
Vous avez dit "Crise des valeurs"?
Par Juan Manuel de Prada
Sources: noticiasholisticas.com.ar
Chaque fois que nous analysons les calamités qui nous rongent, nous avons tendance à les rapporter à une "crise des valeurs". Cette expression, qui est devenue une sorte de placebo inoffensif, continue pourtant d'être présentée comme une panacée universelle. Mais la réalité est que les "valeurs" sont des produits culturels, dont la hiérarchie est établie par chaque époque en fonction de ses préférences et de ses intérêts, et dont la validité décline à mesure que ces préférences et intérêts évoluent. Face à ces "valeurs" éphémères et changeantes s'élèvent les vertus immuables, que les Anciens invoquaient dans des circonstances similaires à celles que nous subissons aujourd'hui; mais pour pouvoir invoquer de telles vertus, il faut reconnaître une loi morale dont elles émanent, ce à quoi notre époque ne semble guère disposée.
Aujourd'hui, on parle sans fin, dans une logomachie assourdissante, de valeurs sociales, de valeurs politiques, de valeurs éducatives, etc.; mais parler de "valeurs", c'est comme porter un toast au soleil. En vérité, les soi-disant "valeurs" (terme à la connotation boursière évidente) sont des perceptions subjectives de la réalité, des créations culturelles qui, selon l'époque, sont jugées opportunes ou bénéfiques; et, comme toutes les créations culturelles, elles sont nécessairement changeantes, surtout dans des sociétés aussi "diverses" et "plurielles" que les nôtres, où "coexistent" (en se détestant en sourdine) des personnes aux valeurs radicalement opposées et incompatibles.

Parler de valeurs dans une société "plurielle", c'est comme parler de goûts personnels: chacun élabore les siens; et chercher à s'entendre au milieu d'une fourmilière de valeurs personnelles inconciliables est aussi illusoire et grotesque que de le faire parmi les ruines de la tour de Babel. Dans nos sociétés, plus qu'une "crise des valeurs", on observe une "pléthore de valeurs", un "supermarché des valeurs" — parfois façonnées par les idéologies en concurrence, parfois par la pure convenance personnelle — qui rendent impossible tout effort collectif.
Mais il est logique que, faute de pouvoir mesurer le bien selon une loi morale immuable, nous finissions par le réduire à ce qui nous est utile ou avantageux, à ce qui confirme ou exalte nos "choix" de vie, à ce que postule notre idéologie. Cette "pléthore de valeurs" est la conséquence naturelle de "l'autonomie personnelle", dogme inattaquable des démocraties modernes.
Chaque individu juge la nature de ses actes sans accepter — ni même envisager — l'existence d'une source suprême d'autorité morale. Et en l'absence de cette source suprême qui détermine où se trouve l'erreur, nous commençons à nous pardonner nos propres erreurs, jusqu'à finir par les aimer; et, une fois que nous les aimons, nous souhaitons qu'elles soient publiquement reconnues comme des réussites (ce que nous obtiendrons si une majorité les adopte). La loi morale n'oblige plus la volonté de la personne — comme le croyait le naïf Kant —, mais c'est la volonté de la personne qui établit à son gré la loi morale, qui n'est alors plus une loi ni une morale, mais un répertoire de valeurs ad hoc.

Cette "pléthore de valeurs" qui ne reconnaît aucune loi morale ne peut, au mieux, qu'aspirer à imposer une "discipline éthique" qui bride nos appétits et intérêts, érigés en critère de légitimation de nos conduites. Mais cette "discipline éthique" finit tôt ou tard par se relâcher, puisqu'elle se contente de juger les actes à leurs conséquences — critère du pragmatisme —, sans oser reconnaître une norme suprême qui jugerait la nature même des actes.
Ainsi, par exemple, la "discipline éthique" en vigueur dans notre époque postule que nous sommes libres d'agir selon nos désirs; et que cette liberté ne sera blâmable que si elle entraîne des conséquences nuisibles pour autrui. Mais on refuse d'évaluer la nature de nos actes, indépendamment des conséquences qu'ils entraînent; car pour cela, il faudrait restreindre notre liberté, il faudrait la soumettre à une barrière morale préalable. Et cela exigerait de reconnaître une loi morale universelle qui ne puisse être modifiée selon nos préférences ou intérêts; et dont la sanction ne dépende pas — ou seulement pour en apprécier la gravité — des conséquences nuisibles qu'elle peut avoir pour autrui.
Tant que cette loi suprême ne sera pas rétablie, toute tentative de régénération sociale sera vaine; car les "disciplines éthiques" finissent toujours par se relâcher, en s'adaptant aux circonstances, pour continuer à satisfaire des préférences et des intérêts personnels, jusqu'à pourrir totalement. Nous appelons généralement cela une "crise des valeurs", mais il s'agit en réalité du débouché naturel de la "pléthore de valeurs".