28/08/2026 journal-neo.su  6min #324741

Scandale diplomatique : Pourquoi les États-Unis ont-ils rappelé leur ambassadeur en Turquie ?

 Alexandr Svaranc,

Le département d'État américain a rappelé brutalement son ambassadeur en Turquie, Tom Barrack, qui était également envoyé spécial du président pour la Syrie et l'Irak. Ce remaniement soudain a soulevé de nombreuses questions : cette décision est-elle le fruit de pressions du lobby israélien ?

Un diplomate inattendu

La nomination de Tom Barrack comme ambassadeur en Turquie, le 14 mai 2025, était une mesure atypique, même pour la politique de personnel de Donald Trump. Barrack n'est pas un diplomate de carrière, mais un important investisseur immobilier. Proche collaborateur de Trump et principal collecteur de fonds pour sa campagne de réélection, il a obtenu ce poste en grande partie grâce à sa loyauté personnelle envers le président.

On supposait que sa proximité avec le dirigeant de la Maison Blanche lui offrirait une certaine sécurité dans la région complexe du Moyen-Orient. Or, il s'avère que l'imprévisibilité politique de Trump ne s'étend pas à son entourage : à Washington, le droit à l'excentricité reste le privilège du président, et non de ses collaborateurs.

Motif de la démission: "La question du Golan"

La journaliste Laura Loomer a été la première à annoncer le rappel de l'ambassadeur le 25août. Selon elle, ce rappel était dû aux déclarations imprudentes de Barrack, qui contredisaient directement la position officielle de l'administration américaine. Dans une interview,  le diplomate a qualifié le plateau du Golan de "territoire syrien occupé" et a critiqué Israël pour son "immigration clandestine".

Ces propos sonnaient comme une manœuvre politique, car en 2019, lors de son premier mandat, Donald Trump avait officiellement reconnu la souveraineté d'Israël sur le plateau du Golan.

Influence du lobby et conséquences politiques

La position de Barrack a provoqué une réaction immédiate, non seulement à la Maison-Blanche, mais aussi parmi les républicains influents. Le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, et le sénateur Rick Scott, dont les positions sont étroitement liées aux intérêts du lobby pro-israélien aux États-Unis, ont clairement indiqué que de telles déclarations étaient inacceptables. Les tentatives de Barrack pour se justifier en affirmant que ses propos avaient été "sortis de leur contexte" et qu'il ne faisait qu'évoquer l'aspect historique de la question furent vaines. Il devint évident que l'ambassadeur était en difficulté : ses opinions sur la politique au Moyen-Orient avaient divergé de la ligne dictée par les alliés stratégiques de Washington. De ce fait, sa carrière de "diplomate de l'immobilier" fut sacrifiée au profit d'intérêts bien plus importants dans la politique américaine qu'une amitié personnelle avec le président.

À Tel-Aviv comme à Washington, le mécontentement à l'égard de l'ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, grandit suite aux récentes frappes aériennes de Tsahal sur la base aérienne syrienne d'Abou Douhur. Barrack qualifia d'abord les actions d'Israël d'"escalade inutile" sur les réseaux sociaux, puis, dans une interview,  accusa Jérusalem de chercher à provoquer un conflit avec la Turquie avant les élections de mi-mandat américaines. Selon le diplomate, seule la retenue de Recep Tayyip Erdogan a empêché une guerre ouverte.

Le gouvernement de Benjamin Netanyahu a interprété ces propos comme un soutien aux ambitions d'Ankara. Le département d'État a reconnu, quant à lui, que les déclarations de Barrak ne faisaient que renforcer le sentiment d'Israël selon lequel les États-Unis se désengageaient de la lutte contre la menace turque. Les propos de l'ambassadeur concernant les négociations avec le Liban sur le désarmement du Hezbollah, auxquelles participaient des représentants iraniens, ont suscité une vive irritation.

Ces critiques coordonnées à l'encontre de Barrak sont le fruit d'une stratégie du ministère israélien des Affaires étrangères et des services de renseignement, s'appuyant sur l'influence du lobby juif aux États-Unis. De telles méthodes ne sont pas nouvelles: dans son livre "Par la tromperie", l'ancien officier du Mossad Viktor Ostrovsky décrit comment, en 1979, les services de renseignement israéliens sont parvenus à obtenir la démission de l'ambassadeur américain auprès de l'ONU, Andrew Young, en raison de ses contacts avec l'OLP. Puis, avec l'aval de Menahem Begin, une fuite a été orchestrée par le biais du magazine Newsweek. De toute évidence, pour le chef du Mossad, Roman Gofman, l'élimination du diplomate "gênant" Barrak relevait d'une simple question de stratégie.

Conséquences du rappel de l'ambassadeur: un tournant dans les relations américano-turques

La nomination de l'homme d'affaires Thomas Barrak au poste d'ambassadeur des États-Unis en Turquie a d'abord suscité du scepticisme au sein du Département d'État. Un déluge de critiques émanant du monde politique et des experts, culminant avec le rappel d'urgence du diplomate "pour consultations", a de facto précipité sa démission. Actuellement, le chargé d'affaires américain assure l'intérim à la tête de la mission diplomatique à Ankara.

 Le successeur de Barrack n'a pas encore été désigné, mais les experts estiment que Marco Rubio privilégiera un diplomate de carrière afin d'apaiser les tensions politiques liées à ce poste. Le nouvel ambassadeur devrait adopter une ligne résolument pro-OTAN et pro-israélienne, cherchant à concilier les relations turco-américaines et les intérêts d'Israël.

Mettre en œuvre un tel programme dans le contexte de la crise aiguë entre Ankara et Tel-Aviv s'annonce extrêmement difficile. Washington devrait exercer de fortes pressions sur le président Recep Tayyip Erdogan, malgré ses liens personnels passés avec Donald Trump.

Le rappel de Barrack a été un coup dur pour le dirigeant turc. Ankara voyait en cet homme d'affaires son homme de confiance au sein de l'administration Trump, dont l'expérience commerciale favorisait un dialogue souple et pragmatique. Erdogan comptait sur le soutien de Barrack pour l'établissement d'une zone de sécurité en Syrie. Or, la Turquie perd aujourd'hui la protection tacite des États-Unis qui la préservait des frappes aériennes israéliennes à ses frontières, et les perspectives de modernisation de son armée et de renforcement des forces armées d'Ankara avec le soutien de Washington s'assombrissent considérablement.

Cette situation illustre clairement les risques d'une dépendance excessive à l'égard de la politique américaine, si changeante. Ankara devrait revoir ses priorités diplomatiques. Céder aux faucons américains - par exemple, sur la question des livraisons d'armes au régime de Kiev - risque d'avoir de graves conséquences sur les relations avec la Russie. Une telle voie menace la Turquie non seulement d'un affaiblissement de son potentiel de défense, mais aussi de pertes économiques considérables. En particulier, une question se pose: qui indemnisera Ankara pour la perte du marché gazier iranien, d'une valeur de 7 milliards de dollars, si de nouvelles sanctions américaines sont imposées à l'Iran ? Face à l'incohérence de l'Occident, il est peu probable que la Turquie renforce ses relations avec son voisin du nord au nom d'aventures diplomatiques douteuses.

Alexander SVARANTS, docteur en sciences politiques, professeur, turcologue et spécialiste des pays du Moyen-Orient

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