
par Ricardo Martins
Quel avenir pour la coopération commerciale et d'investissement entre l'UE et la Chine ? Dans cet article, j'explique quelles sont les zones de compatibilité et d'incompatibilité vues par chaque partie, ainsi que les scénarios les plus probables. Le schéma ci-dessous en donne un aperçu.
Les consultations commerciales et d'investissement UE-Chine (TIC), lancées par la Commission européenne et le ministère chinois du Commerce en juin 2026, constituent un nouveau mécanisme de dialogue de niveau ministériel pour piloter la relation économique bilatérale.
L'Union européenne et la Chine sont confrontées à un paradoxe : une interdépendance économique majeure, mais une divergence croissante de leurs modèles politiques et économiques. Les nouvelles consultations TIC visent à aller au-delà du simple rééquilibrage commercial. Elles mettent à l'épreuve la capacité de deux systèmes distincts à gérer leur interdépendance sans faire basculer la relation économique dans l'affrontement géopolitique. Selon Eurostat, en 2025, le commerce UE-Chine a atteint 759 milliards d'euros, avec un déficit de 359,8 milliards d'euros pour l'UE sur les biens.
Malgré ces différences, les négociations révèlent une véritable zone de compatibilité. Les deux parties souhaitent préserver le commerce, l'investissement, la stabilité des chaînes d'approvisionnement et des conditions de marché prévisibles. La Chine peut offrir une augmentation des importations, un accès sélectif à son marché et une certaine prévisibilité réglementaire. L'Europe, de son côté, recherche la réciprocité, davantage de transparence et une réduction des distorsions liées aux subventions et à la surcapacité industrielle. L'UE reconnaît la possibilité d'une coopération, mais insiste sur la nécessité d'un rééquilibrage de la relation.
Un accord pragmatique reste envisageable, en dépit du déséquilibre industriel et technologique entre la Chine et l'UE. Pékin pourrait élargir l'accès de certaines filières aux entreprises européennes, améliorer la transparence et accroître ses achats de biens et de services européens. L'Europe, en retour, devrait accepter que le modèle industriel piloté par l'État chinois demeure une condition incontournable de la coopération économique. L'objectif serait une réciprocité encadrée, non une convergence systémique.
Mais la zone d'incompatibilité demeure importante. Bruxelles réclame l'équité des règles du jeu, des restrictions sur les subventions faussant la concurrence, une protection contre le transfert forcé de technologies et davantage de réciprocité. Ces exigences s'attaquent à des piliers du modèle chinois, où l'État, la politique industrielle et les secteurs stratégiques jouent un rôle central. L' Accord global sur l'investissement (CAI), conclu en principe en 2020, illustre à la fois le potentiel et les limites du dialogue : la Chine avait consenti à ouvrir certains marchés, mais l'accord a été gelé du fait de tensions politiques et géopolitiques - certains y voient l'influence de Washington.
Trois scénarios se dessinent alors.
Premier scénario : un accord limité, le plus probable. Bruxelles et Pékin pourraient conclure des accords sectoriels sur l'accès au marché, les produits agricoles, l'investissement, la surcapacité industrielle, les procédures douanières et les chaînes d'approvisionnement. Cela ne bouleverserait pas la relation, mais renforcerait sa prévisibilité.
Deuxième scénario : un compromis stratégique. Un accord plus ambitieux pourrait instaurer des garanties d'investissement réciproques, des mécanismes de suivi des subventions et des capacités industrielles, un accès élargi des entreprises européennes au marché chinois, et des investissements chinois encadrés par les règles européennes. Ce serait un pas important vers une gestion concertée de l'interdépendance stratégique, plutôt que vers sa réduction.
Troisième scénario : la confrontation maîtrisée. Si les différends sur les subventions, la technologie, l'accès au marché, la sécurité ou la concurrence industrielle demeurent sans issue, l'UE pourrait renforcer ses mesures défensives et ses stratégies de "dé-risquage". Pékin pourrait répliquer par ses propres restrictions. L'interdépendance subsisterait, mais serait de plus en plus politisée.
Qui sont les gagnants et les perdants ? Les consommateurs européens et les entreprises européennes compétitives à l'international pourraient profiter d'un meilleur accès au marché chinois et de chaînes d'approvisionnement plus diversifiées et moins coûteuses. Les exportateurs et investisseurs chinois bénéficieraient d'une sécurité accrue sur le marché européen. En revanche, les secteurs industriels européens incapables de rivaliser avec la taille et les avantages de coût chinois subiraient des pressions accrues. La Chine, elle, tirerait profit d'un accès prolongé au marché européen et aux technologies avancées, tout en résistant aux concessions qui affaibliraient son contrôle stratégique sur son modèle industriel.
La question décisive est donc politique : l'Europe peut-elle comprendre la Chine sans lui demander de devenir "plus européenne" ? La conception européenne de la réciprocité est légitime, mais si elle devient une exigence de transformation systémique, le dialogue ira dans l'impasse. La Chine n'est pas simplement une économie de marché à l'européenne ; son économie politique s'inscrit dans une trajectoire historique et civilisationnelle différente.
Cela pose la question de l'autonomie stratégique européenne. L'Europe ne peut négocier de façon crédible avec la Chine si chaque décision économique majeure est filtrée par la rivalité sino-américaine. La relation transatlantique reste essentielle, mais les priorités stratégiques de Washington ne coïncident pas toujours avec les intérêts commerciaux européens. L'exemple d'ASML - grande entreprise technologique néerlandaise sacrifiée sous pression géopolitique américaine - en témoigne, tout comme, après l'affaire du "ballon chinois" aux États-Unis, la demande de Washington d'interdire l'accès de chercheurs chinois à certains secteurs sensibles aux Pays-Bas. Plus récemment, les exigences américaines ont visé Nexperia, fabricant chinois de semi-conducteurs aux Pays-Bas.
Le contexte géopolitique actuel rend cette tension de plus en plus visible : l'Europe réaffirme sa dépendance à l'égard de Washington tout en aspirant à une autonomie stratégique accrue. Les intérêts et la vision des États-Unis pour l'Europe ne sont pas identiques à ceux de l'Europe elle-même. Fait curieux, il est souvent difficile pour les Européens d'accepter cette réalité pourtant simple.
Le véritable enjeu des TIC n'est donc pas de savoir si l'Europe peut imposer son modèle à la Chine - ce que Pékin refusera, et ce sur quoi les Européens ne devraient pas insister. Il ne s'agit pas non plus de préserver le statu quo à tout prix. Il s'agit de distinguer la réciprocité économique légitime du confinement géopolitique.
L'issue la plus prometteuse serait une voie médiane pragmatique : ni découplage - désastreux pour l'Europe à l'heure des chaînes d'approvisionnement interdépendantes - ni engagement inconditionnel, mais une interdépendance encadrée.
À l'idéal, l'Europe ne devrait pas avoir à choisir entre Washington et Pékin, ni à solliciter l'aval américain lorsque ses intérêts stratégiques sont en jeu. Elle doit disposer d'une autonomie suffisante pour négocier avec les deux parties selon ses propres intérêts. L'avenir des TIC dira si l'UE est capable de dépasser une vision purement atlantiste et d'agir en tant que puissance économique autonome dans un monde de plus en plus multipolaire.
source : New Eastern Outlook