29/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  11min #324889

Heidegger, l'Être et le Mystère de Rome

Giandomenico Casalino

Source:  paginefilosofali.it

Il semblerait qu'entre les deux thèmes, ou complexes de l'Esprit, mentionnés dans le titre du présent écrit, il n'existe et ne puisse exister aucune relation, aucune contiguïté. Il n'en est rien ! Et nous allons ici avancer des considérations probantes, pour ainsi dire "en bonne et due forme", de manière à permettre à ceux qui s'approchent de la Chose avec l'éros de penser, dans une façon visionnaire, l'extraordinaire et complexe présence du même Logos dans ces deux Réalités, du même Mystère de l'Être et de sa visibilité invisible qui est invisibilité visible.

Heidegger [1] fut conduit, autour de 1930, par la Pensée à abandonner la dimension existentialiste de son itinéraire spirituel, dont il avait atteint le sommet avec L'Être et le Temps et, laissant derrière lui (ce fut ce qu'on nomma le Tournant [die Kehre]...) la réflexion thématique sur l'être-là, c'est-à-dire le Dasein et donc le sujet, encore, peut-être, trop husserlienne, il s'orienta de façon toujours plus décisive et radicale vers "quelque chose" qui ne soit plus l'étant, dans toutes ses déterminations, y compris celle humaine de l'être-là.

En substance, on pourrait oser dire que le Tournant de Heidegger rappelle ou évoque celui, par ailleurs contemporain, vécu par Evola, puisque ce dernier tournait aussi son esprit et son intelligence vers l'universalité objectivante de la Tradition, allant au-delà de ses précédentes réflexions philosophiques, certes remarquables mais encore chargées de transcendantalisme kantien, pour en arriver à voir et à contempler le scénario surhumain du Transcendant qui est Immanent et de l'Immanent qui est Transcendant; ainsi, Evola, tout comme Heidegger, commençait à voir le Monde d'une façon très proche de la vision hellénique, c'est-à-dire non ontique mais ontologique, pour utiliser le lexique heideggérien.

Ceci étant dit, entrons immédiatement in medias res !

Heidegger, on le sait, a vu et vécu, dans tout son parcours spirituel, de nature intrinsèquement mystico-sapientielle, l'Oubli de l'Être, comme il l'a défini lui-même, qui est, à son juste avis, engendré, causé par l'entification première du Divin, opérée par le christianisme et, ensuite, par l'entification cartésienne de la res cogitans et de la res extensa, entifications qui sont les deux faces de la même médaille et constituent la domination planétaire de la Technique qui, pour le Sage allemand, n'est pas un problème "technique" mais une question dramatiquement et essentiellement philosophique ! Ici, il ne nous est pas possible, pour d'évidentes raisons d'espace, d'exposer un sujet aussi vaste, que nous devons toutefois considérer au moins connu, sinon su, afin d'expliciter, de manière aussi synthétique que possible, les raisons du présent écrit.

Si dans le Cours de 1929-30, intitulé Les concepts fondamentaux de la métaphysique et dans l'autre Cours de 1932, intitulé Le début de la philosophie occidentale, Heidegger aborde, en Grec, la vision grecque de la phỳsis et commence à percevoir dans l'esprit visuel des Grecs la différence ontologique primordiale, entre "ce qui prévaut", c'est-à-dire l'étant qui croît et se manifeste, et l'Être lui-même, qui est "le prévaloir en tant que tel"; dans le Cours du semestre d'été 1935, Introduction à la métaphysique, il affirme de façon encore plus explicite que la phỳsis, qui est l'imposition, l'éclosion de ce qui éclot, (la rose...), la croissance même, la Vie du Cosmos, est l'Être même: "La phỳsis est le même Être, en vertu duquel seulement l'étant devient observable et le demeure..."!

De notre point de vue, Introduction à la métaphysique est le chef-d'œuvre systématique des années 1930; dans cette œuvre, Heidegger, parcourant sa Voie, communiquant à nos âmes la clarté (Lichtung) manifeste de la phỳsis (mot dont les racines sont : phu et pha, d'où les verbes phỳein et phàinesthai, c'est-à-dire respectivement "croître" et "briller", "apparaître") en vient à affirmer que "... la Vérité du Divin appartient au déploiement essentiel de l'Être..." de sorte qu'il associe explicitement phỳsis, qui est l'Être, c'est-à-dire le Divin (récupérant ainsi le sens archaïque du mot) à la Vérité qui est Alètheia, et cela signifie, helléniquement, que le Divin, to Thèion, est le dévoilement, la manifestation du Soi cosmique et que Lui est la mesure du Tout, et non pas le Dasein qui est l'individu au sens ontique, comme l'enseigne d'ailleurs le Divin Platon.

Ici se trouve la clé de voûte pour entrer dans le sens du logos que nous souhaitons transmettre: Alètheia est, en vertu de l'alpha privatif, l'absence d'occultation, d'obscurcissement, d'oubli et d'absence; et puisque dans la Théologie Orphique la source à laquelle il ne faut pas s'approcher est Lèthe, qui est la perte de la Mémoire, alors que la Santé vient de la Source de Mnémosyne, le mot Lèthe, d'où le verbe lanthàno, qui signifie cacher, occulter, deviendra, chez Heidegger, dès la fin des années 1940, le thème de base du cheminement de la Pensée qui aura pour "objet" uniquement et exclusivement la sophia qui est le Savoir de l'Être et sur l'Être en tant qu'il est le non-latent et donc le permanent dans son essence, qui est une avec son existence.

Heidegger, en même temps, et en vertu de sa vision grecque du Monde et de la Vie, dénonce décidément et en conséquence la progressive entification du Monde, qui est donc la fragmentation mécaniste de la phỳsis, causée par l'imposition du psychisme dualiste chrétien qui a conduit, par ricochet, à la catastrophe spirituelle que constitue l'Oubli de l'Être, qui est l'occultation du Sacré, donc l'Oubli de l'Alètheia, équivalant au règne de son contraire: la Lèthe, c'est-à-dire le non-Être, donc la Technique, car l'absence de Mémoire est l'absence d'Anamnèse, qui est au contraire le Souvenir de la Connaissance vivante des Idées, des Formes, c'est-à-dire de l'Être, expérimentée par l'âme dans la vie "d'avant", selon le Divin Platon (Phèdre, 249, c VI) ![2]

Heidegger, indépendamment de certaines de ses convictions absolument discutables, comme, par exemple, celle exprimée dans son écrit "La doctrine platonicienne de la vérité" [3], ou le fait de considérer fondamentale la question: "Pourquoi y a-t-il de l'étant plutôt que rien?" [4], a mis en évidence de manière grandiose et extraordinairement dramatique l'abîme nécrotique de la Pensée et donc de l'Esprit dans lequel ce qui reste de l'homme dans l'Âge Sombre actuel a sombré, au point d'affirmer que seul "un Dieu peut nous sauver...!", dans son entretien accordé en 1976, peu avant sa mort, au magazine allemand Der Spiegel ! Et il y aurait beaucoup à dire et à réfléchir, et longuement, sur le fait qu'il ait dit "un Dieu" et non "Dieu", manifestant ainsi une manière explicitement païenne de penser le Divin !

En définitive, l'Oubli de l'Être est, selon l'ensemble du parcours de pensée de Heidegger, le signe, la marque de l'époque actuelle et c'est en même temps la latence, c'est-à-dire la fuite de l'Être même, son fait de se cacher derrière l'Étant, n'étant plus l'Apparent et le Présent, c'est-à-dire l'Absolu; mais cela est la manifestation, comme Heidegger l'argumentera lui-même dans son Cours sur Héraclite donné en 1943, de l'impuissance épocale de l'Esprit à entrer dans le sens ésotérique, donc profond, du célèbre fragment 123 du sage d'Éphèse: "Phýsis krýptesthai phìlei", que l'on doit traduire en français par "l'Être aime à se cacher"!

Voilà la question centrale qui est l'objet du présent propos ! Heidegger a vu, de façon visionnaire, la latence de l'Être, et le mot latence a, sémantiquement et aussi comme racine indo-européenne, la même base linguistique que le verbe lanthàno et que la Lèthe grecs, et ayant acquis tout cela, il nous est permis, à ce stade, de faire cet apparent "saut" vers la Tradition de Rome et son Mystère ! [5] Ce n'est pas un saut car "la nature ne fait pas de saut" ! Il s'agit ici au contraire de deux chemins parallèles de l'Esprit indo-européen: l'un est celui gréco-germanique selon son génie philosophiquo-religieux, l'autre est celui romain selon son génie juridico-religieux, et "génie", il convient de le souligner, vient du Génie de la lignée.

Et quel est le parcours parallèle du génie romain ? Quelle est la Parole que la Tradition primordiale de Rome proclame emphatiquement (en-Fas = dans la Parole Divine...!), qui est miraculeusement la même que celle du Logos sapientiel de Heidegger ?

Il réside et est radieusement présent dans la puissance imaginale de la Vision mythique-hermétique de Saturne caché dans le Latium, d'où le thème de la dérivation du mot: "Latium a latere", dont traitent Virgile (Énéide, VII, 322) et Ovide (Fastes, I, 232). Affirmer que le Nom de la Terre (Saturnia Tellus) et du Genius Loci à partir et sur lequel se manifeste et s'impose éternellement ("Hic manebimus optime!") Rome, dérive du verbe látere qui, de façon évidente, est, aussi bien littéralement que sémantiquement, identique au lanthàno grec; que le Latium, précisément parce qu'il porte ce nom, issu de ce verbe, cache Saturne qui, tant dans le récit strictement mythico-poétique au sens religieux, chanté par Virgile et Horace, que dans sa dimension ésotérique hermétique, est l'Or caché, occulté, souillé par et dans le Plomb de la Lèthe, c'est-à-dire de l'Oubli de l'Être; que l'Âge d'Or, c'est-à-dire le Satya Yuga sanskrit de la Tradition védique, est l'Âge de l'Être que Virgile, justement dans son Poème, énonce et annonce, car il voit que l'Âge d'Or, qui est Saturne d'Or, coïncide, en fait est, l'Âge Augustéen de la Pax romana, donc éternelle, comme il est évident dans la symbolique florale, absolument et exclusivement apollinienne, de l'Ara Pacis; cela peut-il être considéré, jugé par "quelqu'un", comme "fortuit" ? À "celui-là", il ne peut objectivement être permis de penser qu'il n'existe aucune relation analogique et, donc, aucune connexion objective (précisément en termes sémantiquement juridiques) entre l'Oubli de l'Être comme obscurcissement du Divin, comme fuite de la Pensée, comme Lèthe en tant que négation d'Alètheia, du Logos de Heidegger, et le Savoir primordial, aussi bien mythique qu'hermétique, présent dans la Spirale de Stéphanos, symbole archaïque de la Tradition alchimique alexandrine, exposé dans sa valeur universelle par Evola lui-même [6]; le Savoir qui voit la même histoire de Rome, ainsi que sa méta-histoire, comme l'accomplissement hermétique du Saturne d'Or dans l'épopée romaine, également mythique; le Savoir qui proclame explicitement que le Mystère de Rome, le Fatum impérial que Jupiter lui-même lui a attribué, sans limite d'espace ni de temps, est le dévoilement, la manifestation, l'effacement de la latence et donc de la fuite, en tant qu'absence de l'Être Primordial qui est Saturne; le Savoir qui fait que la perfection, l'accomplissement de ce Fatum, comme Parole Divine, qui est donc le Retour, l'Anamnèse comme Connaissance-Souvenir, au sens platonicien, du statut doré de Saturne, qui est l'Être, coïncide avec l'Aeternitas Romae elle-même et que, par conséquent, le Peuple romain, en tant que Peuple des Dieux, est la seule forme, dans l'histoire de toute l'humanité, d'initiation communautaire, car il édifie, dans la continuité des siècles, dans l'âme des différents peuples et donc dans l'Invisible, par le Rite juridico-religieux, pendant plus de mille ans, précisément cette sainte union entre le Sénat, le Peuple et le Sacré qui est la Res Publica universelle, dans sa Pax Deorum !

Heidegger, dans le sillage du Destin de sa Pensée qu'il a soignée et gardée, et les Arcana Imperii de Rome invoquent, au même Instant, qui est l'éternité, la même Lumière de l'Être, de la Vérité et du Sacré ! Et cela n'est visible qu'aux yeux de l'Esprit de ceux qui sont érotiquement et donc follement (la manìa platonicienne) amoureux de ce Logos, afin qu'intérieurement [7] ils en proclament la valeur vivante et donc puissamment initiatique, ici et maintenant, dans l'obscur et humide cloaque où l'Europe, en cette époque terminale, repose nécrosée.

Notes:

[1] Sur Martin Heidegger la bibliographie est immense. Nous nous limitons donc ici à indiquer, comme outils pour aborder la connaissance du Logos heideggérien, qui exige toutefois une étude intense, profonde et constante de toute son œuvre pendant des années, comme nous avons eu la chance de le vivre nous-même, deux volumes : L. GIANFELICI, Philosophie et mystique chez Martin Heidegger, Naples 2006, pp. 229 et suiv. ; R. CAPOBIANCO, La Voie de l'Être de Heidegger, Naples 2023.

[2] R. DE MONTICELLI, L'ascèse philosophique. Études sur le tempérament platonicien, MILAN 1995, pp. 212 et suiv.

[3] M. HEIDEGGER, Chemins qui ne mènent nulle part, Milan, 1987, pp. 159-192 ; voir à ce sujet la critique correcte de P. FRIEDLANDER, Platon, Florence 1979, pp. 298 et suiv.

[4] M. HEIDEGGER, Introduction à la Métaphysique, Milan 1986, pp. 13 et suiv.; IDEM, Qu'est-ce que la Métaphysique?, Florence 1979. Voir à ce propos ce que nous déduisons dans G. CASALINO, L'origine. Contributions à la Philosophie de la Spiritualité Indo-européenne, Gênes 2009, pp. 43 et suiv.

[5] G. CASALINO, Le nom secret de Rome. Métaphysique de la Romanité, Rome 2003 ; IDEM, Le Mystère de Rome et la Tradition Hermétique in A.A.V.V., Caput Mundi. Rome entre histoire et mythe, Hong Kong 2022.

[6] J. EVOLA, La tradition hermétique, Rome 1996, pp. 172 et suiv.

[7] M. SCALIGERO, L'homme intérieur, Rome 1976.

(Article librement inspiré de l'intervention d'Umberto Bianchi à l'occasion de la manifestation Tradition de Rome et Mystères, MMDCCLXXVI Natale di Roma, 22 avril 2023)

Giandomenico Casalino

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