29/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  8min #324888

La révolte des producteurs. Alceste De Ambris et le syndicalisme révolutionnaire

Recension d'un livre de Giovanni Parabiago

par Miro Renzaglia

Source:  ilfondo.org

Quelle position Alceste De Ambris aurait-il adoptée face à la RSI et à la socialisation de 1944?

Le syndicalisme révolutionnaire a posé une question à laquelle l'histoire a donné de multiples réponses sans jamais l'épuiser: les travailleurs peuvent-ils exercer un pouvoir propre sans en confier la direction à un parti, à l'État ou à une bureaucratie séparée ? Les réponses ont pris la forme de partis de masse, de la négociation collective, de l'État-providence et, dans certains systèmes, de la participation des travailleurs à l'entreprise. Ce furent de réelles conquêtes, et il serait caricatural de ne les voir que comme un apprivoisement du conflit.

Entre-temps, cependant, le travail a changé : la grande usine a perdu de sa centralité, les chaînes de production se sont dispersées, les rapports de travail se sont fragmentés. Le paradoxe contemporain s'inverse par rapport à celui des origines: le travailleur possède plus de droits politiques et sociaux, mais a du mal à se reconnaître comme partie d'un sujet collectif.

Au début du XXe siècle, les syndicalistes révolutionnaires voulaient faire du syndicat quelque chose de plus qu'un instrument de défense salariale: le noyau de l'ordre qui devait naître après la révolution. Chez Georges Sorel, cette aspiration avait déjà un contenu positif: discipline, responsabilité, institutions ouvrières capables de préparer une société différente. Mais l'autonomie organisée ouvrait déjà la difficulté qui accompagnera toute l'expérience: l'organisation naît pour donner forme à la volonté des travailleurs; elle peut finir par l'imposer.

Avec La révolte des producteurs, Giovanni Parabiago reconstruit le syndicalisme révolutionnaire italien en suivant surtout la trajectoire d'Alceste De Ambris (photo): des origines soreliennes à Parme et à l'USI, de la fracture interventionniste à Fiume. C'est un choix de perspective qui éclaire le livre, mais qui ne peut devenir la trajectoire de tout le mouvement: certains de ses membres ont abouti au fascisme, d'autres l'ont combattu. Parabiago insiste sur le caractère autonome et libertaire du mouvement: l'émancipation des travailleurs devait naître de leurs propres organisations, sans être confiée aux partis ou à la médiation parlementaire. La préface de Pietro Cappellari, en revanche, enferme le syndicalisme révolutionnaire dans une généalogie qui, de la révision du marxisme, mène au fascisme.

L'Italie giolittienne a confronté le syndicalisme révolutionnaire à un adversaire plus difficile que la répression. L'État libéral reconnaissait les organisations ouvrières, tolérait les grèves économiques, cherchait dans le socialisme réformiste un interlocuteur. Il ne fermait plus les portes: il les ouvrait, et ceux qui entraient découvraient qu'ils avaient accepté le plan de l'édifice. Les conquêtes étaient bien réelles, et c'est précisément pour cela que la question devenait plus insidieuse: chaque amélioration obtenue à l'intérieur du système rendait moins évidente la nécessité de le renverser. Le réformisme pouvait montrer le salaire augmenté, le droit conquis, la loi adoptée; les révolutionnaires devaient expliquer pourquoi tout cela ne suffisait pas. Leur réponse fut que l'amélioration de la condition du producteur laissait intact le rapport qui continuait de faire de lui un subordonné. Le salaire pouvait augmenter indéfiniment sans que la position de celui qui le reçoit ne change d'un iota.

Le conflit avec le socialisme réformiste passait par là: mieux administrer la relation entre capital et travail ou en changer la nature

Le syndicalisme révolutionnaire avait vu ce que l'égalité politique tendait à cacher: derrière le citoyen, restaient le producteur, la propriété, le salaire, la dépendance. Mais transformer le producteur en sujet politique ouvrait un problème que la critique du parlementarisme ne résolvait pas. Le travail organisé n'exprime pas un intérêt unique: un port et une campagne n'ont pas les mêmes intérêts, même lorsqu'ils ont le même ennemi. Si de ces organisations devait naître un ordre nouveau, il fallait établir qui était légitime pour réconcilier des intérêts incompatibles, et au nom de quel principe. L'autogestion du travail répondait à la question de qui devait participer au pouvoir; elle laissait encore ouverte celle de la manière dont le pouvoir commun devait décider.

La Semaine Rouge montra à quelle vitesse l'ordre pouvait être ébranlé et combien il était plus difficile de donner une forme politique à la force qui l'avait ébranlé. Parmi les syndicalistes, la confiance en la grève générale comme mythe suffisant à la révolution s'ébranla alors. Une minorité chercha dans la guerre une force mobilisatrice différente: discipline, armes, mélange entre armée et peuple, accélération de la crise de l'État. Naquit l'idée de la "guerre révolutionnaire" et le mouvement se scinda.

Avec Fiume, la question devint institutionnelle. De Ambris dut donner forme à l'ordre qui devait succéder à la rupture. La Charte du Carnaro fondait la Régence italienne du Carnaro sur le travail productif, attribuait à la propriété une fonction sociale, donnait une représentation aux corporations, ouvrait au référendum et à la révocation. Dans ce même texte figuraient une Banque Nationale du Carnaro, une magistrature du travail, une armée, et, en cas d'urgence, un Commandant investi de tous les pouvoirs politiques, militaires, législatifs et exécutifs.

La Charte démontrait ainsi que l'autonomie des producteurs, dès qu'elle devenait institution, avait à son tour besoin d'institutions, de magistrats et d'autorités. Et l'article sur le Commandant n'en fixait pas la limite: il citait un précédent et confiait au Conseil la mesure, lui rappelant que dans la République romaine, la dictature durait six mois. On savait qu'une porte était rouverte et on se fiait à la mémoire de Rome pour la refermer. La Charte marquait ainsi le passage de l'autonomie des forces productives à la nécessité d'une autorité capable d'assurer l'ordre commun.

Quelle position aurait adoptée De Ambris face à la RSI et à la socialisation de 1944?

La relation avec le fascisme devient incompréhensible si on la réduit à un héritage d'abord recueilli puis trahi. Dans le programme des Faisceaux de 1919 figuraient déjà les thèmes issus de la rencontre entre syndicalisme révolutionnaire et interventionnisme: représentation professionnelle, participation des travailleurs à la gestion de l'industrie, attribution d'entreprises à des organisations prolétariennes, guerre révolutionnaire, nation en armes. Le fascisme de régime n'abandonna pas ce terrain.

La Charte du Travail de 1927 chercha à le transformer en institution: catégories productives, conventions collectives, magistrature du travail, corporations, responsabilité sociale de la production. Mais elle le fit à travers un État qui pénétrait dans les organisations du travail et en fixait d'en haut fonctions et limites. La tension resta ouverte jusqu'à la République Sociale Italienne, lorsque la socialisation des entreprises fit entrer les représentants des travailleurs dans les organes de gestion.

Le fascisme ne nia pas le syndicalisme révolutionnaire. Il en tenta une part, mais la confia à l'État: précisément le pouvoir dont le syndicalisme voulait autonomiser les organisations de producteurs. Cappellari pousse cette continuité jusqu'à se demander quelle position De Ambris aurait adoptée face à la RSI et à la socialisation de 1944.

Comme hypothèse, peut-être aventureuse, on ne peut exclure un retournement total de sa part. Comme celui de Nicola Bombacci (photo - à la fin de sa vie), d'abord fondateur du P.C.d'I. et irréductiblement opposé au fascisme dès ses débuts, puis "Archange de la socialisation" à Salò.

À côté de cette filiation, Parabiago en suggère une autre: celle qui ferait remonter la Constitution républicaine à la Charte du Carnaro. Les similitudes existent, mais dans le livre, il manque la documentation nécessaire pour en faire une filiation historique.

Deux textes peuvent répondre à la même question sans que l'un découle de l'autre: la question était dans l'air, pas dans les archives. Même le projet de Constitution de la République Sociale Italienne, jamais approuvé ni entré en vigueur, aurait accordé un rang constitutionnel à la participation des travailleurs à la gestion des entreprises, déjà traduite dans la législation par la socialisation de 1944: un principe qui présente une évidente ressemblance avec celui reconnu à l'article 46 de la Constitution républicaine.

La succession des formules montre la permanence du problème; elle ne démontre pas à elle seule la généalogie des solutions. La question, cependant, reste entière et réapparaît sous une forme différente: quelle part du pouvoir économique doit revenir à ceux qui travaillent?

La révolte des producteurs remet au jour une tradition que la généalogie fasciste n'épuise pas et que l'histoire de la gauche a regardé avec embarras. Le livre permet ainsi de voir le syndicalisme révolutionnaire là où sa force et sa limite coïncident: il voulut confier aux producteurs la direction de leur propre émancipation, et dut ensuite chercher des institutions capables de la préserver. Il sut dire à qui le pouvoir devait être ôté. Il ne sut pas dire où le mettre. Son héritage commence là où sa révolution s'est arrêtée : quand celui qui parle au nom des travailleurs doit prouver qu'il n'a pas commencé à parler à leur place.

Fiche du livre
Auteur : Giovanni Parabiago
Préface : Pietro Cappellari
Éditeur : Moira Edizioni
Année : 2026
Pages : 96
ISBN : 9798199861915
Prix : 10,40 €

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