
Du pilotage de la société à l'administration de sa décomposition, par le recyclage du sacré en instrument de contrôle.
par Philippe Bergerac
Après le pilotage total que nous avons décrit dans la partie 1, abordons une nouvelle étape : non plus seulement contrôler les comportements et les dissidences, mais administrer la décomposition elle-même.
Quand le système économique n'arrive plus à produire de la croissance réelle, il doit gérer la chute.
Pour cela, il ne se contente plus de surveiller : il recycle les anciennes formes du sacré et les transforme en outils de pilotage moral et technocratique.
Le noachisme (ou tout équivalent) apparaît alors comme l'une des expressions les plus achevées de ce mouvement : une morale universelle apparemment transcendante, qui ne serait en réalité qu'une gestion managériale des populations dans un monde en décomposition.
Dans la phase où l'argent et la technique ont entièrement absorbé la vie, le travail et les relations humaines, et où les machines et l'automatisation dominent de plus en plus l'homme, le système économique n'a plus seulement vidé de leur sens les anciennes formes du sacré : il les récupère et les réutilise à son profit.
2 exemples :
Les discours écologiques et la "Terre-Mère"On reprend un langage quasi-sacré (la Terre sacrée, le respect du vivant, la communion avec la nature) pour justifier de nouvelles normes, taxes, contrôles et marchés (crédits carbone, finance verte...).
L'ancien sentiment du sacré lié à la nature est recyclé au service d'une gestion économique et technocratique.

Des sociétés ultra-technologiques (Google, Apple, etc.) proposent des programmes de méditation, de yoga et de "bien-être spirituel" à leurs salariés. Ce qui était autrefois une pratique intérieure ou religieuse est récupéré pour rendre les gens plus productifs, plus résilients et plus adaptés au système.

Le noachisme apparaît ici comme l'une des expressions les plus achevées de cette profanation : ce qui se présente comme une morale universelle, transcendantale et destinée à toute l'humanité ne serait en réalité qu'une gestion managériale et technocratique des comportements.
Le "sacré" y est entièrement vidé de toute transcendance vivante : il devient un instrument de pilotage, de surveillance et de normalisation au service de l'argent.
Là où le sacral originel unissait l'homme à la totalité, et là où le sacré/profane maintenait encore une scission conflictuelle, le noachisme technocratique instaure un profane totalitaire qui se pare des oripeaux du sacré pour mieux administrer la décomposition.
"Tout ce qui était sacré est profané..." jusqu'à ce que le système économique produise lui-même ses propres faux-semblants de transcendance, parfaitement adaptés au contrôle de sa crise.
Que signifie "mieux administrer la décomposition" ?Le système économique en décrépitude n'administre plus la croissance : il administre sa décomposition. Pour y parvenir "mieux", il a besoin d'outils qui permettent de :
- Gérer des populations de plus en plus précaires, atomisées et sans perspective ;
- Maintenir un minimum d'ordre sans avoir à redistribuer réellement de la valeur puisqu'il en crée de moins en moins ;
- Neutraliser les colères en les canalisant dans des cadres moraux, identitaires ou sécuritaires ;
- Surveiller et prédire les comportements pour anticiper les ruptures.
C'est là qu'un système comme le noachisme technocratique (ou tout équivalent) devient "utile" :
il offre une morale universelle de gestion, apparemment neutre et supérieure aux anciennes religions ou nations, parfaitement compatible avec la surveillance de masse, le crédit social, les normativités comportementales et le pilotage des populations.
Concrètement, dans la "vraie vie" à venir, cela peut prendre la forme de :
- Un cadre éthico-juridique global qui définit ce qui est acceptable ou non (au nom de la "dignité humaine", de la sécurité, de la coexistence, etc.) ;
- Une alliance entre des appareils religieux recyclés, des technocraties de la donnée (type Palantir) et des États en crise ;
- Une gestion différenciée : plus (+) de contrôle et de discipline pour les "improductifs" ou les zones en décomposition, et une relative liberté surveillée pour ceux qui restent utiles au système.
Ce n'est pas à proprement parlé un complot centralisé (rien n'est vraiment caché, si on y regarde à deux fois), mais une tendance objective du système économique qui n'arrive plus à valoriser, faire du profit normalement et qui doit donc administrer sa chute plutôt que sa progression.
Le risque principal n'est pas seulement la surveillance.
C'est que cette administration de la décomposition réussisse à faire passer la perte de toute transcendance réelle et de toute perspective d'émancipation pour une forme de "sagesse" ou de "responsabilité universelle".
Le danger ultime est que les hommes finissent par accepter cette gestion de la chute comme la seule sagesse possible, et perdent jusqu'au désir d'une vie non administrée.
Voici ce qu'on peut, ici, légitimement nous objecter :
Les Lois de Noé sont millénaires ; elles ne sont pas un substitut de transcendance produit par le système : elles sont la transcendance minimale offerte à tous les hommes pour qu'ils ne se détruisent pas.
Ce n'est pas de l'administration de la décomposition, c'est le contraire : un frein moral à la décomposition".
C'est toute l'ambiguité du noachisme : son fil rouge, vu sous l'angle Benamozegh ou Schneerson est à la fois l'universalisme et le Tikkun Olam (la réparation du monde) : le vide spirituel actuel est ainsi comblé de la manière la plus homogène possible auprès du plus grand nombre grâce à la technocratie, elle, tendance actuelle objective, inévitable / inéluctable.
En effet, chez Benamozegh et chez Schneerson, officiellement, le noachisme n'est, nous dit-on, pas pensé comme un outil de contrôle de la décomposition, mais comme :
- un universalisme minimal : une morale commune à toute l'humanité, distincte de la Loi juive particulière ;
- un Tikkun Olam : la "réparation du monde", le rétablissement d'un ordre moral universel après la rupture et le chaos. Jacques ATTALI disait même : " La grandeur du peuple juif, c'est justement d'apporter aux autres, même si les autres ne veulent pas entendre. C'est Tikkoun Olam, même pour ceux qui ne veulent pas entendre !" (2011).
Note : d'aucuns voient aussi dans cette "réparation", une épuration de la chrétienté (cf. notre article partie 1, les nombreux articles, ouvrages et vidéos de Pierre HILLARD traitant du sujet) ;
- une réponse au vide spirituel moderne : là où les anciennes religions nationales ou confessionnelles s'effondrent, on propose un cadre unique, simple, accessible au plus grand nombre.
"Dans cette optique, la technocratie n'est pas l'ennemi : elle est l'instrument inévitable de cette diffusion homogène". Disons, qu'à minima, elle tombe bien (sic).
"Puisque le monde est déjà unifié par la technique, le marché et les réseaux, autant s'en servir pour répandre une moralité universelle plutôt que de laisser le vide se remplir de nihilisme, de violence ou de particularismes destructeurs".

Le désaccord avec notre lecture se situe donc ici :

On peut en débattre. On devrait pouvoir en débattre.
Ce qui est plus dérangeant, un fois encore, c'est le silence et/ou le refus d'en débattre publiquement et/ou les "petits mouchoirs" mis sur le sujet par une dissidence ouvertement et souvent critique du judaïsme ; ou disons, au moins d'une certaine forme du judaïsme. On en veut pour preuve l'affrontement judiciaire durable depuis 2007 entre Égalité & Réconciliation / Alain SORAL -régulièrement accusés d'antisémitisme, d'incitation à la "haine",... par un réseau d'associations globalement pro-Israël telles la LICRA, l'UEJF, SOS Racisme ou le MRAP.
N'y revenons pas : nous avons déjà abordé le sujet dans notre article " Ni Davos, ni Moscou".
ConclusionDeux lectures s'affrontent.
- L'une dit : le noachisme répare le monde.
- L'autre dit : il administre sa chute.
Le débat n'est pas futile. Il touche à la question la plus grave de notre temps : que reste-t-il du sacré, une fois que l'argent et la technique ont tout absorbé ?
Pourquoi parler ici d'asymétrie ?
Parce que, dans le schéma noahide, tous les hommes ne sont pas législateurs de la même Loi.
- Les uns reçoivent 613 commandements et portent l'interprétation autorisée.
- Les autres reçoivent 7 lois, définies et commentées ailleurs.
Même présenté comme un universalisme bienveillant, le dispositif n'est pas un contrat entre égaux : c'est une morale universelle dont la source, le commentaire et l'autorité restent d'un seul côté.
Si la réparation du monde passe par cette morale, diffusée grâce à la technocratie, alors le prix est celui-ci : une tradition particulière se propose comme législateur moral de tous les autres. Même formulée avec générosité - "même pour ceux qui ne veulent pas entendre" -, cette mission reste une tutelle.
Si l'on refuse cette tutelle, il ne suffit pas de crier au complot. Il faut aussi refuser le vide. Car le système, lui, n'a pas peur du vide : il le gère, l'habille, et le sacralise à bon marché.
Le vrai enjeu n'est donc ni Davos, ni Moscou, ni même le noachisme pris isolément.
C'est de savoir si les hommes accepteront d'être gouvernés par des substituts de transcendance, ou s'ils conserveront le désir d'une vie qui ne soit ni surveillée, ni administrée, ni "réparée" de l'extérieur.
Tant que ce désir existe, la décomposition n'est pas encore achevée.
Quand il disparaît, plus rien n'a besoin d'être caché : le pilotage suffit.