

Responsabilité familiale : des familles entières sont responsables des actes de leurs membres.

Origine : le Xeer existe depuis avant l'islam, mais il intègre également des règles islamiques.

(2) Le waaqisme est une religion monothéiste ancienne et préislamique des peuples couchitiques de la Corne de l'Afrique, centrée sur le dieu du ciel Waaq.

Principes et histoire

La divinité : Les adeptes vénèrent Waaq en tant que créateur suprême de l'univers et dieu du ciel.

Chronologie : Des groupes couchitiques, tels que les premiers Somaliens et Oromos, pratiquaient cette foi avant l'arrivée de l'islam au VIIe siècle.

Héritage linguistique : Des noms de lieux et des mots comme Ceel-waaq ("puits de Waaq") et barwaaqo ("abondance de Dieu après la pluie") utilisent encore le nom ancien.

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