Les efforts de Macron pour déployer des ogives stratégiques en Scandinavie risquent de tendre les relations avec la Russie - et au sein de l'OTAN.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin, Naman Karl-Thomas Habtom
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Les craintes de l'Europe en matière de sécurité sont réelles et légitimes. Mais le déploiement d'avions à capacité nucléaire aux portes de la Russie n'est pas la solution, et les contradictions de Washington ne font qu'aggraver la situation.
Le 2 mars, le président français Emmanuel Macron a annoncé des changements majeurs dans la doctrine de dissuasion nucléaire française : une augmentation, pour la première fois depuis 1992, du stock nucléaire français. La France cessera également de rendre public le niveau de ce dernier. Cette opacité rend la vérification et le dialogue sur le contrôle des armements pratiquement impossibles.
Macron a annoncé que la France adopterait une politique de "dissuasion avancée" qui pourrait inclure "le déploiement temporaire d'éléments de nos forces aériennes stratégiques dans des pays alliés" et l'implication de ceux-ci en soutien. Neuf pays européens ont déjà adhéré à cette initiative.
Le 27 mai, la Norvège a officiellement rejoint l'initiative par le biais de l'Accord de Narvik. La Finlande évalue actuellement sa participation, tout en s'apprêtant à lever son interdiction de longue date d'accueillir des armes nucléaires sur son territoire.
À première vue, cela signifie que l'Europe prend enfin sa propre défense au sérieux face à une administration Trump imprévisible. Cependant, pour ceux qui estiment qu'une sécurité durable se construit par la diplomatie, la maîtrise des armements et la réduction des risques, il s'agit là d'une tout autre affaire. Le fait que la France élargisse son déploiement d'armes nucléaires à l'Europe du Nord constitue une escalade nucléaire en cascade. Cela pourrait rendre la situation bien moins stable et compromettre toute chance d'un contrôle des armements à l'avenir.
Dans le même temps, Washington pour sa part semble se joindre à cette course à l'armement nucléaire. Les États-Unis seraient en pourparlers pour étendre le déploiement d'armes nucléaires à d'autres États européens membres de l'OTAN, au-delà des six pays qui accueillent actuellement des avions à capacité nucléaire, afin d'inclure des pays situés sur le flanc est de l'OTAN, notamment la Pologne et certains États baltes.
Ces discussions "hautement confidentielles", comme les a qualifiées le Financial Times, interviennent alors même que l'administration Trump a retiré des troupes et annulé des déploiements d'armes prévus en Europe. Pour Moscou, le message est clair : où que l'on regarde depuis le Kremlin, les avions à capacité nucléaire se rapprochent.
Des analystes français spécialistes des questions de défense soulignent qu'une base comme celle de Bardufoss, en Norvège, permettrait aux Rafale B français d'atteindre rapidement Mourmansk, la flotte Nord de la Russie et ses radars d'alerte précoce - et ce, en à peine 15 minutes. Certaines des cibles russes seraient accessibles depuis l'espace aérien norvégien même, sans qu'un ravitaillement en vol soit nécessaire.
Si la Finlande adhère à l'OTAN, toute la Scandinavie se transformera soudainement en un nouveau front pour les opérations nucléaires françaises. La Russie devra repenser ses défenses aériennes et antimissiles sur l'ensemble de son flanc nord.
Cette évolution apparaît d'autant plus frappante si l'on se souvient de la neutralité historique de la Finlande. Helsinki n'a rejoint l'OTAN qu'en 2023, poussée par la guerre en Ukraine de 2022. Une base pour les avions français équipés d'armes nucléaires en Finlande, qui partage une frontière de 1 420 km avec la Russie, modifie complètement l'équation nucléaire dans le nord.
Sans surprise, la Russie ne prend pas cela à la légère. Moscou a déjà qualifié le renforcement du dispositif nucléaire français de "hautement déstabilisateur" et a exigé que les armes nucléaires françaises et britanniques soient incluses dans toute future négociation sur le contrôle des armements. L'ambassade de Russie en Norvège a qualifié la nouvelle coopération nucléaire d'Oslo de menace immédiate et a promis une riposte.
Les mesures prises par la Finlande pour lever l'interdiction légale d'accueillir des armes nucléaires ne manqueraient pas non plus d'accroître les tensions au sein de l'Europe. Suite à l'annonce par Helsinki de son intention de réviser sa législation, Moscou a averti qu'une telle mesure accroîtrait la vulnérabilité de la Finlande et que le déploiement d'armes nucléaires sur son territoire entraînerait également une riposte.
L'ouverture des pays nordiques au déploiement d'armes nucléaires françaises contribue à une normalisation plus large qui pourrait s'étendre encore davantage. Si le partenariat actuel de la France se concentre principalement sur l'Europe du Nord et l'Europe centrale, cela pourrait encourager les gouvernements d'Europe de l'Est, tels que les États baltes, à demander à en faire partie.
La Lituanie s'apprête déjà à lever son interdiction constitutionnelle concernant les armes nucléaires et les bases militaires étrangères. Ce qui se passe en Europe du Nord pourrait donc préfigurer l'avenir nucléaire potentiel de l'ensemble du continent.
Ces initiatives ne rendent pas l'Europe plus sûre. La réduction des délais d'alerte et l'augmentation des enjeux ne font que rendre toute crise éventuelle d'autant plus difficile à maîtriser.
L'engagement même de la France dans ce projet pourrait s'avérer éphémère et, par conséquent, inutilement hostile. Macron a moins d'un an à passer à la présidence, et ses successeurs potentiels ne sont guère enclins à mener à bien son projet.
Marine Le Pen, qui devrait sortir en tête au premier tour de la prochaine élection présidentielle, a averti : "Partager la dissuasion [française], c'est l'abolir." De même, son protégé (en français dans le texte) et futur Premier ministre potentiel, Jordan Bardella, a critiqué l'éventuelle européanisation de l'arsenal nucléaire français. De son côté, l'adversaire potentiel de Marine Le Pen au second tour de l'élection, Jean-Luc Mélenchon, est un détracteur de longue date du réarmement. Il s'est engagé, s'il est élu, à faire sortir la France de l'OTAN et à revoir en profondeur la coopération en matière de sécurité conclue par Macron avec l'Allemagne, tout en affirmant qu'un commandement partagé des armes nucléaires françaises "serait absolument inacceptable."
Bien qu'elle soit actuellement bien accueillie par les gouvernements d'Europe du Nord et d'Europe centrale, l'initiative française jette les bases de futures tensions et instabilité.
Macron a clairement indiqué que la France conserverait son pouvoir exclusif de décision en matière de lancement. Selon le ministère français de la Défense, "c'est le président de la République qui prend seul la décision, sans partager son autorité ni être soumis à aucune forme de contrôle" et que "la survie d'une nation ne peut être déléguée. Elle n'est soumise à aucun comité, à aucun allié et à aucun droit de veto."
Cependant, si Paris attend de ses partenaires européens qu'ils assument une plus grande part des coûts financiers de ce nouveau dispositif nucléaire, ceux-ci insisteront probablement pour être associés au processus décisionnel concernant le déploiement effectif, sans parler de l'utilisation, d'une arme nucléaire. Or, une telle proposition de partage du contrôle pourrait entraîner une perte de crédibilité et une incertitude dangereuse, susceptibles de déboucher sur une escalade non intentionnelle.
Washington ne contribue pas à dissiper la confusion. Certains responsables du Pentagone, le sous-secrétaire à la politique Elbridge Colby par exemple, saluent le rôle du Royaume-Uni et de la France dans la dissuasion nucléaire, mais les États-Unis refusent catégoriquement d'élargir le cercle des membres du "club nucléaire." Dans le même temps, d'autres responsables américains souhaitent que l'Europe assure elle-même l'essentiel de sa défense conventionnelle, les États-Unis s'orientant vers des "partenariats, et non des dépendances". Washington affirme que sa garantie nucléaire vis à vis de l'Europe sera maintenue, mais de manière "plus limitée et plus ciblée."
La Stratégie de défense nationale de 2026 fait allusion à ce point, signifiant à l'Europe d'assumer la "responsabilité essentielle" de sa défense conventionnelle, tout en laissant planer le flou sur la question du parapluie nucléaire. Cette ambiguïté elle-même engendre davantage d'incertitude et, par conséquent, d'inquiétude.
Aujourd'hui, l'administration Trump semble envisager de nouveaux plans pour renforcer les déploiements nucléaires américains, alors même qu'elle retire ses troupes ailleurs. Elle envoie ainsi des messages contradictoires : les États-Unis se retirent partout, sauf là où ils estiment que le risque est important.
Dans cette valse-hésitation nucléaire, tout véritable débat sur la maîtrise des armements passe à la trappe. Le risque de conflit nucléaire est aujourd'hui plus élevé qu'à aucun autre moment depuis la fin de la Guerre froide. L'inquiétude qui pousse les capitales européennes à se réfugier sous le parapluie nucléaire français est compréhensible. Mais dans leur empressement, elles perdent de vue la frontière entre rétablissement de la confiance et risque d'escalade.
La Norvège et la Finlande entretenaient autrefois des relations pragmatiques avec la Russie. Leur histoire prouve qu'une diplomatie nordique responsable est possible. La réponse à l'incertitude quant à l'intervention éventuelle des États-Unis ne consiste pas à déployer des bombardiers nucléaires aux portes de la Russie. Cette voie mène tout droit au désastre.
La seule véritable issue réside dans la diplomatie : relancer le dialogue sur le contrôle des armements avec la Russie, convenir de mesures renforçant la confiance et établir des canaux de communication entre les forces armées - avant qu'il ne soit trop tard.
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Pavel Devyatkin est chercheur non résident au Quincy Institute et associé principal à l'Arctic Institute.
Naman Karl-Thomas Habtom est chercheur non résident au Quincy Institute for Responsible Statecraft, ainsi que chercheur, auteur et rédacteur spécialisé dans les politiques étrangères et de sécurité. Il a été chercheur invité à l'Université suédoise de la Défense et est titulaire d'un doctorat de l'université de Cambridge.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin, Naman Karl-Thomas Habtom, 21-07-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
