30/08/2026 ssofidelis.substack.com  8min #324986

 Peskov : la visite du directeur de la Cia était liée aux contacts entre les services secrets russes et américains

En visite à Moscou

Par  Philip Giraldi, le 29 août 2026

Les véritables raisons du voyage sont toujours obscures.

Lundi dernier, le directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), John Ratcliffe et son escorte ont embarqué à bord d'un avion de transport C-17 Globemaster de l'armée de l'air américaine à la base aérienne d'Andrews, dans le Maryland. Après une escale, vraisemblablement pour faire le plein à l'aéroport de Riga en Lettonie (pays membre de l'OTAN), l'appareil a poursuivi son vol pour atterrir à l'aéroport international de Vnukovo, l'un des quatre aéroports desservant Moscou, la capitale russe. L'avion s'est posé mardi à 9 heures, heure locale. Ce voyage surprise reste entouré d'un certain mystère quant à son véritable objectif. Ratcliffe et son entourage ont quitté la zone de sécurité de l'aéroport à bord d'un convoi diplomatique composé de véhicules blindés soit transportés à bord de l'avion lui-même, soit provenant du parc de véhicules administratifs de l'ambassade des États-Unis et de la station de la CIA. Une source spécule que les véhicules auraient été acheminés dans le gros avion de transport car ils sont équipés de systèmes de communication sécurisés leur permettant de se connecter à Washington afin que les Russes ne puissent pas intercepter les conversations.

Il s'agissait de la première visite de Ratcliffe aux dirigeants russes, notamment Aleksandr Bortnikov, du FSB (sécurité nationale), et Sergueï Narychkine, son homologue chargé du renseignement extérieur, avec lesquels il s'est déjà entretenu par téléphone. Ratcliffe et le président Donald J. Trump nourrissaient peut-être tous deux l'espoir qu'une rencontre avec le président Vladimir Poutine soit organisée, mais cela ne s'est pas produit. Pour autant qu'on puisse en juger, le voyage en Russie et la rencontre ont eu lieu sous l'insistance de Washington qui faisait valoir que plusieurs questions d'importance stratégique pour la sécurité nationale, impliquant les deux pays, devaient être discutées de toute urgence au cours de ce que les Russes ont par la suite qualifié de "contacts inter services de sécurité".

Il convient de noter que Ratcliffe, juriste de formation, ancien maire et membre du Congrès du Texas, n'a pas la moindre expérience en matière de diplomatie ou de négociations et ne dispose que d'une connaissance limitée des opérations du renseignement pour avoir occupé le poste de directeur du renseignement national (DNI) en 2020-2021 avant d'être nommé directeur de la CIA (DCI) par Trump l'année dernière. On peut aussi observer que les négociations entre deux nations souveraines relèvent normalement de la responsabilité du secrétaire d'État ou du ministre des Affaires étrangères, et impliquent généralement également les ambassades respectives. Cela étant, Ratcliffe devait clairement traiter d'un sujet très précis, sans doute lié d'une manière ou d'une autre aux évaluations des services du renseignement dont il est en théorie responsable, y compris la crainte peu probable que la Russie puisse recourir à l'arme nucléaire si elle venait à perdre la guerre contre l'Ukraine, actuellement appuyée par les Européens.

Ratcliffe a passé la journée dans ce que l'on présume être diverses réunions tant avec son homologue qu'avec d'autres experts avant de repartir plus tard dans la journée pour rejoindre Washington mercredi où il a rendu compte de son voyage à Trump. Selon une source, il n'aurait passé que  quatre heures en Russie. Le lendemain, Trump a nié avoir abordé, lors de cette rencontre, une possible escalade de la menace russe ou la question de l'Iran, qualifiant au contraire ce voyage et ces réunions de "quasi-routiniers", ce qui n'était manifestement pas le cas. Plus tard dans la semaine, il a quelque peu nuancé son propos en déclarant :

"Je ne souhaite pas m'exprimer à ce sujet, mais [les Russes] n'ont pas l'intention d'attaquer".

Ce qui s'est réellement passé à Moscou reste flou, mais certains éléments ont pu être reconstitués à partir de diverses sources qui ont soit émis des hypothèses sur le déroulement des événements, soit disposé d'informations privilégiées sur le contenu des discussions et les conclusions tirées. En réalité, tant que la Maison Blanche n'aura pas révélé l'objectif de ce voyage ou que quelqu'un au fait des détails concrets n'aura pas divulgué l'information, ce qui s'est passé relève pour l'essentiel de la spéculation. Cependant, les spécialistes en politique étrangère semblent s'accorder sur deux points qui auraient motivé la volonté de Trump de faire pression sur Poutine pour obtenir cette rencontre, bien que Trump, comme à son habitude, ait nié la véracité de ces deux versions. La question des relations entre la Russie et l'Ukraine et d'un éventuel conflit avec l'OTAN, plus particulièrement avec le Royaume-Uni, est particulièrement préoccupante : la Russie  a menacé d'attaquer des usines britanniques après que le Royaume-Uni a fourni à l'Ukraine les plans et même mis ses techniciens à disposition pour aider à la fabrication des missiles Storm Shadow qui ont permis à l'Ukraine de construire et de déployer des armes capables de frapper en profondeur sur le territoire russe.

On estime généralement que la Russie risque d'utiliser sa supériorité manifeste en matière de drones et de guerre non conventionnelle pour répondre de manière plus générique à ce qu'elle qualifie de menaces. Le président Vladimir Poutine subit une pression croissante de la part de l'opinion publique russe pour prendre des mesures, et contre le Royaume-Uni en particulier. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova,  a déclaré mardi que le Royaume-Uni et la France "jouent avec le feu" en accordant à l'Ukraine l'autorisation de construire et d'utiliser ces missiles de croisière à longue portée. La Russie a en effet menacé sans ambages de riposter militairement contre le Royaume-Uni et a rappelé son ambassadeur à Londres alors que la situation continue de s'envenimer.

Si les analystes du renseignement estiment que Poutine ne souhaite pas d'affrontement militaire direct avec l'OTAN, ils considèrent toutefois qu'il est désormais disposé à mener des "opérations hybrides" contre l'alliance. Parmi les attaques discrètes menées contre plusieurs pays membres de l'OTAN en Europe, on peut citer un entrepôt en Grande-Bretagne, une usine d'armement en Estonie et une ligne ferroviaire en Pologne. Les républiques baltes sont considérées comme particulièrement vulnérables. Le problème tient au risque pour Poutine, même s'il souhaite clairement éviter une confrontation directe avec l'OTAN, de commettre une erreur d'appréciation qui conduirait à une escalade impliquant plusieurs parties.

Il semble donc généralement admis que Ratcliffe se soit rendu à Moscou pour empêcher que le conflit russo-ukrainien ne s'étende à l'OTAN et, inévitablement, aux États-Unis. A-t-il réussi ? Comme ni la Russie ni les États-Unis ne se sont encore exprimés sur le contenu de leurs échanges, nous ne le savons pas, mais le site Politico, habituellement fiable,  a rapporté mercredi que Ratcliffe se serait rendu en Russie précisément pour discuter des questions que Trump a déclaré ne pas avoir abordées. Selon cet article, qui cite trois sources anonymes,

"Ratcliffe a demandé cette semaine aux responsables russes à Moscou de ne pas aggraver le conflit avec les alliés américains de l'OTAN, en particulier l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie, en réponse à l'invasion de l'Ukraine par Moscou actuellement dans l'impasse".

Il a également appelé les Russes à cesser de soutenir l'Iran.

"Ratcliffe a fait part à Moscou de son souhait que la Russie cesse de partager armes et technologies de défense avec l'Iran et a conseillé à Moscou de ne pas 'réagir de manière excessive' si elle venait à être concernée par les sanctions".

Même en admettant que Ratcliffe soit effectivement venu à Moscou pour s'opposer à toute extension de la guerre entre la Russie et l'Ukraine tout en pressant le Kremlin de résister à la tentation d'armer l'Iran ou même de commercer avec ce pays - d'autant que de telles initiatives pourraient entraîner des sanctions de la part de Washington -, l'argument selon lequel la Russie devrait agir parce qu'elle serait en quelque sorte en train de perdre en Ukraine est contesté par  presque tous ceux qui suivent sérieusement le conflit. Néanmoins, c'est probablement le ridicule message sous-jacent qu'a transmis Ratcliffe aux Russes qu'il a rencontrés, à savoir : "Vous êtes en train de perdre !" Que la Russie soit en passe d'essuyer une défaite est probablement le consensus au sein de la communauté du renseignement aux États-Unis et à la Maison Blanche pour des raisons politiques, mais ces affirmations sont manifestement fausses au vu des succès concrets remportés par la Russie sur le terrain face à l'Ukraine. Ironiquement, l'une des remarques formulées par Donald Trump après le retour de Ratcliffe est qu'il souhaite avant tout mettre fin à la guerre entre la Russie et l'Ukraine. C'est peut-être vrai, compte tenu du poids politique que représentent les guerres en Europe et en Asie à l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, mais Trump aurait tout intérêt à développer une vision dépassant le cadre politique. Ces deux guerres sont si néfastes que les États-Unis auraient sans doute eu intérêt à contribuer à y mettre fin ou, dans le cas de l'Iran, à ne pas avoir écouté Israël et participé à l'attaque initiale. Il est en tout cas trop tard pour souhaiter que ces événements catastrophiques prennent fin simplement parce que leurs répercussions sont politiquement gênantes à long terme.

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Philip M. Giraldi est directeur exécutif du Council for the National Interest, une fondation éducative qui prône une politique étrangère américaine au Moyen-Orient davantage axée sur l'intérêt national. Son site web est  councilforthenationalinterest.org et son adresse e-mail est informcnionline.org.

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