28/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  6min #324801

La grande épreuve du postlibéralisme

Source:  hardensrost.substack.com

JD Vance était dans la Situation Room lorsque les bombardiers américains ont frappé les installations nucléaires iraniennes. À peine un an auparavant, il avait décrit le principal mérite de Donald Trump en politique étrangère comme étant de ne pas déclencher de nouvelles guerres. Je lis ce contraste avec un double regard - en tant que Suédois et en tant que personne qui a des racines dans le pays où tombent les bombes.

Michel de Montaigne écrivit un jour: "Je ne peins pas l'être, je peins le passage". Je ne peins pas l'état, je peins la transition. Il voulait dire que l'homme ne peut être compris comme quelque chose de totalement fixe et achevé. Il faut le comprendre à travers les mouvements et les changements qui le façonnent. Cette idée m'est restée et je la ressors maintenant de ma mémoire pour l'appliquer à Vance.

Why Liberalism Failed de Patrick Deneen fait partie des livres qui ont structuré ma propre pensée. Il a également influencé Vance. Lorsqu'il écrivit plus tard la préface de Regime Change: Toward a Postliberal Future, c'était l'expression d'une véritable parenté intellectuelle, et non une simple recommandation polie.

La critique de Deneen ne vise pas en premier lieu le marché ou la liberté individuelle. Son point de départ, pour ses réflexions, c'est que le libéralisme dissout progressivement les communautés qui nous donnent une identité et un sentiment d'appartenance: la famille, l'église et la communauté locale. L'État reçoit alors une mission différente. Il doit protéger activement les institutions qui rendent une vie bonne possible, au lieu d'adopter une posture neutre face à leur dissolution.

Cette vision rapproche Vance de la tradition postlibérale. Son profil en politique étrangère reposait toutefois sur une autre base - une sorte de réalisme au sens de Kissinger et Mearsheimer, qui s'intéresse aux conséquences politiques plutôt qu'aux ambitions morales. C'est pourquoi Vance s'est longtemps opposé à l'idée d'une guerre avec l'Iran, la décrivant comme une erreur stratégique. Les ressources étaient plutôt nécessaires pour affronter la Chine sur les plans politique et économique, et non pour une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Lorsque les attaques ont finalement eu lieu, il a défendu la décision qui venait d'être prise. Il a souligné que les États-Unis n'étaient pas en guerre contre l'Iran, mais contre le prétendu programme nucléaire du pays. Trump a ensuite constaté que Vance était moins enthousiaste que lui-même, mais qu'il avait tout de même soutenu la décision. La question est donc de savoir si Vance a réellement changé son analyse ou si son rôle politique a évolué.

Nous aimons distinguer les individus entre cohérents et incohérents, entre ceux qui sont fidèles à leurs principes ou ceux qui sont des opportunistes. Mais la réalité consiste souvent, justement, en cette transition décrite par Montaigne, dans laquelle l'homme se transforme à travers les rôles qu'il endosse. La logique du pouvoir se révèle souvent différente de celle des idées. Les élites ne sont pas seulement unies par des convictions communes, mais aussi par des dépendances réciproques.

Pareto, Mosca et Burnham ont décrit ce mécanisme bien avant notre époque, et j'ai moi-même essayé de le décrire dans Eliternas långa dans, où il s'exprimait dans la lutte pour le pouvoir en Iran, après Khamenei. Celui qui veut garder son influence doit parfois accepter des décisions qu'il n'aurait pas prises lui-même. Cela vaut aussi bien à Washington qu'à Téhéran.

Il est révélateur que la partie iranienne inclue désormais cette division dans son propre calcul stratégique. Esfandyar Batmanghelidj (photo) écrivait récemment que les dirigeants iraniens considèrent la tension entre différents camps à Washington comme la preuve d'une administration dysfonctionnelle.

Ils voient un adversaire au sein du cabinet, pas seulement d'autres adversaires au Congrès. L'Iran a également noté que Trump a imposé de nouvelles conditions à l'accord sur l'énergie nucléaire avec l'Arabie Saoudite, bien que l'accord avait déjà été signé. Même la puissante alliance entre ces deux pays n'a pas résisté aux impulsions et exigences fluctuantes du président américain. La conclusion à Téhéran est que toute diplomatie avec les États-Unis est à peine possible. La tension intérieure qu'incarne Vance, balancé entre conviction et loyauté, est ainsi devenue un élément d'analyse pour une puissance hostile, et non plus seulement un drame politique interne propre aux Etats-Unis.

Thomas Massie a choisi le chemin opposé. Il a maintenu sa critique et en a payé le prix politique. Cela ne le rend pas nécessairement plus sage que Vance, mais montre que cohérence et influence ne vont pas toujours de pair.

La véritable épreuve du postlibéralisme se retrouve bien ici, dans ce spectacle. Les idées ne changent pas les sociétés par leur seule force. Elles doivent être portées par des personnes qui parviennent à acquérir et à conserver le pouvoir. En même temps, le pouvoir transforme presque toujours ceux qui, au départ, détenaient les idées.

Le postlibéralisme exige un État qui protège activement les institutions affaiblies par le libéralisme. Mais celui qui veut diriger un tel État doit d'abord survivre dans le système existant, avec ses alliances, ses compromis et ses crises.

J'ai déjà décrit ma propre position comme étant une forme de "réalisme tragique". Il ne s'agit pas de pessimisme, mais d'une méfiance envers l'idée que la politique offre toujours des choix clairs entre le bien et le mal. Plus j'écris sur la politique, moins je suis certain que la cohérence soit toujours possible. Peut-être est-ce une faiblesse chez moi. Peut-être est-ce simplement l'expression des conditions qui sont propres à la politique.

Savoir si Vance a compromis ou simplement découvert les limites de son propre pouvoir, voilà qui est difficile à déterminer. Peut-être que la différence est moins grande qu'on ne le pense. La question ne le concerne pas vraiment, mais elle concerne bien ce qui se passe lorsque les idées quittent les livres pour entrer dans les ministères, les salles de réunion et la Situation Room. Parfois, le monde y change, mais parfois ce sont aussi les idées qui changent.

Montaigne peignait la transition, pas l'état (de choses). C'est aussi cette transition qu'il vaut la peine d'étudier ici - non seulement du passage qui mène de la paix à la guerre, mais aussi celui qui va du penseur au détenteur du pouvoir. C'est une épreuve qui attend tôt ou tard tout mouvement qui veut transformer des idées en pouvoir. La question est simplement de savoir ce qui change le plus: la société ou celui qui a porté l'idée jusqu'ici.

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