Par Ben Norton - Le 21 août 2026 - Source Scheerpost
Les États-Unis ont une longue histoire d'ingérence dans les affaires intérieures de l'Amérique latine. Mais ces dernières années, l'ingérence américaine est devenue encore plus extrême et explicite.
Et ce ne sont pas seulement les États-Unis qui se mêlent de la politique latino-américaine, mais aussi Israël.
Une étude de cas de cette ingérence étrangère est la situation politique actuelle en Colombie.
La Colombie a un nouveau président, un multimillionnaire d'extrême droite nommé Abelardo de la Espriella. C'est un citoyen américain qui a voté pour Donald Trump et qui a travaillé pendant des années comme avocat à Miami, en Floride, défendant des trafiquants de drogue.
De la Espriella a sous-traité la politique étrangère de la Colombie à Washington, et il soutient fermement Israël, tout en promettant de limiter les liens avec la Chine.
De la Espriella fait la promotion des bases militaires américaines en Colombie, et il a annoncé "je veux un Plan Colombie Deux".
Il a également appelé à "dollariser" l'économie colombienne en adoptant le dollar américain comme monnaie officielle du pays.
L'ancien président de gauche de la Colombie, Gustavo Petro, a formellement accusé les États-Unis et Israël de s'être ingérés dans le second tour des élections de son pays, qui a eu lieu en juin.
De la Espriella a été déclaré vainqueur par une infime marge de moins de 1%, au milieu d'allégations généralisées de manipulations et d'irrégularités.
Petro a déclaré que le gouvernement colombien avait recueilli des preuves prouvant que des entreprises technologiques américaines et israéliennes avaient interféré dans les élections colombiennes afin de mettre De la Espriella au pouvoir.
Petro a spécifiquement nommé la firme israélienne BlackCore, qui a été accusée d'ingérence dans les élections dans de nombreux autres pays.
Même le gouvernement français a déclaré avoir rassemblé des preuves prouvant que la compagnie israélienne BlackCore a essayé d'interférer dans les élections en France, en Écosse et à New York.
De la Espriella n'a pas caché le fait qu'il conspirait avec le gouvernement américain à l'approche des élections de 2026.
En mars, quelques mois seulement avant la tenue du premier tour du scrutin en mai, De la Espriella s'est rendu à Miami pour rencontrer de hauts responsables américains.
Il a ensuite posté sur Twitter une photo avec le secrétaire d'État adjoint américain Christopher Landau et María Elvira Salazar, membre d'extrême droite du Congrès de Floride qui a ouvertement appelé les États-Unis à renverser le gouvernement de Cuba.
De la Espriella a juré que, lorsqu'il deviendrait président, il embrasserait de tout cœur les États-Unis.
Abelardo de la Espriella a été naturalisé citoyen américain en 2023.
En février de la même année, De la Espriella publiait un post sur Instagram sur lequel il était écrit :
Après des années de résidence aux États-Unis, j'ai décidé de devenir citoyen de cette grande nation.
Ici mes quatre enfants sont nés, et j'ai été très heureux dans ces terres.
Lors de l'élection présidentielle américaine de 2024, De la Espriella s'est vanté d'avoir voté pour Trump.
Après que Trump a été déclaré vainqueur, De la Espriella a publié une vidéo de célébration sur TikTok, dans laquelle lui et ses enfants dansaient sur la chanson "YMCA", que Trump utilise souvent dans ses rassemblements. Ils agitaient des drapeaux américains et déplaçaient leurs poings de haut en bas, imitant le président américain.
De la Espriella y a ajouté : "Make America great again. Make Colombia great again".
De la Espriella est un multimillionnaire. Il a gagné une grande partie de sa richesse en travaillant comme avocat à Miami, en Floride.
Il a également connu pour avoir défendu des trafiquants de drogue.
Le New York Times a parlé du travail de De la Espriella pour les barons de la drogue dans un article publié en juillet :
À Miami, Abelardo De La Espriella a évolué dans le monde trouble des avocats de la "poudre blanche" - des avocats de la défense aux couts élevés qui aident les trafiquants de drogue latino-américains accusés à éviter des peines sévères en les transformant en informateurs ou témoins du gouvernement américain.
Il employait un ancien trafiquant colombien qui, selon les dossiers judiciaires, a aidé les avocats du sud de la Floride à débusquer de telles affaires.
En plus de la fortune qu'il a faite en défendant les barons de la drogue, le nouveau président colombien a une entreprise qu'il a modestement nommée d'après lui-même, De la Espriella Style.
Le site Web de l'entreprise est recouvert d'images de De la Espriella. Il vend des vêtements pour hommes coûteux, ainsi que ses livres, sa musique, ses poèmes et même ses propres lignes personnelles de rhum, de vin et de café.
De la Espriella est connu en Colombie pour son narcissisme extrême et sa superficialité. Il est avant tout un influenceur et une célébrité sur les réseaux sociaux, et n'a aucune expérience politique.
De la Espriella a fait des publicités pour des cliniques de Botox, dans lesquelles il se vantait de ses propres traitements pour le visage. Il a également été ridiculisé pour avoir envoyé des baisers enfantins à ses partisans alors que des centaines de Colombiens sont morts dans un tremblement de terre dévastateur.
Dans une émission de télévision, De la Espriella a même démontré des tendances sociopathes lorsqu'il a rappelé comment, jeune homme, il se divertissait en faisant exploser des chats avec des explosifs.
Abelardo de la Espriella soutient l'armée américaine qui héberge des bases militaires sur le territoire colombien.
Il a demandé un Plan Colombie Deux, en référence aux milliards de dollars que le gouvernement américain a donnés à la Colombie, dans les années 2000, pour mener une guerre brutale d'extermination contre les groupes armés de gauche. Plusieurs milliers de personnes ont été tuées pendant le Plan Colombie ; non seulement des militants, mais aussi de nombreux paysans, dirigeants indigènes et organisateurs syndicaux qui ont été ciblés par des paramilitaires d'extrême droite et des escadrons de la mort parrainés par le gouvernement colombien, et parfois par des sociétés américaines.
Lorsque De la Espriella travaillait comme avocat, il défendait non seulement des trafiquants de drogue, mais aussi des membres des groupes paramilitaires d'extrême droite et des escadrons de la mort.
Quelques jours seulement après l'investiture de De la Espriella en août dernier, la Colombie a signé un accord avec le Pentagone, permettant à l'armée américaine d'entrer sur son territoire.
Le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, s'est vanté : "La Colombie rejoint officiellement la Coalition des Amériques contre les cartels (A3C)".

L'idée que De la Espriella se consacre à la lutte contre les cartels est étrange, étant donné qu'il a passé sa carrière d''avocat à défendre les trafiquants de drogue.
C'est l'un des nombreux exemples de la façon dont le gouvernement américain soutient certains des pires barons de la drogue d'Amérique latine, tout en affirmant cyniquement qu'il lutte contre les cartels.
Les agences de renseignement du gouvernement américain ont reconnu qu'Álvaro Uribe, l'ancien président de droite de la Colombie, était un trafiquant de drogue.
Un câble déclassifié de la DIA a reconnu qu'Uribe était un "ami personnel proche de Pablo Escobar" qui était "dédié à la collaboration avec le cartel de Medellín aux plus hauts niveaux du gouvernement".
Le gouvernement américain a fortement soutenu Uribe lorsqu'il dirigeait la Colombie entre 2002 et 2010. C'était l'apogée du Plan Colombie, et l'administration de George W. Bush considérait le trafiquant de drogue Uribe comme un allié clé dans sa soi-disant "Guerre contre la drogue".
Le soutien du gouvernement américain aux dirigeants de droite, alliés à certains à trafiquants de drogue, en Amérique latine est resté constant et bipartite au fil des décennies, mais il s'est intensifié sous Trump - et en particulier sous Marco Rubio, un faucon néoconservateur qui est à la fois secrétaire d'État et conseiller à la sécurité nationale.
En 2025, le gouvernement américain s'est manifestement immiscé au Honduras pour mettre au pouvoir un autre dirigeant d'extrême droite, pro-américain, pro-Israélien et anti-Chinois, Nasry "Tito" Asfura.
Dans le cadre de l'opération d'ingérence électorale américaine, Trump a officiellement gracié et libéré de prison l'un des pires trafiquants de drogue de l'histoire moderne, l'ancien dictateur de droite du Honduras, Juan Orlando Hernández (JOH).
JOH avait été emprisonné pour trafic de tonnes de cocaïne et de mitraillettes. Son Parti national conservateur a utilisé l'argent de la drogue pour truquer les élections au Honduras.
Aujourd'hui, le Honduras est gouverné par le même Parti national. Asfura est un proche allié du caïd de la cocaïne JOH. Le gouvernement américain soutient tout cela.
La même chose se passe en Équateur, dirigé par un dictateur de droite, Daniel Noboa.
Noboa a interdit le principal parti d'opposition, le mouvement de gauche Correísta, afin qu'il puisse se présenter aux élections sans opposition politique effective.
Noboa est le fils de l'oligarque milliardaire le plus riche d'Équateur, et sa famille est profondément impliquée dans le trafic de drogue. L'entreprise familiale du président, Noboa Trading Co., expédie de la cocaïne dans des caisses de bananes depuis ses ports privés.
Noboa est probablement le trafiquant de drogue le plus puissant vivant aujourd'hui. Et il a le soutien total et indéfectible du gouvernement américain.
Comme De la Espriella, Noboa a donné carte blanche à l'armée américaine pour mener des opérations sur le territoire équatorien. Le Pentagone a lancé des raids armés en Équateur, au nom de la prétendue lutte contre le "trafic de drogue", alors que le pays est dirigé par un trafiquant de drogue.
Tout comme De la Espriella, Noboa est un citoyen américain. Le dictateur de l'Équateur est né à Miami, en Floride, et a fait ses études aux États-Unis.
Quelques semaines seulement après son investiture fin 2023, Noboa s'est rendu à Miami, en Floride, pour que sa femme puisse donner naissance à son troisième enfant sur le sol américain. Comme les enfants de De la Espriella, ceux de Noboa sont également citoyens américains.
C'est profondément ironique, étant donné que Trump s'est vanté d'essayer d'abolir la citoyenneté par droit du sol aux États-Unis. La Maison Blanche de Trump a promis de mettre fin à ce qu'elle appelle le "tourisme de la naissance".
Mais lorsque des dirigeants de droite d'Amérique latine s'envolent pour la Floride afin que leurs épouses puissent accoucher aux États-Unis, garantissant la citoyenneté à leurs enfants, l'administration Trump le soutient fermement.
Un autre facteur qui unit ces dirigeants d'extrême droite soutenus par les États-Unis en Amérique latine est qu'ils sont tous étroitement alliés à Israël.
Ils contrastent fortement avec les présidents de gauche en Amérique latine, qui soutiennent fermement la Palestine.
L'ancien président colombien de gauche Gustavo Petro a condamné Israël pour avoir commis un génocide contre le peuple palestinien à Gaza.
Sous Petro, la Colombie avait rompu ses relations diplomatiques formelles avec Israël. Son gouvernement s'était également joint à une affaire portée devant la Cour internationale de justice, introduite par l'Afrique du Sud, qui accuse Israël de génocide.
De la Espriella fait exactement le contraire. Il est aussi pro-Israélien que possible.
La veille de son investiture, De la Espriella a rencontré le ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Sa'ar.
Le responsable israélien a salué De la Espriella en le considérant comme "son ami" et un "dirigeant déterminé et inspirant".
"L'âge d'or des relations entre la Colombie et Israël commence aujourd'hui", a déclaré le ministre israélien des Affaires étrangères.
L'une des premières choses que De la Espriella a faites après son arrivée au pouvoir, trois jours seulement après le début de son mandat, a été de reconnaître officiellement le plateau du Golan syrien comme étant un territoire israélien.
Cette décision viole de manière flagrante le droit international. Israël occupe illégalement le plateau du Golan syrien depuis 1967.
L'ancien président Petro a publiquement condamné cette annonce, affirmant que le peuple colombien ne soutenait pas l'occupation illégale d'Israël.
Un seul autre pays au monde reconnaît le plateau du Golan comme étant un territoire israélien : les États-Unis.
Les États-Unis ont pris la décision de le faire en 2019, lors du premier mandat de Trump. Le régime israélien a réagi en honorant le président américain, en ouvrant une nouvelle colonie en territoire syrien occupé, en violation flagrante du droit international, colonie appelée Trump Heights.
Ce n'est pas tout. Le jour de l'investiture de De la Espriella, le 7 août, la toute première chose que le ministère colombien des Affaires étrangères a annoncée est qu'il reconnaissait le contrôle du Maroc sur le Sahara occidental occupé.
Le Sahara occidental est un territoire illégalement occupé par la monarchie marocaine depuis des décennies, en violation flagrante du droit international.
Les habitants indigènes du Sahara occidental sont le peuple sahraoui, et ils ont établi leur propre gouvernement, appelé République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), sous la direction d'un parti politique révolutionnaire, anticolonialiste et de gauche appelé Front Polisario.
La RASD est membre de l'Union africaine et est reconnue par des dizaines d'États membres de l'ONU.
Cependant, les États-Unis exercent une pression considérable sur les pays pour qu'ils mettent fin à leur reconnaissance diplomatique de la RASD.
Sous De la Espriella, la Colombie a déclaré qu'elle ne reconnaissait plus la RASD.
La Colombie a très probablement pris cette décision à la demande des États-Unis et d'Israël.
En 2020, la première administration Trump a réussi à faire pression sur la monarchie marocaine pour normaliser les relations avec le régime israélien.
En échange de la reconnaissance d'Israël par le Maroc, la Maison Blanche Trump a annoncé en 2020 que les États-Unis reconnaîtraient officiellement la prétendue souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental illégalement occupé.
Sous la direction du citoyen américain De la Espriella, la Colombie s'est également engagée à réduire ses liens avec la Chine.
La Chine est le premier partenaire commercial de l'Amérique du Sud, et elle avait même dépassé les États-Unis en tant que premier partenaire commercial de la Colombie. Mais comme les autres dirigeants de droite d'Amérique latine, De la Espriella a assuré Washington qu'il réprimanderait Pékin.
Sous l'ancien président de gauche Petro, la Colombie s'était beaucoup rapprochée de la Chine. Petro s'était rendu à Pékin et avait annoncé que son pays rejoindrait l'initiative des Nouvelles routes de la soie (BRI), un projet d'infrastructure mondial dirigé par la Chine.
La nouvelle administration en Colombie fait exactement le contraire.
En août dernier, le Sénat américain a tenu une audition pour le nouvel ambassadeur de l'administration Trump en Colombie, Nate Morris.
Morris a révélé que De la Espriella avait promis à l'administration Trump qu'il retirerait la Colombie de cette infrastructure chinoise.
Un sénateur américain a interrogé Morris sur le protocole d'accord (MOU) que la Colombie avait signé sous Petro, pour rejoindre la Route de la soie, et voilà ce qu'il a dit lors de l'audience :
J'ai été très encouragé par le président élu (De la Espriella) et son engagement à se retirer de ce protocole d'entente.
Et je crois, évidemment, que je pense que toutes les nations doivent prendre une décision, choisir soit les États-Unis soit la Chine.
Ce message venant de Washington reflète la logique de la guerre froide : tous les pays du monde doivent choisir un camp, soit vous êtes avec les États-Unis, soit vous êtes avec la Chine ; vous n'êtes pas autorisé à avoir de bonnes relations avec les deux.
Les nouveaux dirigeants de droite dans des pays comme la Colombie, l'Équateur et le Honduras ont clairement indiqué où se situe leur loyauté.
Ben Norton
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
